Bleu Miel

Afin de me préparer aux longueurs estivales, à la natation, je prenais un solide petit-déjeuner, dès 7 heures.

Seul repas quotidien, il se composait de thé, de citron et de pain tendre. Quelle idée de se rendre dans deux pays où le thé ne se boit pas. Les hôtels les plus luxueux comme les cafés les plus modestes servent invariablement une tasse d’eau tiède avec à côté, un sachet jaune de thé « Lipton » qui noircit vite mais ne dégage aucune saveur. Les rondelles de citron, telles des astres solaires, l’éclaircissent et rendent ce thé, au moins, acidulé.

Le petit pot de miel posé dans la corbeille de pain en Italie ou, le miel en barre du Chouf libanais, attiraient mon regard. Mes yeux naviguaient du jaune doré vers le bleu de la mer, du ciel  et se perdaient. Je voyageais alors à rebours dans un monde bleu.

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Ses yeux bleus et doux me regardaient, me caressaient, m’apaisaient. Ses cheveux gris sont tirés vers l’arrière. Je posais ma joue contre sa blouse bleue de ménagère, à hauteur de son sein. Je voyais ainsi son petit bouton, ancré sur son menton. Sa blouse sent l’odeur de sa maison, l’odeur des vacances.

Une odeur que je n’oublierai jamais et que j’humais, je cherchais dès que je franchissais la porte d’entrée. Ma grand-mère sortait de la salle à manger, et je sautais dans ses bras, dans la cuisine où un feu de cheminée réchauffait nos coeurs, plus que la froidure de l’hiver.

Elle ne mangeait pas grand chose ma grand-mère. Elle grignotait, picorait comme un oiseau. Elle adorait les pastilles Vichy au citron et le miel avec lequel elle sucrait sa chicorée, son tilleul.

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Enfant, j’allais pour Noël lui acheter, un pot de miel. Je n’allais pas n’importe où. Seule, la Maison du miel me semblait digne pour le palais de ma grand-mère.

Pour cela, j’allais rue Vignon, dans un magasin d’antan, tenu par de vieilles dames. La maison du miel avait une large vitrine, avec les lettres peintes en or, sur le fond bleu. Un comptoir tout bleu, trônait au milieu des vitrines. Le sol était recouvert de carreaux bleus et blancs. Certains représentaient une abeille.

Sur les étagères étaient disposés des pots de miel du monde entier. Cette boutique m’offrait un voyage à part entière. Je sillonnais la planète en regardant avec mes yeux tout ronds, le miel d’acacia de Hongrie, en passant à celui du Chouf libanais, puis au manuka de nouvelle-zélande.

Mais je retenais, je choisissais toujours le miel de lavande. La lavande, bleue, comme les yeux de ma grand-mère, bleue comme les pieds de lavande de son jardin. Ce miel venait de mon coeur.

Je n’avais pas grand chose en commun avec ma grand-mère. Casanière, elle ne quittait jamais sa cuisine, sa maison. Mais je comptais pour elle, et elle comptait pour moi. Elle me faisait exister. Son amour et son attention ont rendu mon monde à moi, cette planète, bleue comme une orange !

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Sans m’en rendre compte, alors que je lisais « L’orient Le jour », j’avais dévoré la barre de miel, faisant fondre la cire au goût si particulier sur ma langue, et je regardais la mer bleue,  qui n’attendait que moi.

Le plagiste au polo bleu, me tendit mes deux serviettes bleu turquoise. Etait-il éthiopien ? Sa peau noire, ses traits fins conféraient à son visage un port altier. Son oeil gauche, malade, rouge, voire mort, lui donnait un regard que je ne savais capter.

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Bleu méditerranée : de l’Italie au Liban

Ce qui se dessine au fil de ce mois d’août, de ce mois de vacances, est le thème de la longueur.

La mer ondule, passe du bleu turquoise, au bleu nuit et déroule toute une palette de couleurs pour rejoindre le vert, l’espoir ou l’espérance. Le vis à vis n’existe pas : face à moi, le panorama s’étire sans obstacle.

riviera amalfitaine

Punta Tragara

Le ciel se fond bien dans la mer, sur la riviera amalfitaine, alors que le ciel et la mer sont dissociés à Jbeil.

Jbeil

Les jours défilent comme la bobine d’un film cinématographique, au ralenti. L’air iodé du bord de mer anéantit mes allergies. Mes larmes sont stoppées net.

Ce qui relie ces deux quinzaines, ces deux pays, pour en faire le trait d’union, est le front – celui de la mer. Le bien-être italien suite aux longues baignades quotidiennes dans la grande bleue m’aura-t-il réconciliée avec cet élément qui m’effrayait et converti aux longueurs, à la natation ?

