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Samedi 17 février 2018 :

16H. En sortant de chez moi, en tirant et enjambant cette lourde porte cochère bleu nuit, je suis tombée sur HANS. J’ai croisé son regard l’instant d’une seconde, mais que cette seconde a été intense et belle ! Je suis restée en arrêt. Surprise, saisie par ce moment idéal, ma bouche s’est ouverte pour faire un “Ah”, mais aucun son n’est sorti, et je suis restée muette.

HANS a remarqué ma surprise. M’a-t-il reconnue ? Cela va faire plus de 20 ans que je l’ai vu pour la dernière fois, lors d’une soirée inoubliable à son domicile où je me rendais souvent avec M., son ami qui partageait ma vie à l’époque.

Non, je n’ai pas pu lui parler. Je n’ai pas su exprimer mon émotion avec des paroles. Le féliciter pour la splendeur de ses travaux et son succès mondial était bien trop banal et fade à mes yeux. Cet inattendu m’a littéralement désarmée, rendue timide, inexistante.

Alors, après quelques foulées, je me suis arrêtée et je me suis retournée. Je n’ai pu que le contempler s’éloigner tout doucement de moi, puisque nous n’allions pas dans le même sens. Il devait penser et prenait tout son temps. Je regardais ce long manteau noir et cette écharpe s’amenuiser progressivement le long de la rue Malaparte. La silhouette s’estompait, est devenue une lettre L, une lettre I, puis un point et a finalement disparu.

Les traits si fins de son visage se sont marqués. Son corps s’est épaissi. Jadis, il était si fluet que son ombre ne semblait pas exister. Sa silhouette spectrale tranchait avec son caractère tyrannique et obsessionnel. L’intelligence d’HANS était telle qu’il donnait l’impression de se tenir en fragile équilibre, sur cette fine ligne, entre génie et folie ! Son regard a conservé toute sa délicatesse mais j’ai pu y lire son tourment, demeuré intact. J’entends encore le son de sa voix rauque et son léger accent levantin, unique, adorable qui me ravissaient, comme si c’était hier.

Je me suis donc conduite en japonaise et ai attendu qu’il disparaisse de mon champ de vision, pour reprendre mon chemin. J’ai couru à perdre haleine pour ne pas arriver en retard à ma séance de cinéma.

Bouleversée par cette rencontre inopinée, je ne pensais qu’à HANS. J’étais tellement envahie, que les dix premières minutes du film m’ont totalement échappé. Et puis, le personnage joué par Daniel Day-Lewis a réussi à m’envoûter car sa folie douce ressemblait un peu à celle de HANS, dans un autre univers artistique et intellectuel.

Je dois donc revoir “Phantom Thread”, cette fois-ci dans son entièreté mais aussi pour  faire renaître ce fil qui me liait à HANS.

Vendredi 17 février 2018:

Je passe mes nuits à lire des livres de Malaparte et sur Malaparte. J’en lis au moins 5 en parallèle.

Après m’être replongée dans la biographie de Maurizio Serra, je lis Malaparte m’écrivait de René Novella, son traducteur. Malaparte à contre-jour d’Orféo Tamburi, son illustrateur est presque fini mais j’ai aussi découvert cet inédit de Malaparte,  Febo, cane metafisico, et enfin je lis avec attention cette psychanalyse de lui-même Une femme comme moi. De fil en aiguille, m’est venue l’idée d’écrire un texte sur son bestiaire. Chiens, chevaux, mais aussi rats, poissons, rennes, oiseaux, insectes sont partout dans son oeuvre…. Je vais m’atteler à écrire ce texte dont le titre sera : Le bestiaire de Malaparte.

Que j’aurais voulu rencontrer ce personnage extraordinaire, un peu dérangé tout de même qu’est Curzio Malaparte.

