De la terrasse de l’infini à la terrasse du désir

Trajectoire du désir : Conjecture de Syracuse  pour n = 127 

Cette trajectoire ne cesse de monter dans le ciel, dans le bleu du ciel. Je déploie toute mon imagination pour « désirer », atteindre l’inaccessible que devient ma folie douce, absolue, aussi pure et intemporelle que le cristal.

Je n’inverse pas le temps, cela n’a que peu d’intérêt mais je le renverse, je l’abolis, puisque ma volonté est aussi solide que le cristal.

Ma vie se réduit-elle à l’écriture de ma folie ? Puisque je ne saurais faire rêver aucun homme, je me fabrique un monde d’autant plus compliqué et complexe que je dois combler ce vide.

Ma retraite sera paradoxalement absolument dépouillée, et faite d’absolu, de quête d’absolu :

J’aurai le loisir de rêver, de m’installer dès l’aube, pour écrire dans cette solitude, en admirant la lumière du petit matin, sur cette terrasse de l’infini ….

Dans ce désert, je pourrais crier ma folie et entendre l’écho de mon silence se perdre dans le vide. Je serai un peu comme devant un tableau de Francis Bacon. Je réussirai à capturer le silence, et m’arrêter, juste avant le cri, l’explosion des tableaux de Bacon.

Et lorsque j’aurai fini de me recueillir, d’écrire mes pages …..je plongerai dans cette piscine à la forme d’une aubergine : Ne pouvant m’y épuiser en longueurs, j’y tracerai les motifs de ma terrasse, ma terrasse de l’infini.

En suspension dans l’espace, sur ce bord, cette arête, je tracerai, j’écrirai donc des signes 220px-Infinite.svg.png (220×147)  indéfiniment

*****

La Villa Malaparte s’imposait aussi, obligatoirement, dans ma folie douce, non seulement, pour son esthétique, son escalier à la découpe parfaite mais aussi pour que je me fasse mon cinéma.

Je veux m’esperdre dans le vide, frôler cette villa.

*****

C’est alors que l’idée a jailli….. via une question improbable et donc précieuse, riche, prometteuse.

Et oui, comment relier mes deux villas, ces deux terrasses, ce monde de l’infini et celui du désir ? Comment n’en faire plus qu’un ? 

*****

L’idée de ce vol fou, me prendre pour Icare, m’est venue en repensant à la conjecture de Syracuse :

Cette conjecture, jamais démontrée à ce jour, est un vraie roman à elle seule (A ce titre, je ne peux que recommander la lecture de la conjecture de Syracuse d’Antoine Billot, aux Editions Gallimard)

Oui, cette conjecture est un vrai roman, car elle dessine le chemin de vie unique et universel de chaque être humain.

(Extrait Wikipédia) : Première approche et vocabulaire

La suite de Syracuse d’un nombre entier N est définie par récurrence, de la manière suivante :

u0 = N
et pour tout entier  n \geq 0 : u_{n+1} =  \begin{cases}
\frac{u_n}{2}& \mbox{si } u_n \mbox{ est pair}\\
3u_n + 1 & \mbox{si } u_n \mbox{ est impair}
\end{cases}

La conjecture affirme que, pour tout N > 0, il existe un indice n tel que un = 1.

L’observation graphique de la suite pour N = 15 et pour N = 127 montre que la suite peut s’élever assez haut avant de retomber. Les graphiques font penser à la chute chaotique d’un grêlon ou bien à la trajectoire d’une feuille emportée par le vent. De cette observation est né tout un vocabulaire imagé : on parlera du vol de la suite.

On définit alors :

  • le temps de vol : c’est le plus petit indice n tel que un = 1
Il est de 17 pour la suite de Syracuse 15 et de 46 pour la suite de Syracuse 127
  • le temps de vol en altitude : c’est le plus petit indice n tel que un+1 < u0
Il est de 10 pour la suite de Syracuse 15 et de 23 pour la suite de Syracuse 127
  • l’altitude maximale : c’est la valeur maximale de la suite
Elle est de 160 pour la suite de Syracuse 15 et de 4372 pour la suite de Syracuse 127
u0 u1 u2 u3 u4 u5 u6 u7 u8 u9 u10 u11 u12 u13 u14 u15 u16 u17 u18 u19 u20
15 46 23 70 35 106 53 160 80 40 20 10 5 16 8 4 2 1 4 2 1

Après avoir grimpé, avoir eu potentiellement des hauts et des bas, le point culminant de la vie de chacun est atteint pour glisser sur ce second versant de la vie, à la vitesse de la lumière et tomber dans ce puits inexorable qui mène à notre mort, inéluctablement.

