2012 in review

Les statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2012 de ce blog.

En voici un extrait :

19.000 personnes étaient présentes au nouveau Barclays Center pour voir Jay-Z. Ce blog a été vu 100 000 fois en 2012. S’il était un concert au Barclays Center, il faudrait 5 spectacles pour que tous puissent y assister.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

Pacer : rêve américain

Après ces tempêtes nocturnes, le ciel bleu et le soleil m’ont incitée à traverser Paris. A peine partie, non loin du côté de chez Swann, alors que je pédalais de toutes mes forces pour gagner en vitesse, la vue de cette petite voiture m’arrêta.

Je m’exclamais : Une Pacer, en freinant brusquement pour admirer le véhicule.

Pacer - AMC

Je regardais l’intérieur  : le volant, la boîte automatique, un lecteur de cassettes  impeccables.

Mon intérêt pour les automobiles est vraiment limité, mais la « Pacer » correspond exactement, parfaitement pour moi, à l’Amérique, au rêve américain, aux grands espaces, aux voyages. Elle me transporte dans un autre monde, une autre galaxie : le désir !

Pacer - Boulevard Malesherbes - 29/12/12

Pacer – Boulevard Malesherbes – 29/12/12

Je revois en pensées mon frère revenir de son séjour aux Etats Unis, en 1975.

Le 33 Tours de Simon et Garfunkel, rapporté des States, relevait du sacré. Il fallait l’écouter avec économie, pour ne pas l’abîmer par des crépitements irréversibles.

Je mettais délicatement le vinyle sur la platine. Le bras automatique posait l’aiguille sur le disque ; L’aiguille bruissait en parcourant les sillons : un son moelleux, rond et chaud sortait alors des grosses enceintes JBL.

Je regardais allongée sur le parquet du salon, la pochette de ce disque magique, qui élargissait mon monde : L’allure décontractée des chanteurs, assis parterre, contre un grillage près des réservoirs de Central Park, portant des blues jeans, les cheveux « mi-longs », était pour moi, symboles de liberté. Ils représentaient à mes yeux un idéal de vie.

Simon-Garfunkel-Mrs-Robinson

J’étais transportée, par les chansons dont je ne comprenais pas un mot.

Je rêvais à New York, et plus encore aux grands espaces de l’ouest américain…. sur l’air de Mrs Robinson.

J’écoutais mon frère me raconter son périple au fond du grand canyon, et je ne me lassais pas des soirées diapositives regardant Bryce Canyon, Zion Canyon ….

Bryce Canyon

C’était l’époque où j’accompagnais mon père à Paris. Et les « Pacers », d’American Motors Corporation y étaient en vogue. J’adorais cette touche américaine, ces larges vitres, idéales pour voir défiler les paysages.

Je m’imaginais voyager en Pacer, rouler sur ces longues routes toutes droites du grand ouest américain, à une allure lente, exactement comme le tempo des mélodies de Simon and Garfunkel !

Route 66

                 Route 66

Noeud gordien

Salle d’attente : Je suis plongée dans l’oeuvre d’Ernst Jünger dont je me délecte : Cette aventure esthétique, me subjugue.

Le noeud gordien - Jünger 1953

Le noeud gordien – Jünger 1953

Cela fait désormais un peu plus d’un an que ce drame est arrivé, où un rien a tout fait basculer pour M.A.

La vie est devenue vide.

Dans la chambre de mes lundis, rien ne sort de ma bouche actuellement. Je n’ai rien à dire. J’ai sans doute fait le deuil de ma situation. Mes problèmes restent donc tout entiers et s’accrochent à moi. Impossible de les expulser. Je fixe le mobile de Calder, qu’un rien, qu’un souffle font se mouvoir imperceptiblement. Mais rien n’arrive à faire circuler mes pensées.

De l’autre côté du bureau M.A. panse sa douleur, pense à tout, au vide dû à son départ prématuré, à son absence.