Son amour pour les chiens – dont le célèbre Febo à qui il écrivait des cartes postales : Febo Malaparte, Capri –  me désarçonne un petit peu. De surcroît Malaparte aboyait, adorait aboyer ! Bien sûr, cela fait partie de son personnage fantasque.  Mais les pages des différents chapitres d’une femme comme moi sont vraiment troublantes et ajoutent une couche de complexité au personnage déjà difficile à cerner. Quel narcissisme ! Déjà Malaparte appelait sa maison “casa come me”. Dans ce livre, tout y passe : une femme comme moi, un chien comme moiun jour comme moiune ville comme moiune terre comme moi, un saint comme moi (saint de Prato), sans oublier un texte sur son père, dépeignant son attrait pour Goethe, sa qualité hors-pair de tireur de pistolet, sa dualité : douceur italienne, colère allemande. Il semble fasciné par sa virilité, son amour de la terre.

Dimanche 18 février 2018

Cet après-midi, au jardin du Luxembourg, j’ouvre au soleil avec délice l’exemplaire N°9, sur vélin pur fil Lafuma Navarre du livre de Malaparte “il y a quelque chose de pourri” trouvé par chance et pur hasard à moins de 5€. Ce livre sous-estimé, comme le dit si bien Maurizio Serra, est un excellent complément à Une femme comme moi car il contient entre autres deux chapitres, qui se révèlent être, dans un certain sens, une  psychanalyse complémentaire de l’écrivain :

  • un texte sur sa mère : Une mère pourrie
  • et un traitant de l’homosexualité dans  Sexe et liberté.

Mais les horribles perruches si bruyantes qui envahissent le jardin du Luxembourg, depuis deux à trois ans, ont détourné mon attention.

J’ai alors regardé un instant le ciel, et j’ai rêvé :  je me remémorais la dédicace si belle de G.Bataille sur l’exemplaire du Bleu du ciel que j’avais trouvé et qui représentait pour moi l’exemplaire parfait que je voulais intégrer dans ma bibliothèque !

Je voyais dans ce ciel, la couverture du Bleu du ciel, et ce livre idéal, envolé, bien rangé dans la bibliothèque du libraire qui ne voulait plus le vendre !  :  Le ciel vers 15H, avait étonnamment, exactement la couleur bleue de la couverture, et quelques nuages pommelés y étaient semés, comme sur le livre !

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Le bleu du ciel, 15H, Jardin du Luxembourg, dimanche 18 février 2018

Vendredi 22 février 2018

Encore au travail à 20H30. Je reçois une petite tape sur mon épaule. C’est Jean qui me propose du Whisky japonais, pour célébrer l’arrivée de ce week-end tant mérité.  La bouteille qu’il me montre est de la marque “NIKKA”.

La coïncidence est troublante.

Mardi, le libraire qui ne voulait plus me vendre le Bleu du ciel m’a envoyé un très joli message qui a éclairé ma journée. Il m’a offert le plus beau des cadeaux en se ravisant et me réservant son exemplaire. Dans son petit texte, il me relate que curieusement, pendant de longs mois, il fut sur les écrans de TV japonais à vanter les mérites du whisky Nikka !

Je n’aime vraiment pas le whisky mais n’ai pu m’empêcher d’en boire une gorgée !

Je découvre ce week-end, dans le catalogue de sa librairie un nombre impressionnant de  livres de photos sur le Japon, pays que j’adore …

Dimanche 25 février 2018

Pauline a 18 ans ! Ma filleule porte à merveille son prénom.

Indomptable,  pleine d’espoir, elle a la beauté, le port fier, la sensibilité, la fidélité de Pauline de Théus, personnage du Hussard sur le toit de Giono.

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Bibliothèque de la Pléiade : Jean d’Ormesson et pas Curzio Malaparte

Texte écrit début janvier 2018

Nota : The Villa Malaparte’s picture in the banner of this post is my property (Taken by myself on the 16th of August 2011) © Carole DARCHY

Je ne suis pas l’actualité. Je vis hors de l’instantanéité, sans poste de télévision, sans radio, sans journaux, sans magazine. Je vis dans une espèce de retirement intense ! J’ai trois wagons de retard … mais peu m’importe !

