Le docteur Moret

Le docteur Moret a cassé sa pipe lundi. Il était connu comme le loup blanc.  Personne ne s’attendait à ce qu’il passe l’arme à gauche si jeune. Il avait la vie chevillée au corps. Il portait des bottes de sept lieues, et s’était aventuré hors des sentiers battus. Bien mal lui en a pris. Il était allé à tort et à travers et avait balancé un coup de pied dans une fourmilière tant il avait le nez dans le guidon. Comme il était tout sucre tout miel, il n’était pas tombé sur un bec mais sur un nid de frelons. Il a eu beau pousser les hauts cris, un coup de tonnerre dans un ciel serein, il a senti la faille, a voulu prendre la tangente et prendre ses jambes à son cou, pour parer au plus pressé. Il pensait ne pas avoir dit son dernier mot. Mais les frelons n’y sont pas allés par quatre chemins,  ils avaient le docteur Moret dans le collimateur et ne feraient pas deux poids deux mesures du docteur. Ils  comptaient se tailler la part du lion. Le docteur Moret respirait désormais comme un soufflet d’orge, il avait le feu aux trousses, et n’arrivait plus à prendre le taureau par les cornes. Il ne prit même pas la mouche,  et est passé à la trappe.

Noeud gordien

Salle d’attente : Je suis plongée dans l’oeuvre d’Ernst Jünger dont je me délecte : Cette aventure esthétique, me subjugue.

Le noeud gordien - Jünger 1953

Le noeud gordien – Jünger 1953

Cela fait désormais un peu plus d’un an que ce drame est arrivé, où un rien a tout fait basculer pour M.A.

La vie est devenue vide.

Dans la chambre de mes lundis, rien ne sort de ma bouche actuellement. Je n’ai rien à dire. J’ai sans doute fait le deuil de ma situation. Mes problèmes restent donc tout entiers et s’accrochent à moi. Impossible de les expulser. Je fixe le mobile de Calder, qu’un rien, qu’un souffle font se mouvoir imperceptiblement. Mais rien n’arrive à faire circuler mes pensées.

De l’autre côté du bureau M.A. panse sa douleur, pense à tout, au vide dû à son départ prématuré, à son absence.

Il tente de combler l’attente de mes mots avec attention : me faire parler de la rue Malaparte, susciter le mouvement. Mais rien ne veut sortir.

 

Ma gorge est nouée, par la vision dominicale de ces fils, qui envahissent le plafond et voguent à la vitesse de plusieurs noeuds. La rue Malaparte serait-elle le reflet de ma vie : un noeud gordien …

Comme si les rôles étaient inversés, M.A. me livre alors ses maux avec des mots, se délivre avec des livres, un rien qui est tout. L’espérance, à défaut d’espoir, lui permet d’entrevoir un émerveillement, l’au-delà. Il me fait découvrir Claude Simon.

M.A. lit, relie ce que chacun vit : la perte, le vide. Il a tout perdu.

Je pense alors à tous ces hommes pour qui je n’ai jamais existé. Comment être aimée ? C’est impossible de l’être quand on est « rien », moins que rien, c’est à dire pire que « personne ». Cette situation relèverait de la normalité, et non de l’anormalité ? Cette normalité me fait souffrir.

Je n’écoutais plus M.A., ni ne l’entendais. « Je vous ennuie avec mes mots » m’a sortie de mon absence. M.A. remet en perspective la perte de sa chair et la disparition de mon père.

Je voyais bien sa douleur. Lisait-il l’effroi de mes pensées ? Mon père aurait-il été soulagé de me voir, avec ses yeux bleus, payer de ma vie ? Non, je ne pense pas. Il aurait été indifférent à ma disparition. Il m’avait vidée de tout sens ; je n’existais pas pour lui, je ne « comptais » pas, même s’il aimait à rappeler que j’étais une charge pour lui, en coûtant.

En ne citant pas ma qualité de fille, en me déshéritant, en donnant tout aux autres, j’avais donc remboursé une dette ?

En trouvant cela normal, il niait mon existence. Je ne compte pas pour lui, si ce n’est à travers le prisme du gain, et de l’argent qui sonne le glas.

C’étaient bien ces six lettres, n o r m a l, qu’on m’avait forcé à avaler, que je ne pouvais digérer; elles allaient de mon estomac noué à ma gorge, bloquant la circulation. Voie sans issue.

Certes, en étant « rien » pour autrui, je suis libre. Cette liberté a un prix : l’absence d’amour. Mais l’amour n’a pas de prix, tout comme la liberté. Je délirais en silence.

Déjà, M.A. me raccompagnait.

Fedele Fischetti - Alexandre tranchant le noeud gordien

Fedele Fischetti – Alexandre tranchant le noeud gordien

Je n’attends rien de la vie, si ce n’est l’inattendu. Il me fallait trancher le noeud gordien.

En route pour le Val de Grâce

A midi tapante, le téléphone a sonné.

– La voiture est prête, madame. Elle vous attend du côté de chez Swann.

La limousine aux vitres teintées est garée en double file. Le moteur tourne. Le chauffeur se précipite pour ouvrir la porte. La reine du Mulot s’installe dans la voiture blindée. Le directeur de cabinet s’impatiente. Je prends la place à côté de lui, dans la voiture suiveuse.

– Le talkie walkie crépite : c’est bon, la patrouille nous rejoint dans 10 minutes.

– La patrouille ? Vous voulez dire la patrouille de France, celle qui sillonne le ciel le 14 juillet, devant mes fenêtres ?

– Mais non, quatre motos de la gendarmerie nationale vont nous ouvrir la route. Quelle idée de traverser Paris à l’heure de pointe.