Suite de Syracuse  pour N=127

Cette suite de Syracuse, pour le nombre 127 me plaît bien.

Je voudrais atteindre ce point culminant de ma vie cet été lors de ce vol fou, inventé, à tracer dans les airs entre ces deux villas italiennes : la villa Cimbrone et sa terrasse de l’infini et la villa Malaparte et sa terrasse du désir. Rien ne pourra être plus intense : oui, je pourrai graver sur Google Earth ce trait fou, au rayonnement intense tant il sera le point culminant de ma vie.


*****

Merveilleuse, sublime, divine idée qui me mène à cette conjecture de Syracuse (non pas en Sicile mais aux Etats Unis)

Je vais donc « voler » au dessus de la péninsule Amalfitaine.  Je m’envolerai depuis  la Terrasse de l’Infini, pour rejoindre la virgule, plantée sur le toit-terrasse de la Villa Malaparte :

Cette virgule, sera ce signe qui liera mes deux villas, mes deux terrasses, mes deux ruines.

J’approcherai la Villa Malaparte, non pas comme en 2009, par ce sentier terrestre, mais par la voie des airs : je vais aller à la conquête de cette villa sublime, en nageant dans l’espace !

J’aurais écrit, ce trait d’union, entre les deux plus beaux endroits au monde, entre ces deux merveilles architecturales, improbables, érotiques, littéraires, cinématographiques, entre l’infini et le désir, deux mots qui s’accouplent de manière sublime.

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Rêves et cauchemars

Dialogue avec l’ombre que je suis

Je n’arrive pas à croire que j’ai devant moi plus d’un mois de « vacances », de liberté totale, de rêves, désirs à combler.

J’ai conscience que tous ces rêves se réaliseront dans la solitude, tout comme mes écrits le font.

Tu n’as plus rien à attendre des hommes, aux yeux desquels tu n’existes plus. Face à ton inconsistance, à ta déchéance, il vaut mieux prendre bien soin de les éviter pour qu’ils ne te fassent plus de mal, par leur indifférence, leur silence, ou leurs mots blessants, leurs moqueries, l’humiliation qu’ils te font endurer chaque jour, chaque minute, chaque seconde.

« Réveille toi », sois réaliste, ne rêve plus, atterris enfin !

T’es tu regardée ? Regarde toi ma pauvre, avec le fardeau de tes 48 années. Tu es aveugle ? Même M.A a enfin reconnu que tout ce que tu avais vécu ces derniers mois et le couperet de cet anniversaire, donnaient un coup de vieux. Tu n’es qu’une loque.

Heureusement que nous sommes au XXIème siècle, sinon tu aurais été bonne pour le couvent, ou l’asile.  

Je préfère l’asile au couvent. Il me semble moins humiliant que le couvent, où tu ne peux éviter Dieu, cette invention de l’Homme ! Et arrête de me répéter que je ne suis qu’une loque ! Je le sais.

En plus, venant d’une ombre, tes propos relèvent de la facilité, ne trouves-tu pas ?

De toi, je ne vois qu’un contour, et une surface noire … Je peux te confirmer que déjà, en tant qu’ombre, tu n’es vraiment pas engageante ! Alors imagine, ce que je vis, moi qui ne peux me cacher, qui assume ma déchéance …. Franchement, j’ai atterri depuis longtemps.

Ma pauvre : Ton visage est flétri. Les plis s’attaquent à ton cou désormais. Tu es triste comme les régions les plus hostiles du globe. Tu ressembles désormais, à l’île de la désolation, à la baie de l’inutile. Ah oui, tu ne respires pas le bonheur, la joie. Tu ne fais pas envie. A te voir, n’importe qui aurait envie de fuir ! Moi-même, j’essaie en vain de me détacher de ta personne. Je vis l’enfer chaque jour et n’aspire qu’à la nuit, pour être libérée de toi.