J’ai même arrêté depuis septembre 2017, d’écouter la seule source d’information que je tolérais : France Culture.  J’ai décidé également de censurer cette unique et courte page d’actualité, le matin à 6H qui ne me correspondait plus.

Entre le travail et mes pages d’écriture, l’interstice est devenu si ténu que j’ai pris la décision de fuir l’information. J’ai banni de mon monde, tout flux d’information, hormis des rubriques très spécialisées qui rentre dans mon cadre de travail.

Vous n’allez sans doute pas me croire, mais j’ai seulement appris le décès de Jean d’Ormesson et du même coup celui de Johnny Halliday à Noêl…. C’est vous dire à quel point je me suis résignée à sciemment ne pas lire, ne pas me renseigner sur l’actualité.

Oui, car c’est ma soeur qui m’a appris la disparition de Jean d’Ormesson. Et du coup, en dérogeant à ma règle, j’ai appris la disparition de Johnny Hallyday et tutti quanti …

En écrivant ainsi, vous allez me dire que je mets ces 2 personnes sur le même plan, dans un certain sens…. Certes entre Johnny et Jean d’Ormesson, il y a une différence, … mais pas si grande finalement !

Je dois reconnaître que ces disparitions, même si elles sont tristes dans l’absolu, ne me font ni chaud ni froid. J’abandonne donc là, Johnny Halliday, chanteur à succès, mais dont la musique ne m’a jamais touchée. Je n’aime pas la “variété”. Je ne retiens que Serge Gainsbourg, qui n’a rien à voir avec la variété et qui savait parfaitement que ses chansons relevaient d’un “art mineur”.

*****

Mais je veux revenir à Jean d’Ormesson.

Ma soeur m’a donc parlé du très beau discours d’Emmanuel Macron sur Jean d’Ormesson : Déjà, je ne comprends pas : Qu’a fait Jean d’Ormesson pour avoir un hommage national en présence du Chef de l’Etat aux Invalides ???

Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond ! Autant je comprends qu’on rende hommage à Simone Veil… Mais des obsèques aux Invalides pour Jean d’Ormesson, les bras m’en tombent …

Le tweet d’Emmanuel Macron suffisait amplement pour un hommage.

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J’ai alors regardé la vidéo et effectivement, notre président présente une jolie synthèse de cet écrivain. Emmanuel Macron a une belle plume !  Le mot “clarté”, les références à la Méditerranée sont parfaites. Certes, je reconnais volontiers que Jean d’Ormesson est un esprit brillant : Normalien, immensément cultivé, subtil, talentueux…. Il a eu LA vie idéale : Aucun souci matériel, uniquement de la facilité, de l’aisance, de l’intelligence, une vie rêvée dans des hôtels particuliers, le succès littéraire, … et enfin, une mort parfaite et rapide !

C’est rare d’être comblé à ce point de son vivant ! Et Jean d’Ormesson le savait parfaitement !

C’était un séducteur hors pair, et il savait charmer son public et les femmes. Lorsque j’étais enfant, je regardais volontiers l’émission “Apostrophe” de Bernard Pivot avec ma grand mère et j’avoue que lorsqu’il y participait, il y était toujours brillant. Il illuminait le monde partout où il passait. “Epatant” lui allait bien. Cet adjectif était d’ailleurs un de ses petits tics de langage. J’avoue que sa manie de nourrir ses phrases, toutes les 2 minutes par des citations m’agaçait un peu. Je lui reconnais néanmoins son amour pour Chateaubriand et lui suis sincèrement reconnaissante d’avoir fait entrer à l’Académie Française la première femme : Marguerite Yourcenar : un écrivain digne de ce nom !

Et puis c’est vrai que François Mitterrand a convié Jean d’Ormesson, au Palais de l’Elysée pour s’entretenir avec lui, deux heures avant de quitter définitivement ce lieu et remettre le pouvoir à Jacques Chirac en Mai 1995.

Mais je ne suis mais vraiment pas d’accord avec Emmanuel Macron quand il parle de “l’oeuvre” de l’écrivain ou qu’il le qualifie de grand écrivain, ou parle de “profondeur” !