– Je n’y peux rien, rien du tout. Vous deviez bien vous attendre à quelques caprices. C’est une reine que nous transportons. Il faut bien qu’elle joue aux divas… Avez vous prévenu son secrétaire particulier ? Combien de gardes du corps garderont sa chambre ?

– Un garde du corps devant la porte de sa chambre. Quatre chambres à proximité ont été réservées pour ses secrétaires, et vous   … Je viens de recevoir la liste des patients…. Un ancien premier ministre, deux généraux, le shah de Perse. Evidemment, je ne peux anticiper les imprévus …. Vous pensez bien que si le Président vient en urgence, le Professeur C. devra peut-être  abandonner son altesse quelques instants. La République passe avant le royaume du Mulot.

Après la Place de la Concorde, juste devant l’Assemblée Nationale, le convoi se forme et la limousine prend le boulevard Saint Germain, puis Raspail. Les motards,  écartent les voitures, bus, vélos, en sifflant.

Le chauffeur accélère. Des journalistes nous suivent en moto. La voiture tourne à gauche, s’engouffrant sur  le boulevard du Montparnasse. Pour déjouer les paparazzis campés devant l’hôpital militaire, le convoi se dédouble.

La voiture de la reine, prend la rue Henri Barbusse pour rejoindre le Val de Grâce tranquillement.

Le bagad du Lann Bihoué est là. Aussitôt la reine arrivée, le chef d’état major des Armées, l’invite à passer la troupe en revue :  Les cornemuses entament le Gruyère, l’hymne national  du mulot, avant de jouer la Marseillaise.

– Rompez, …!

Toute l’équipe médicale du Val de Grâce prennent en charge la Reine du Mulot qui est conduite dans ses appartements : Le dernier étage de l’aile Nord est bouclé :

Le chargé de communication nous reporte des tweets qui circulent sur le net. Impossible de déjouer, de semer les journalistes. Le Professeur C. arrive enfin et est assailli par le directeur de cabinet, avant de pouvoir atteindre la chambre de la Reine. La journée du lendemain serait rythmée par 3 communiqués médicaux, déjà rédigés et lus par le professeur C.

Le professeur C. n’était pas homme à se laisser faire par un rond de cuir. Il tança le directeur de Cabinet.

– C’est moi le chirurgien ! Des fuites, des fuites ? Je ne suis pas plombier.

Face à la réaction, le silence s’instaura. Le Professeur C. alla accueillir chaleureusement son amie la Reine du Mulot.

– Philippe, vos équipes sont d’une efficacité redoutable ! Jamais je n’ai eu autant de personnes pour s’occuper de moi. Figurez vous que je n’ai pas internet !!!!

Le professeur C. se confondit en excuses. Bien sûr, Internet, …. Mon dieu, il avait tout prévu, sauf Internet …. Et là, il ne pouvait rien faire…. Il trouva la parade. le chirurgien fit un signe à l’infirmier.

– Votre altesse, je vous opère en premier demain. Le réveil se fera à 5H30.

L’infirmier était en train d’injecter un sédatif à la monarque…..

*****

L’opération s’est déroulée divinement bien ! Le secret médical fut bien gardé. La reine signa des autographes au personnel médical du service. Elle ne manqua pas de leur dire un petit mot personnel. Deux jours après, le convoi quitta le Val de Grâce à l’aube, … La Reine du Mulot était en pleine forme, prête à partir taquiner les chats !

Abîme

La bouche tremble. Les lèvres bleuissent. Ma langue est raide, impossible de la mouvoir. Les sons chevrotent dans ma gorge. Les crampes tenaillent ma mâchoire, mon sternum, les muscles qui soutiennent ma pauvre tête.

Le gouffre s’étale devant moi :  Un trou, une falaise tombent à pic. Le vide, le néant, m’aspirent avec la force d’un trou noir.

Les chiffres dansent sur le papier. Impossible de me concentrer, de faire une addition. Ma tête endolorie déforme les chiffres, les nombres. Je ne sais par quelle chimie, ce que je vois sur le papier et les chiffres que  je reporte au crayon, diffèrent. C’est la folie, la folie des nombres.

Tous les repères se sont envolés. Je plonge dans le néant. Personne n’est là pour me secourir. Vertiges, angoisses, malaise, sueurs diurnes, les hallucinations apparaissent !

Je compte, conte, décompte, raconte ….

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Dis moi ce que tu caches au fond de ton coeur

Elle marche d’un pas vif. Les sandales claquent sur le trottoir. L’étoffe souple et longue, virevolte autour de son corps.

Jason dévale l’escalier et vient à la rencontre de la femme, prestement, comme un loup, en silence. Tout de noir vêtu, il la regarde gravement.

De sa main gauche, il attrape le foulard. Le drapé de soie file entre ses doigts. L’étoffe crépit, se froisse, se crispe. Un clac résonne : le foulard est tendu.

Avec ses bras, Jason l’embrasse doucement. L’étoffe recouvre ses paupières. Jason approche sa bouche et  murmure à l’oreille :

« Ton visage serait-il un miroir ? Dis moi ce que tu caches au fond de ton coeur. »

M.Monroe, 1957 – Richard Avedon

Le tissu est tendu contre ses paupières. Elle a laissé faire Jason. Devant elle, s’étale un paysage de silence. Le bruit de la rue a disparu. La voix basse de Jason est nette, claire. Dans le noir, les sens s’éveillent. Le temps se ralentit. Les repères ont disparu.

Jason termine son poème, envoûté par son parfum.

La passante, laisse filer le foulard. Un fragment de seconde se passe, elle goûte à la lumière ;  reprend sa marche, traverse la chaussée, et disparaît pour jamais au carrefour, en s’engouffrant dans la rue qui mène à la seine.

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