Oui, tu as raison. Tout le monde me fait remarquer ma pâleur maladive, mes cernes. Tout le monde me fuit. Pour mon anniversaire, personne n’a pris la peine de m’appeler. J’ai reçu des emails brefs de ma nano famille. Ces messages ne sentaient que la pitié, la gêne. Il n’y a rien de pire ! Aucun n’aura eu le courage de me tendre la main. Tu vois à quel point j’inspire le dégoût.

Et bien, tu vois parfaitement ! Les faits sont là : tangibles, indélébiles. Tu ne mérites l’attention de personne, aucun amour. Tu es née, ainsi, dans le désamour. Et au bout de 48 années, tu n’as toujours pas compris le dégoût que tu inspires. Et tu oses aspirer au silence et à l’indifférence des autres. Oui, ce serait idéal pour toi. Mais tu ne le mérites pas, tant tu es abjecte. Permets moi de te rappeler que cela ne va pas aller en s’arrangeant.

Tu sais bien que j’ai choisi la voie de l’écriture et ai définitivement abandonné le monde des hommes, puisque je ne suis plus une femme, ni même, un être humain. Je ne suis que néant et vide. Je ne « suis » pas, je n’existe pas.

Bon,… pourrais-tu passer, s’il te plaît, à un sujet plus captivant ? 

*****

Mes vacances ! mes désirs d’écriture, mes folies d’évasion, « m’esperdre »! J’ai rêvé de désirs de folies cette nuit.

Raconte …. 

J’imagine, je dessine mon voyage en Italie. Je vais me retirer dans cet ancien palais, pendant plus d’une semaine. Bien sûr, je vais écrire, sur tous ces projets d’écriture qui arrivent !

Mais il me faut réaliser mes rêves, me reposer tant la fatigue m’a envahie, tant je souffre de ma condition humaine nulle, vide, obsolète.

Je vais « voler » au dessus de la péninsule Amalfitaine. J’approcherai la Villa Malaparte, non pas comme en 2009, par ce sentier terrestre, mais par la voie des airs : je vais aller à la conquête de cette villa sublime, en nageant dans l’espace !

En 2009, j’avais revu le Mépris, et j’avais adoré cette scène où Fritz Lang et Michel Piccoli rejoignent la villa par ce sentier magique, un sentier du plaisir !

J’ai décidé de longer cette côte à flanc de falaise, nager dans les airs, sur cette arête au bord du vide, dans la solitude qui m’accompagne. Personne ne m’en empêchera. Tu me connais : lorsque j’ai ce genre de désir en tête, ces désirs qui s’achètent, je vis mes folies et mes rêves !

Et puis, je vais écrire sur cette Terrasse de l’Infini que j’aurai pour moi seule.

Je scruterai le chemin parcouru par les ombres des statues sur le sol et je les accompagnerai lorsqu’elles quitteront la terrasse, pour se renverser, « s’esperdre » dans le vide, en fin d’après midi.

Cet endroit est une ruine aussi symbolique à mes yeux que celles de Baalbek.

Je ressens déjà ce vide que je suis et qui m’attend.

Oui, je te suis complètement, car ce vide, dans lequel tu vas te renverser, chaque jour, de ce séjour divin, est fait paradoxalement de plénitude ! 

*****

Et pourquoi ne parles-tu pas de ton voyage au Liban ? 

Tu sais parfaitement que je rêvais de retourner en Syrie. Je sais qu’il est paradoxal de dire cela : même si je ne suis rien, mon instinct de survie n’a pas totalement disparu, ne m’a pas conduit à cette folie ! Donc certes, je retourne au Liban, mais il n’y a pas que le Liban qui me fascine.

Ce voyage est bien trop loin devant moi. Il me semble à la fois tangible et improbable.