Je suis désolée d’écrire cela et je vais choquer certainement beaucoup de monde parmi les bien-pensants qui nous imposent cette doxa, comme unique vérité mais je réduis personnellement les livres de Jean d’Ormesson à de la littérature de gare, voire de plage. Elle a sûrement fait le bonheur d’une multitude de lecteurs, dans leur transport quotidien ou au bord de la mer ….

J’ai bien tenté de feuilleter quelques pages des livres de Jean d’Ormesson, dans des librairies, mais, JAMAIS, je n’ai été tentée de lire un seul de ses livres car ils ne comportent pas assez d’intensité. Déjà, les titres sont d’une banalité déconcertante  : L’amour est un plaisir, Au revoir et merci, Voyez comme on danse, C’était bien,…. Je ne trouve rien de bien “profond” dans tout cela !

Pour être un vrai et un grand écrivain, il faut avoir l’esprit torturé et pas seulement l’esprit semé parfois par le doute. La vie comblée de Jean d’Ormesson a constitué une impossibilité à sa qualité de grand écrivain : Il y a là une contradiction évidente !

Cet écrivain, à la mode, au succès facile, qui n’a connu que le luxe, qui n’a vécu que dans un monde soyeux, narrait certes bien le plaisir, mais relève de la superficialité et de la platitude. Ses livres ne sont qu’une morne plaine illuminée par le bonheur, mais sans aucun relief, sans aspérité.

Si cet homme a été comblé par la vie,  il ne le sera pas par la mort à mon avis !

Jamais, Jean d’Ormesson demeurera un “grand écrivain”, dans la durée. Jamais il ne traversera les siècles, ni même les décennies. Il va sombrer tel un “tweet” dans l’oubli et cela, très rapidement. Ses nombreux romans, qui n’ont rien d’une Oeuvre (Comme le dit E.Macron) vont se déverser dans les oubliettes de tous ses châteaux !

*****

Mais j’ai failli bondir au plafond, en découvrant à Noël, que Jean d’Ormesson a réussi à rentrer dans la Bibliothèque de la Pléiade, et ce, de son vivant !!!! Je suis estomaquée ! Je crois être en plein cauchemar !

D’Ormesson dans la Pléiade : Je me pince la main, tant c’est INCROYABLE … mais malheureusement c’est la réalité ! Les Editions Gallimard se discréditent par ce geste …. Un remerciement pour les nombreux succès commerciaux ?

Réalisez !!!!  Jean d’Ormesson a été publié, de son vivant, dans la Bibliothèque de la Pléiade alors que le plus grand des écrivains italiens et je dirais même, le plus grand écrivain européen, qu’est Curzio MALAPARTE, n’y est toujours pas : Cela relève de l’inconvenance la plus haute.

Je ne comprends pas !

Quand est-ce que les Editions Gallimard, cette maison d’édition si prestigieuse, va-t-elle ENFIN se décider à faire rentrer Curzio Malaparte, écrivain européen génial,  personnage complexe et hors du commun, magistral, intense, dans la Bibliothèque de la Pléiade ???? 

Lisez donc et relisez donc : La Peau, Kaputt, Journal d’un Etranger à Paris, Technique du coup d’Etat,  Monsieur Caméléon, … UNIQUEMENT DES CHEFS D’OEUVRES ! 

Lire Kaputt et La Peau m’ont transformée, m’ont renversée. Vous ne pouvez pas sortir indemnes de ces deux livres qui :

  • vont vous déchirer les tripes par leur style puissant,
  • faire flancher les plus solides par leur cynisme inégalé, la brutalité déchirante mais bien réelle des scènes d’une violence inouïe
  • Vont vous révéler des pans de la seconde guerre mondiale : une description de la tragédie qui se déroule sous ses yeux, sans la moindre complaisance !

Malaparte excelle dans la description du chaos, de l’effroi !

Bertrand Poirot-Delpech, faisait référence, dans Le monde en 1987, lors de la commémoration des 30 ans de la disparition de C.Malaparte, aux peintres les plus sombres, pour décrire les écrits de Malaparte, : Bosch, Goya …. 