Il tente de combler l’attente de mes mots avec attention : me faire parler de la rue Malaparte, susciter le mouvement. Mais rien ne veut sortir.

 

Ma gorge est nouée, par la vision dominicale de ces fils, qui envahissent le plafond et voguent à la vitesse de plusieurs noeuds. La rue Malaparte serait-elle le reflet de ma vie : un noeud gordien …

Comme si les rôles étaient inversés, M.A. me livre alors ses maux avec des mots, se délivre avec des livres, un rien qui est tout. L’espérance, à défaut d’espoir, lui permet d’entrevoir un émerveillement, l’au-delà. Il me fait découvrir Claude Simon.

M.A. lit, relie ce que chacun vit : la perte, le vide. Il a tout perdu.

Je pense alors à tous ces hommes pour qui je n’ai jamais existé. Comment être aimée ? C’est impossible de l’être quand on est « rien », moins que rien, c’est à dire pire que « personne ». Cette situation relèverait de la normalité, et non de l’anormalité ? Cette normalité me fait souffrir.

Je n’écoutais plus M.A., ni ne l’entendais. « Je vous ennuie avec mes mots » m’a sortie de mon absence. M.A. remet en perspective la perte de sa chair et la disparition de mon père.

Je voyais bien sa douleur. Lisait-il l’effroi de mes pensées ? Mon père aurait-il été soulagé de me voir, avec ses yeux bleus, payer de ma vie ? Non, je ne pense pas. Il aurait été indifférent à ma disparition. Il m’avait vidée de tout sens ; je n’existais pas pour lui, je ne « comptais » pas, même s’il aimait à rappeler que j’étais une charge pour lui, en coûtant.

En ne citant pas ma qualité de fille, en me déshéritant, en donnant tout aux autres, j’avais donc remboursé une dette ?

En trouvant cela normal, il niait mon existence. Je ne compte pas pour lui, si ce n’est à travers le prisme du gain, et de l’argent qui sonne le glas.

C’étaient bien ces six lettres, n o r m a l, qu’on m’avait forcé à avaler, que je ne pouvais digérer; elles allaient de mon estomac noué à ma gorge, bloquant la circulation. Voie sans issue.

Certes, en étant « rien » pour autrui, je suis libre. Cette liberté a un prix : l’absence d’amour. Mais l’amour n’a pas de prix, tout comme la liberté. Je délirais en silence.

Déjà, M.A. me raccompagnait.

Fedele Fischetti - Alexandre tranchant le noeud gordien

Fedele Fischetti – Alexandre tranchant le noeud gordien

Je n’attends rien de la vie, si ce n’est l’inattendu. Il me fallait trancher le noeud gordien.

Restauration : rue Malaparte

Les travaux de la rue Malaparte relèvent-ils de la déconstruction ? Je ne sais. Je dirais  plutôt de la reconstitution, de la restauration. Oui, j’ai abandonné les livres que je dévorais, vraie nourriture terrestre, pour me plonger dans ce projet.

Déshéritée, délaissée, abandonnée, je me serai donc construite seule. Cet appartement, ce bien, nourrissent mon esprit. Sa réhabilitation fait partie d’un processus qui concerne également, en quelque sorte, la mienne.

Je regarde le tableau de Delacroix, « la lutte avec l’ange » …

Eugene-Delacroix-La-lutte-avec-l-Ange_Eglise-Saint-Sulpice

Delacroix-La lutte avec l’Ange – Eglise-Saint-Sulpice

Si j’ai lutté toute la nuit, toute ma vie, je n’ai pas vu Dieu, et je lutte encore, sans gage d’être sauvée.

La rue Malaparte, royaume des escaliers et des clochers est toute proche du ciel. Toutes ces marches, cette démarche vont-elles me rapprocher du paradis ?

*****

Comment donner la ligne directrice, dessiner l’esquisse, en moins de trois lignes ?