Comme je ne suis rien, n’existe pas, que ma liberté est totale, entière, je considère que je ne prends aucun risque à me rendre dans ce pays splendide, pour sublimer mon imaginaire. J’irai quoi qu’il arrive.

Il me faut découvrir davantage ce pays. J’ai besoin de retrouver l’aridité, me nourrir de sa beauté et vivre l’état de jouissance, de plaisir qu’elle me procure. Je veux me sentir à nouveau aérienne, rejoindre l’état d’extase, que j’ai vécu l’an passé.

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Bleu Piscine : Skyline à Singapore

Avec ce passeport flambant neuf, qui me permettait enfin de sortir de France, de m’envoler vers l’ailleurs, j’ai pu faire un saut de trois petits jours à Singapour.

J’ai pu enfin voler sur ce monstre de technologies, ce paquebot des airs qu’est l’A380. J’ai adoré jeter un oeil curieux sur ces cabines dignes des palaces les plus luxueux, des trains les plus mythiques. Il ne manquait qu’une piscine pour flotter dans ce palace du ciel.

Le service de Singapore Airlines est trop sophistiqué pour moi. Stewards et hôtesses s’adressent à vous par votre nom. Cela manque de naturel.

Comme dans les avions modernes, sur ces longs courriers, ce siège se transformait en un lit délicieux.

Après avoir écrit, regardé défiler le paysage depuis le hublot, j’aurai dormi, rêvé. J’étais bercée par le ronronnement des moteurs et l’impression de flottement que procure tout voyage en avion. J’étais dans la matrice.

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L’orage grondait lors de cet atterrissage et la nuit régnait littéralement en plein jour. J’ai pu avoir mon premier tampon sur ce passeport, cette première marque et trace à venir.

J’étais glacée dans cet aéroport et lorsque ces portes automatiques se sont ouvertes pour que j’attrape un taxi, j’ai senti cet air chaud, humide, équatorial, entrer dans ma bouche, galoper le long de ma gorge, mes bronches et rentrer au plus profond de mes poumons.

J’ai ressenti littéralement, à cette première inspiration, la progression de l’air dans tout mon système respiratoire.

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Lors de mon premier et dernier séjour à Singapour, en 1993, le Raffles me comblait, me faisait rêver, me transportait… J’y avais pris mes habitudes pour le high tea, le brunch, le diner.

Mais là, c’est la silhouette du Marina Bay Sands Palace, ce paquebot reliant, dans les airs, trois immeubles flambant neufs qui était au centre de mon désir.

L’architecture relève-t-elle de la prouesse ?  Ce petit gratte-ciel a attiré mon regard même s’il ne correspond pas du tout aux lignes épurées que j’aime dans l’architecture.

J’ai été tout de même épatée par sa singularité, quelque peu prétentieuse, incongrue, à l’image de celle des palaces de Dubaï que l’on peut voir depuis Google Earth.

Le panorama fournit une vue sans égale sur la Marina, et les gratte-ciel de Singapour.

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Bien sûr, il me fallait me rendre et me perdre sur cette terrasse en suspension. Ma surprise et mon plaisir ont été comblés, lorsque j’ai découvert la piscine improbable du Marina Bay Sands Palace.

Longue de plus de 150 mètres, elle procure au nageur le rêve d’être dans l’air, au plus proche du vide, du haut de ces 55 étages tout en étant dans l’eau bleue verte, selon la couleur du ciel.J’ai pris tout mon temps, dans ce temps aboli, pour flotter dans l’espace, allongée sur un transat, dans cette chaleur moite de l’équateur qui vous assomme. En prenant ce darjeeling de printemps, je rêvais, désirais l’impossible.

Par magie, comme pour répondre à mon désir « esperdu », improbable, le lieu s’est vidé progressivement en cette fin d’après midi. J’ai alors saisi ce moment unique, magique. La place était vide, nette !

Je me suis levée, ai posé mes pieds contre le bord et ai plongé dans le vide symbolique de la piscine, pour rejoindre l’autre arête, celle qui se renverse réellement dans le néant et dans le vide.

Je me suis posée, reposée, quelques instants, regardant, de ce point intense, unique si singulier, le skyline assez quelconque de Singapour.