 Il y avait du Bosch dans les fresques de Kaputt ; il y a dans La Peau, un Goya de la misère napolitaine, enfin débarrassée du stéréotype des draps aux fenêtres, des chants joyeux, des espiègleries, des arlequinades. 

Rendez vous au Musée du Prado pour scruter le Jardin des délices (peint aux alentours de 1505) par J.Bosch ; Effectivement, vous aurez un avant goût de ce que vous trouverez dans les pages de Malaparte :

détail jardin delices Bosch

Détail du “jardin des délices” de Bosch (environ 1505)

Et puis, Curzio Malaparte possède ce don, a eu cette clairvoyance, cette lucidité inégalée tout d’abord, dans Monsieur Caméléon, où il décrit dès 1929, Mussolini comme un “César à quatre pattes” ! Puis deux ans après, en 1931, dans Technique du coup d’état, il consacre un chapitre entier à Hitler : “Hitler, une femme”. Il le dépeint avant tous, comme un dictateur, il alerte sur sa folie !

“Soumise à une discipline de fer, écrasées par la volonté tyrannique de leur chef, qui se déclare infaillible et qui exerce, au sein du parti, une dictature inexorable, les troupes d’attaque hitlériennes ne sont pas l’armée de la révolution nationale du peuple allemand, mais l’instrument aveugle des ambitions d’Hitler.”

Technique du coup d’état, Grasset, 1931, Traduction Juliette Bertrand

Ce livre lui vaudra d’être emprisonné puis mis sous résidence surveillée pendant 5 ans, dans l’île italienne de Lipari !

Curzio Malaparte incarne la vraie prise de risque dans l’écriture. C’est un visionnaire, et de surcroît un pur européen avant l’heure ! Certes, son parcours a été un peu sinueux, mais l’homme est littéralement fascinant, extravagant, brillant !

Curzio Malaparte

Curzio Malaparte, Photo de Guglielmo Coluzzi (1956)

Jean d’Ormesson pour écrire, blablatait, se répandait dans les cercles mondains, sous le soleil de la Méditerranée, dans ses châteaux ou sur les pistes de ski ! Je découvre que Jean d’Ormesson avait également la nationalité libanaise : encore un somptueux et prestigieux cadeau, offert par le général Aoun, car l’écrivain s’est rendu au Liban pendant l’embrasement de ce pays, envahi par son voisin syrien…

Mais y a-t-il pris les armes ?

*****

Je suis heureuse de lire Pierre Jourde, cité dans le blog “Les grands livres” de Didier Jacob : La pléiade, c’est mon Nobel !

Visiblement je ne suis pas toute seule à être très perplexe sur l’entrée de d’Ormesson dans la Pléiade et à réclamer l’entrée de Curzio Malaparte dans la Bibliothèque de la Pléiade !

Difficile de s’ériger en juge en cette matière. Jean d’Ormesson est un écrivain respectable d’un âge respectable, ce qui en fait a priori un candidat pour une Pléiade anthume. Mais enfin l’honneur rarissime qui consiste à être pléiadisé de son vivant (ou encore chaud) n’a été réservé qu’à quelques très grands : Kundera ou Jaccottet. M. d’Ormesson est immortel académiquement parlant, certes. Son oeuvre, elle, vivra-t-elle dans un siècle ? On peut en douter. Il y avait peut-être d’autres urgences : l’Italie moderne est très peu représentée. Pourquoi pas Malaparte, Tabucchi, Moravia ? Et ailleurs, Garcia Marquez, Cortazar, Gombrowicz ? Et en France Vialatte ou Michon ?

Pierre Jourde

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Mais Curzio Malaparte n’est toujours pas dans la Pléiade ! Et il n’y a toujours pas de rue MALAPARTE à PARIS, lui qui aimait tant la France. 

Il aura fallu que je renomme ce petit bout de rue où j’habite : entre la rue Bonaparte et la rue Madame : Rue MALAPARTE, pour le célébrer, à ma manière.