Il me fallait la distribution géométrique de Descartes pour la quantité pure de l’espace mais aussi les équations de la chaleur pour les options.

Ce fut Pascal qui est venu compléter le tout en m’offrant son théorème pour l’alignement.

A cela j’ajoutais le dépouillement japonais, la ponctuation de la Villa Malaparte, et la porte qui ouvre sur la mer à Tyr.

Virgule-toit terrasse-villa malaparte

Virgule-toit terrasse-villa malaparte

J’avais revisité en feuilletant mes carnets de voyages les hôtels que j’avais aimés, et les chambres que j’avais habitées. Les chiffres défilaient dans ma tête, …14, 30, 101, 110, 502, 2901, 5006.

J’ai entrepris un vrai voyage. Je pense et dessine le paysage et rêve ce lieu.

Comme Curzio Malaparte, je laisse le soin à l’architecte de penser la demeure ; moi, j’invente le paysage : les clochers de Saint Sulpice, la fontaine de la Place, la frondaison du jardin du Luxembourg.

Le gris des toitures de la rue Madame est tel une ardoise où je dessine une cheminée à la craie. Les rires des enfants jouant dans la cour de l’école transforment le gris du ciel en un bleu profond, horizon, sans un nuage pour l’instant.

Déchiffrer Opalka : Détail

8h, le jour se lève du côté de chez Swann. Le ciel devient progressivement plus clair que les toits qui s’étalent à perte de vue. Le ciel vient mourir sur les vagues cheminées, comme la mer, sur la grève à morte-eau.

– Quand l’avez vous vu pour la dernière fois ?  La question de M.A. résonnait dans sa tête. Elle avait mis du temps à répondre … Oui, car en remontant le temps avec les jalons incontournables des anniversaires, ou des repas qu’ils partageaient de temps à autre, elle réalisait qu’elle ne l’avait pas vu depuis quasiment un an : Une éternité pour ces deux êtres, si proches auparavant.

La raison de cet éloignement, progressif, relevait d’un adjectif utilisé de manière inappropriée, et qu’elle avait reçu de lui, comme un coup de poignard.

Oui, l’adjectif « normal » l’avait mise à mort. La ligne rouge avait été franchie et le point de non retour dépassé. Cette normalité avait creusé un gouffre, avait scindé leurs vies en deux mondes étanches.  Il l’avait anéantie, exactement comme son père à elle, l’avait fait. Deux voiliers naviguaient à contre, désormais, sur l’océan de la vie.

Avec ce « normal », ce détail, sorti de la bouche de ce proche, elle avait compris, réalisé, qu’elle n’existait pas à ses yeux et qu’elle n’avait sans doute jamais compté pour lui. Compter ! Elle pensa alors aux peintures « détail » de Roman Opalka.

Opalka-1965

Roman Opalka, a peint de 1965 à sa mort en 2011, en blanc sur fond noir, des nombres qui se suivaient. En 1972, le nombre 1 000 000 est atteint. Il fait alors évoluer sa peinture en éclaircissant le fond de chaque nouvelle toile. Ainsi, ajoute-t-il 1% de blanc au noir de chaque nouveau fond.

Opalka - Detail

Opalka – Detail

Le fond devenu blanc « zinc » a fini par se fondre avec la suite de nombres couleur blanc titane. La lecture, l’échange étaient encore possibles, de manière infime, en regardant les toiles sous un certain angle. Voilà ce qu’étaient devenus les liens de ces deux proches au fil du temps.

Opalka - Octogone de Détails - 2006

Opalka – Octogone de Détails – 2006

Ainsi déshéritée, sa contribution auprès de ceux et pour ceux qui n’ont rien et souffrent, rétrospectivement, faisait sens.

Elle comprenait mieux, alors la maladresse de ses mots à elle, dans le courrier adressé à M.. Cette lettre, ne pouvait aboutir qu’à un silence, qu’à un blanc comme celui des peintures de Roman Opalka. Cette lettre était un aller simple sans retour possible.