Alors que le désir du vide, et donc, dans un certain sens, celui du plein, montait,

alors que je m’apprêtais à franchir cette ligne du désir, pour me renverser dans le vide,

ma tête a violemment frappé la glace protectrice, stoppant net mon voyage vers ce pays où je n’arriverai donc jamais.

Je me suis réveillée, trempée, comme si je sortais de cette piscine. J’ai juste eu le temps de prendre deux comprimés contre ce mal de tête et ai rejoint très vite les bras de Morphée.

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Musée du Jeu de Paume : Claude Cahun

Alors que je sortais de ma torpeur, que je réussissais enfin à quitter cette chambre sombre, l’idée d’aller au jardin des Tuileries a traversé mon esprit.

Le temps maussade m’a incitée à me replier sur le Jeu de Paume. Je ne connaissais rien de Claude Cahun, à qui le musée dédie une exposition.

Je me suis aussitôt posée la question : Est ce un homme ? une femme ?

L’ambiguité du prénom renforce l’interrogation, le doute.

Très sincèrement, lorsque j’ai fait un tour à la librairie du musée (ce qui est une sorte de rituel pour moi), en promenant mes yeux sur les images des catalogues, des cartes postales, des affiches, j’avoue que j’étais persuadée qu’il s’agissait d’un homme.

Les quelques photos survolées m’ont laissé une impression d’ambivalence, de malaise, liés à l’ego sur-dimensionné de cette artiste.

*****

L’exposition est majoritairement une mise en scène de l’artiste, par le biais d’autoportraits. Il y a bien quelques photos de ses amis, de son amante, mais l’essentiel est focalisé sur sa personne.

En se mettant en scène ci-dessus, à travers des jeux de miroirs, ou des montages, Claude Cahun cherche très certainement à exprimer l’angoisse et l’horreur des camps de concentration.

Certes…

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La focalisation des clichés sur sa personne m’a vite ennuyée. Qu’est ce que l’oeuvre de Claude Cahun : sa différence, sa personne et sa personnalité, certes en avance sur son époque, ou bien ses photos ?

J’ai trouvé qu’en tant que photographe, elle est une artiste mineure. La proximité du mouvement surréaliste et de ses grands photographes ne jouent pas en la faveur de la pérennité de son oeuvre.

Son oeuvre n’a rien à voir également, avec celle d’autres photographes femmes, ayant vécu à la même époque.
Lisette Model, par exemple, a un vrai talent, une curiosité, un « ailleurs » à nous transmettre, à travers son regard sur ses contemporains.

Le nombrilisme, l’egocentrisme de Claude Cahun sautent aux yeux et m’a mise mal à l’aise, au point de survoler l’exposition tant celle-ci devenait ennuyeuse. Je me suis surprise à prendre un appel téléphonique de ma nièce durant la projection du film qui lui est consacré et à quitter l’exposition en marchant d’un pas rapide dans la dernière salle.

*****

Impossible donc de me concentrer sur cette exposition. Je ne sais si cela est du à la fatigue extrême, à la tristesse intense qui m’imprègnent, ou à autre chose. Impossible d’adhérer aux photos présentées. Les clichés sont minuscules, les salles sombres, exactement à l’opposé de ce que j’avais adoré dans ce lieu, où j’avais admiré les immenses photos et la lumière zénithale, idéale pour l’exposition en hommage à l’oeuvre de Richard Avedon.

De cette exposition, je retiendrai peut-être une ou deux photos de « mains » :

Les mains photographiées ici manquent de naturel, de douceur. Elles sont excentriques, à l’image de la photographe.

Les mains me fascinent toujours autant mais je préfère tellement plus, celles inventées par Louise Bourgeois, ces Welcoming hands, qui viennent à moi, avec douceur et discrétion, lorsque je les regarde, à chacun de mes passages, dans ce parc en plein coeur de Paris.

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Voyages : Perte de mes traces

Le mot « esperdre » me suit à la trace, depuis que je lui ai dédié quelques lignes.

En retirant mon passeport flambant neuf ce midi, ma déception a été grande. En demandant à récupérer mon passeport expiré, l’agent de la préfecture de police m’a dit d’un ton glacial : Impossible.