*****

Enfin, Malaparte n’est pas seulement un écrivain hors du commun,  rendez vous à Capri, allez voir la Villa Malalaparte, sa maison :  ce bijou architectural  revient quand même pour une part significative à Malaparte…, même si tout n’est pas de lui.

La villa Malaparte est à l’image de Curzio Malaparte :  pleine de contradictions, majestueuse, solaire depuis l’extérieur, glaciale à l’intérieur ! 

Lisez Malaparte : A house like me  de Michael Mcdonough.

Je ne peux m’empêcher pour terminer, de renvoyer à un joli article d’Herbert Muschamp (1947 – 2007) paru en 1996 dans le New York Times : The prisoner of beauty

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Giacometti – Bacon : Faces

En lisant L’autoportrait au visage absent de Jean Clair, a surgi un trait d’union qui me manquait pour relier l’oeuvre de Giacometti à celle de Bacon.

“Ce trait qui se transformera en marque cruciforme, apparaît comme une incision au vif d’un front, d’une lèvre, d’un nez…. Il est l’incision, à partir de laquelle tout le reste de la figure est frappé d’incertitude.Cette caractéristique se dégagera peu à peu, jusqu’à imposer aux figures une rigoureuse frontalité qui les fait saillir vers nous, et jusqu’à réduire les visages à n’être plus que des lames de couteau, tranchant l’espace en direction de notre regard.”  Jean Clair,  Autoportrait au visage absent, Gallimard, sur Giacometti, page 162-163

Bacon et Giacometti ont en commun, la souffrance, le cri à venir, l’angoisse de la mort.

Leurs oeuvres hurlent la souffrance de la mort ressentie au coeur de la vie, ou d’une certaine manière, ils voient la vie, sous les apparences de la mort.

Plus exactement, de fil en aiguille, en lisant ces deux chapitres de J.Clair sur Giacometti, je me suis remémorée  les dessins de Giacometti, je les ai mis en perspective avec les peintures de Bacon et alors est venue l’idée de les “assimiler”;

Oui, car, chez les deux artistes, la déformation, la décomposition, le sombre, la violence, l’effroi, le cri sourd, la mort sont prégnants.

“To make a head really lifelike is impossible, and the more you struggle to make it lifelike the less like life it becomes.”–Alberto Giacometti

Bacon est sans rival quant à la déformation des corps et des visages.

Giacometti se focalise de manière obsessionnelle sur les yeux, et cela, à l’infini, en boucle, car il n’arrive pas à donner vie, à ces cavités creuses, qui renvoient à la mort, l’effroi :

A.Giacometti, Tête sur tige, 1947

Plâtre, 54 x 15 x 15 cm avec tige (tête seule : 15 x 5 x 19 cm)

Coll. Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris

Regardez ce visage, qui a rendu la vie, s’est rendu à la mort. Avec de surcroît cette tige qui porte ce visage, cette tige est-elle ce qu’il reste du corps, ou alors, est-ce le signe d’une victoire proclamée haut et fort, la victoire de la mort ?

Cette face, ce visage sont anonymes, ne sont que souffrance ; l’artiste semble avoir capturé l’instant après le trépas, où le corps s’est rendu ; il semble avoir assisté à l’agonie de cet être.

A propos de la mort de son ami T., Giacometti a écrit :

«  Immobile, debout devant le lit, je regardais cette tête devenue objet, petite boîte, mesurable, insignifiante. A ce moment-là une mouche s’approcha du trou noir de la bouche et lentement y disparut. »

La morbidité de cette tête est renforcée par la couleur blanche, blanche comme la mort, et aussi par la distance qui semble naturellement s’imposer entre celui qui regarde et cette tête.

*****

Je rapproche le côté squelettique des statues de Giacometti …. aux crucifixions de Bacon et en particulier celle de 1933.

Francis Bacon, Crucifixion, 1933

L’homme qui marche, A.Giacometti

L’homme qui marche a une touche égyptienne. Un Dieu égyptien, ce qu’il reste de la momie, marque la distance avec notre humanité, notre pauvre humanité. Sa structure, son ossature, son squelette ressortent particulièrement.