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Et oui, alors que j’avais rêvé de marcher dans la vallée de la Qadisha, en allant de monastère en ermitage, je décidai, comme l’avion du 15 août, de changer d’itinéraire, à la dernière minute. Non, je n’irais pas à Damas, mais je demandais à Marwan, mon chauffeur que je retrouvais à l’aéroport de Beyrouth en ce 16 août, de stopper sa route à Jbeil, et d’abandonner la route vers le nord et la Qadisha. J’étais captivée, non pas par la longue route côtière, avec son paysage urbain invariablement laid, sale et bruyant mais attirée comme un aimant vers la mer. Il y a deux ans, je n’avais fait qu’une courte halte à Byblos. Je souhaitais revoir les ruines, le port, la citadelle.

Je ne marcherais donc pas, peut-être parce que je ne voulais plus de marche ou plutôt des marches. Les interminables escaliers italiens ont permis d’entretenir la forme.

Les longueurs dans la mer me manquaient.

Mais si je devais rester à Byblos, ce serait uniquement au BSM. Lors de mon passage il y a deux ans, l’hôtel était en rénovation complète. Il était totalement repensé. Il ne fut pas difficile de trouver une chambre dans la ville désertée. Ma chambre porte exactement le même numéro que celle de la chambre italienne. Le numéro 110 marquerait la continuité du bonheur, du bien-être.

Dès l’aube, que ce soit en Italie, ou au Liban, je partais nager, effectuer ces longueurs. Après 9 heures, le soleil était trop fort, éclatant. Ses rayons anéantissaient les couleurs. Une brume doucement envahissait le paysage, les montagnes, la mer. La mer blanchissait.

Je reprenais la natation en fin de journée, une fois que la couleur commençait à exister de nouveau, une fois que le disque solaire étirait au maximum l’ombre du parasol sur le sol.

Je suis dans la mer comme dans une matrice. Les muscles se dénouent au contact de l’eau. Bras, jambes, dos s’activent et fendent l’eau qui masse mon corps, le dénoue. Les tensions disparaissent. Mon corps s’assouplit au fil des mètres, des vagues, des aller et retour.

 

Main dans la main

Le froid m’a tellement envahie que j’ai cru une seconde fulgurante, être en train de mourir. Ma main droite a alors saisi ma main gauche et l’a serrée fort.

Sa main qui me réchauffait, sa présence me manquent. A quoi bon penser aux « welcoming hands » ? C’était en pure perte. Je ne suis pas bienvenue dans son univers. Il me l’a fait savoir et m’a jetée à la poubelle comme un détritus.

J’avais si froid, j’étais si seule. Mes doigts gourds se sont entrecroisés. J’avais tellement nagé, que la peau, à l’extrémité était plissée, fripée. Lentement, la chaleur s’est étendue de mes poignets vers la paume. Puis elle a parcouru chaque phalange, jusqu’aux ongles.

Je suis restée ainsi un temps indéterminé. J’ai aperçu le jour se lever et me suis endormie.

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Montagnes libanaises : Laqlouq

Alors que j’avais rêvé marcher dans la vallée de la Qadisha, en allant de monastère en ermitage, je décidai, comme l’avion du 15 août, de changer d’itinéraire, à la dernière minute. Non, je n’irais pas à Damas, mais je demandais à Joseph, mon chauffeur que j’avais retrouvé à l’aéroport de Beyrouth en ce 16 août, d’abandonner la route vers le nord, et de bifurquer, alors que nous venions d’atteindre Jbeil, vers la montagne pour rejoindre Laqlouq, une petite station de ski à 2000 mètres, dotée de neuf pistes.

La route serpentine faisait défiler un paysage vert -forêts et vergers-, puis en abordant l’autre versant, des falaises de pierres offrant un panorama lunaire.

En arrivant à Laqlouq, Joseph prit la direction du Shrangri-La, hôtel désuet, bâti à la fin des années cinquante. Non, je ne voulais pas rester au Shrangri-La, mais trouver le lieu de mon retirement dans ce monastère improbable, découvert en ouvrant un livre au hasard, à la librairie La Procure.  C’était là où je souhaitais me rendre.

Il fallut plus de deux heures pour le trouver : Joseph a fait preuve de la meilleure détermination. Les rares villageois au bord des routes jonchées de chardons bleus, de lavande, et de tournesol, nous avaient orientés vers une mosquée, puis une roue en impasse. Désormais, nous pouvions voir le monastère : il ne restait plus qu’à trouver le chemin pour y accéder.