Elle prenait tout son temps, justement en prononçant cette impossibilité, et prenait du plaisir à amputer, avec une paire de ciseaux acérée, mon passeport, le coin supérieur de ses pages. Puis, elle a apposé de toutes ses forces, un tampon encreur cruellement usagé, indiquant la mention « ANNULE » sur chaque page.

J’étais dans la souffrance.

J’ai insisté, car cela me tenait tant à coeur : Les fois précédentes, j’ai toujours pu récupérer mon passeport. Je veux garder les visas, les timbres,…

Le fonctionnaire zélé répète ce mot, ces 10 lettres et ce point final, que je déteste le plus au monde : impossible.

Je repars amère, vivant cette confiscation de mon vieux passeport, comme une véritable perte.

******

Je me suis alors vue, marchant dans la neige, damant cette page blanche avec mes pas, et ainsi d’une certaine manière, littéralement écrire, dessiner mes voyages, transcrire mes pensées, mes rêves, mes enchantements, les moments divins et sublimes.

J’entends le bruit feutré de mes chaussures écrasant la poudreuse. Je vis dans un monde où le bruit existe comme dans un univers enneigé.

Et puis, soudain, cette tempête tant redoutée, surgit de nulle part, recouvre la trace de mes pas. Le vent se déchaîne, mon corps se glace. Je me retourne, les traces de mes voyages ont disparu à tout jamais.

*****

Lorsqu’internet n’existait pas encore, je prenais toujours beaucoup de plaisir à envoyer des cartes postales des pays que je parcourais. Je choisissais avec beaucoup de soin les timbres les plus beaux, pour magnifier les endroits que j’avais aimés. De même, j’ai toujours soigneusement conservé les cartes postales reçues du monde entier, ainsi que tous mes passeports (enfin tous sauf le dernier).

*****

Et puis, à chaque fois que j’ouvrais mon passeport, je revivais les voyages heureux.

J’ai perdu les timbres que j’adorais scruter : les timbres de l’aéropostale des pays d’Amérique du Sud : Costa rica, Equateur avec cette marque unique des îles Galapagos, Argentine, Chili, ….

J’ai perdu les tampons attestant de mes visites au Japon qui rassuraient tant les inspecteurs de l’immigration lorsque j’arrivais au pays du soleil levant. Je sais que lorsque je retournerai au Japon, ils ne comprendront pas pourquoi je viens seule dans leur pays, ils seront désemparés en me voyant me présenter seule au poste d’immigration.

J’ai perdu le franchissement des frontières entre des pays que j’ai aimés. J’ai perdu les marques de mes passages aux différents postes frontières, que ce soient les aéroports ou les routes terrestres ou maritimes entre les pays se jouxtant : Syrie et Liban, Panama et Costa-Rica, Hong-Kong et Chine, Japon, Australie, Nouvelle Zélande, Afrique du Sud.

J’ai perdu mes collections d’aéroports américains, où avoir ce droit d’entrée depuis 2001, requiert de plus en plus de temps et me fait toujours craindre de manquer ma correspondance…

J’ai perdu mes visas syriens, jordaniens, pakistanais, chinois, chiliens dont chacun, mangeait une page entière.

Me rendre à l’ambassade ce ces pays en France n’était pas seulement à mes yeux, une préparation au voyage, mais, déjà, littéralement, un voyage en soi.

J’ai perdu une partie de mes voyages, certes, infime, mais dont la valeur est symbolique, justement par le caractère minuscule mais intense de la marque, et donc de la trace, du tracé, du trait libre de mes déambulations sur cette planète.

Elle pourrait se résumer, en un point concentré et intense qui rayonne :  ma liberté, dans l’espace et dans le temps.

Ma mémoire a perdu en intensité, les passages les plus chers, tant aimés, de ma vie.

*****

Qui peut comprendre à quel point ce passeport rempli, « plein » perdu était si important, au point que je tombe dans le vide et le néant.

La perte de ce carnet, de ce passeport, équivaut à avoir perdu une partie de moi-même, un peu comme la perte de la table des matières, du livre de ma vie.

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