Le visage ci-dessous est acéré. Le nez semble être une épée, une arme, un couteau fait pour tuer.

La structure qui entoure cette tête de pendu, ce squelette, fait penser à une cellule de torture, où le pendu rencontrera la mort.

*****

Mais j’ai été également frappée à quel point certains tableaux sont “proches” :

Giacometti

Giacometti, tête noire, 1960

Ces cavités des yeux, la posture assise, la douleur, l’absence, sont bien communes.

Le cri retenu chez Giacometti, explose chez Bacon.

Francis Bacon, et Alberto Giacometti ont été marqués par la folie humaine de la seconde guerre mondiale, la folie des camps, de l’horreur absolue, de la déshumanisation poussée à son paroxysme.

Quand je prends au hasard quelques tableaux de francis Bacon, les deux peintres ont bien des points en commun : folie, cris, souffrance, absence, distance, mort, déformation, ….

Francis Bacon : Pape Innocent d’après Vélasquez

*****

Gilles Deleuze décrit ainsi dans Francis Bacon : Logique de la sensation :

 

Il faut peindre le cri plutôt que l’horreur. Le cri, la souffrance, la convulsion des corps suppliciés constituent une lutte entre les forces de la vie et celles de la mort, un agencement singulier et provisoire des forces actives et réactives.

Chez Bacon, les visages ne sont plus des faces qui nous regardent. Ces visages ne sont que des morceaux, des lambeaux de chair, de viande : ce qui a été appelé la « tête-viande ».

Tableaux de F.Bacon qui m’inspirent la “tête viande” mentionnée par Gilles Deleuze

Chez Giacometti, il ne reste plus rien du visage, parti dans l’au-delà. Le visage, le corps sont souvent squelettiques. La chair n’est plus. Ces squelettes sont ossatures, ce qu’il reste de l’être dont Giacometti capture la silhouette. Le visage est absent, n’est qu’absence.

Giacometti ne semble voir que la mort dans le vivant. Bacon ne semble voir que la souffrance, dans la vie. L’acédie (Akedia), dans un certain sens (dépression, mortification…), les relie, joint également leurs œuvres.

*****

Alberto Giacometti et Francis Bacon se seront croisés tardivement. Ils s’appréciaient, vivaient dans le dénuement, dans leur vie de passion et leur monde obsessionnel ; Ils n’ont pas eu le temps de se connaître vraiment, de développer une amitié. Giacometti est mort trop tôt. J’ai découvert, en plus des thématiques, un autre point commun à ces deux artistes : un personnage féminin, Isabel Rawsthorne, muse de Giacometti dans les années 30 et modèle de Bacon dans les années 60, avec qui elle a tissé des liens d’amitié profonds.
Je consacrerai un prochain article à Isabel Rawsthorne : un personnage hors du commun et muse des deux peintres !

 

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15 livres à élire (XXème et XXIème siècle)

Il y a deux semaines, un ami m’a posé cette question :

  • Et si vous deviez vous débarrasser de votre bibliothèque, de tous vos livres. il y en a tant, qu’ils jonchent même le sol de votre appartement ? Si vous deviez n’en garder que quinze, 15 livres uniques, écrits au XX ème ou XXI ème siècle, lesquels choisiriez-vous ?

Pourquoi m’ordonner de jeter Pascal, Bossuet, Flaubert, Dostoïevski, … Pourquoi m’intimer l’ordre de ne conserver que les plus récents ?

  • Pliez vous à l’exercice s’il vous plaît, j’insiste…

J’étais désemparée devant un tel dilemme. Je ne pouvais concevoir, imaginer, devoir me séparer de mes livres.

  • Vous pouvez en sauver quinze uniquement, pas un de plus…

Je n’ai pas dormi de la nuit. Au petit matin, ma feuille de papier était noire, rayée de toute part, voire griffée. J’aurai vécu un vrai cauchemar.