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Je suis entrée dans la bâtisse vide. J’entendais néanmoins des voix masculines prier en arabe.

Je restais un petit quart d’heure à attendre dans la pièce d’accueil où le poêle à charbon me surprenait.

Pierre est arrivé, m’a conviée à la messe. Après l’office, j’ai pu m’entretenir avec le père supérieur. Ce fut une audience privée, comme une audience papale. Le monastère hébergeait trois moines et Jacqueline.

J’ai pu libérer Joseph qui viendrait me chercher dans cinq petits jours.

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Ma retraite dans ce minuscule monastère allait donc débuter. Cinq jours de silence, de dépouillement, de simplicité devant un paysage lunaire. Je pourrai divaguer, ne penser à rien, dans la solitude de cette cellule meublée du minimum : Un lit, une icône, une chaise, une table. La large fenêtre s’ouvrant vers le nord, offrait  beaucoup de clarté à la pièce et aussi le plus beau des panoramas : l’aridité de la montagne libanaise, près de Laqlouq.

L’odeur de l’encens me rappelait celle du couvent de Lesna ou celle de l’église de la rue Daru. L’accueil du père supérieur, des deux moines et de Jacqueline fut sans égal.

La sérénité du lieu et sa simplicité lui confèrent un aspect magique, unique. La nuit tomba doucement, donnant au ciel une couleur bleu lait. Après un dîner frugal et une séance de prière, je regagnais ma chambre, qui ne portait pas de numéro. J’ouvris doucement la fenêtre et me suis extasiée devant la nuit devenue profonde, sans le moindre rayon lunaire. Les étoiles brillaient d’autant mieux. Une pluie d’étoiles filantes m’offrirent un balai céleste.

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Part d’enfance

Dans la chambre de mes lundis, je reste silencieuse. MA, face à moi le demeure aussi. Je n’entends que le bruit improbable d’une pellicule d’un film. Crépitements. Mes yeux cherchent en vain la bobine, le projecteur.

Où sont d’ailleurs les images ?

Je suis morte et dors contre mon père. Je me réveille, me dirige vers ma chambre, que je trouve entièrement refaite. Le parquet, ainsi que les murs ont été recouverts d’une épaisse moquette pour étouffer mes cris, mes hurlements.

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Paris. Le paysage de la mégapole s’offre à l’assemblée. Le panorama s’étire au maximum depuis ce 35ème étage. Le ciel bleu semble détenir une belle perspective. L’horizon est repoussé au plus loin.

Mes yeux courent dans le ciel de Paris à la recherche de l’église Saint Sulpice et de ses clochers jumeaux. Un immense écran diffuse une multitude d’images, en silence. Les bulles de champagne montent dans les flûtes en pétillant. Légèreté, convivialité règnent dans cet espace privilégié. L’oeuvre d’art en hommage à Hantaï, est révélée au public, comme à un vernissage.

 Simon Hantaï – Huile – 1967/68

Les exercices d’admiration se succèdent et s’enchaînent comme les vers d’une tragédie grecque. Le livre d’or a fait le tour du monde. Il est déjà bien rempli. J’y dépose quelques lignes d’encre bleue et un papillon japonais.

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Je retrouve C. qui me nargue avec son nouveau parfum. Il a abandonné sa senteur pour une autre eau. Mes narines tentent de saisir la fragrance, sans succès.

Je n’arrive pas à écrire, à trouver une table pour y poser mon carnet. Aucune surface n’est suffisamment stable. Les pages blanches rétives, s’affaissent dès que mon stylo se pose sur le papier. S’enfuient-elles à l’approche de mon encre ? Je fais donc face à une impossibilité d’écrire durant ces songes. J’expulse l’encre depuis mes yeux. Mes larmes forment un torrent.

Je marche dans la campagne. Je trace un passage dans l’herbe haute. Arrêt. Je décide de faire un retour arrière dans le seul but de me convaincre que je peux non refaire ma vie, mais la modifier, la changer, créer un changement ou une variation.

Je me vois donc parcourir à nouveau mon chemin. Vais je réussir à dessiner un autre chemin, tourner à gauche, et ne pas continuer tout droit, comme je l’avais fait initialement ?

L’instant est intense, aiguisé comme le désir. Je regroupe l’intégralité de mes forces et me concentre sur cet objectif. Je vais contre vents et marées, contre des forces opposées. En luttant, je parviens à pencher mon corps sur la gauche. Oui, j’ai résolument pris la tangente, et bifurque vers un nouveau monde. Affaiblie après tant d’efforts déployés, je tombe dans un sommeil profond.

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