J’ai privilégié les livres qui m’ont le plus saisie par leur intensité, le plus déroutée par leur folie, le plus surprise par leur originalité ou tout simplement le plus émue. J’ai aussi opté pour la prise de risques.

J’ai donc été amenée à écarter de nombreux et d’immenses chefs d’oeuvres littéraires, dont j’ai pourtant adoré la beauté de la langue, l’écriture ciselée, ou la composition parfaite. Cette “commande” m’a mise au pied du mur en m’imposant des choix cornéliens.

Le week-end suivant, j’ai convié  M. à me rejoindre pour un thé, dans le jardin d’hiver de l’Hôtel de l’Abbaye. Je lui ai “livré” le résultat de cet exercice digne de la pire torture, et ce par ordre chronologique. L’ordre par préférence de coeur aurait été différent….

J’élis :

  • Du côté de chez Swann, de Marcel Proust (1913- Grasset)
  • Le Bleu du ciel, de Georges Bataille – écrit en 1935, Ed. Jean-Jacques Pauvert, 1957
  • Sur les falaises de marbre,  de Jünger – Hanseatische Verlagsanstalt, 1939 – Gallimard, 1942
  • L’invention de Morel, de Bioy-Casares – Editorial Losada, 1940, Robert Laffont, 1952
  • Le mythe de Sisyphe, d’Albert Camus – Gallimard, 1942
  • Kaputt, de Curzio Malaparte – Editions Denoël, 1944
  • Si c’est un hommede Primo Levi – Ed De Silva, 1947, Julliard, 1987
  • La Peau, de Curzio Malaparte – Editions Denoël, 1949
  • Fictions, de Jorge Luis Borges – Gallimard, 1951 (Traduction de Roger Caillois)
  • Les racines du ciel, de Romain Gary – Gallimard, 1956
  • La Femme des sablesde Kôbô Abe – 1962, Stock, 1967
  • Les cavaliers, de Joseph Kessel – Gallimard, 1967
  • Belle du Seigneur, d’Albert Cohen – Gallimard, 1968
  • Exercices d’admiration, d’Emil Cioran – Gallimard Arcades, 1986
  • Les Bienveillantes, de Jonathan Littell – Gallimard, 2006

J’ai bien vu que le résultat de mes réflexions avait quelque peu dérouté M.. J’avais réussi à semer un peu d’agitation dans son esprit, ce qui ne m’a pas déplu, dans un certain sens, tant il m’avait imposé une composition ardue.

Et vous, quels livres éliriez-vous, en respectant les mêmes contraintes ?

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Le Mépris – Villa Malaparte

« Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. »

Cette citation en épigraphe du film ne viendrait pas d’André Bazin comme l’indique le cinéaste, mais d’un article de Michel Mourlet intitulé « Sur un art ignoré » paru dans les Cahiers du cinéma en 1959.

La citation exacte est :

« Le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs, »

Ci-dessous, un court extrait du Mépris de Jean-Luc Godard (1963).

Extrait du Mépris (source Flickr)

J’y ai retrouvé ce  moment magique, où après la conversation entre Fritz Lang et Michel Piccoli sur les sentiers derrière la Villa, la musique se transforme soudainement.  La caméra change radicalement d’angle et se détourne, se retourne rapidement  pour nous révéler la Villa Malaparte, avec l’air “Camille” de Georges Delerue pour accompagner ce mouvement.

Godard fixe alors intensément la Villa Malaparte et semble littéralement hypnotisé !

JL Godard nous permet par ailleurs de contempler les paysages environnants, que Malaparte dit avoir dessinés !

«Et lui montrant d’un geste lent et large, la paroi à pic de Matromania, les trois gigantesques rochers des Fariglioni, la péninsule de Sorrente, les îles des Sirènes, le bleu, le vert et le pourpre de la côte d’Amalfi, et là-bas, au loin, l’éclat doré du rivage de Paestum, je lui dis :

– Moi, je n’ai dessiné que le paysage. »

La Peau, Editions Denoël 1949, Traduction René Novella

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