La Villa Malaparte fait son cinéma

 

 

La Villa Malaparte s’invite au Festival de Cannes. L’affiche officielle du 69ème anniversaire du festival de Cannes nous offre une montée des marches extraordinaire.

L’escalier à la découpe parfaite raffle la vedette aux marches de Cannes.

cannes-couves-vv

 

 

 

L’été découpé

Assise à la meilleure table du restaurant Dar Al Azrak, à l’extrémité de cette jetée qui s’avance dans la mer et la surplombe, je terminais mon repas de poisson frais, coupé en fines tranches, pour exalter le goût de la chair crue. J’avais pressé dessus un citron enrobé d’une mousseline pour éviter un combat avec les pépins. Je venais de tourner la dernière page du livre de Moravia, « le mépris ».

Je goûtais le temps des vacances, celui qui passe doucement. Dans ce restaurant estival de Byblos, j’avais l’impression d’être sur un navire, flottant sur une mer calme. La couleur de l’eau était insaisissable, bleu profond, mais le soleil de fin d’après midi, tapait encore fort pour illuminer la surface de l’eau et tout l’espace qui m’entourait.

DarAl Azrak -byblos-jbeil

Dar Al Azrak – Byblos -Jbeil

Oui, Godard s’était bien fait son cinéma, en ajoutant la scène où Bardot effeuille son corps, le découpe en morceaux pour Paul son mari, joué par Piccoli. Ce n’est plus Bardot mais des jambes, des chevilles, … Je n’avais pas retrouvé trace de ce morceau du film dans le livre.  Pure invention et fantasme de la part de Godard.

******

Justement deux compères libanais, vivant à Paris, discutaient quelques tables derrière la mienne. Le plus jeune, découpait son épouse en parlant de la « paire de hanches » qui avait partagé sa vie, et qui avait voulu filer à l’anglaise avec un londonien. Joseph avait découvert le pot aux roses en recourant à une agence de détectives privés. Il s’était décidé à franchir la porte de l’immeuble situé rue du Louvre à Paris, et avait rencontré la fille du fondateur, qui dirigeait le cabinet.

L’équipe diligentée par DULUC avait été efficace, avait filé Mina, jusqu’à Londres pour détricoter l’intrigue. En moins de deux semaines, l’affaire avait été pliée ou dépliée.

Joseph avait eu tous les éléments factuels pour faire pression sur la famille de sa femme. La famille avait remis Mina dans le droit chemin. Les pactes familiaux sont sacrés au Liban. Ce qui m’avait surprise, étonnée, dans ce morceau de vie, était de comprendre que Joseph était, lui aussi, infidèle à Mina. Finalement, le tabou dans ce couple, n’était pas la perte de la paire de hanches, mais la séparation potentielle, le divorce, qui aurait privé Joseph du titre de propriété de l’appartement familial Place du Trocadéro. Un bout de papier était au noeud du pacte qui liait les deux époux.

En rentrant à Paris, je n’ai pu m’empêcher d’aller voir si je n’avais pas rêvé. L’enseigne – cinq lettres entourées d’un tube en néon – existait bien, en plein coeur de Paris.

DULUC-détectives-18 rue du Louvre

*****

Plutôt que découper, je regardais les découpes : celle de l’ombre du plongeoir dans la piscine de David Hockney, celle de mon escalier, rue Malaparte.  Non, mon escalier ne ressemblait en rien à celui de la villa Malaparte, celui qui mène sur le toit terrasse et sa ponctuation, son solarium. Il ressemblait bien, en revanche, à ce petit escalier à Baalbek, ce passage étroit qui reliait, au sein des ruines, le temple de Bacchus à la terrasse du temple de Jupiter.

*****

Je m’engouffre, comme chaque matin, rue Férou, ce passage où « souffle » l’esprit, depuis la Place Saint Sulpice vers la rue de Vaugirard. Le soleil frappe sur la vitre du rez de chaussée du 4, là même où Jacques Prévert a vécu. Je contemple, comme chaque matin, trois découpes, coincées entre la vitre et le volet intérieur pas complètement fermé :

  • Les « films de ma vie » de Truffaut,
  • le dos d’une carte postale qui jaunit et dont le carton se gondole,
  • un exemplaire de Tintin au Congo qui semble ne jamais avoir été ouvert.

Ces trois objets me semblent avoir été oubliés, abandonnés pour l’été. Ils prennent vie chaque matin, lorsque je les regarde. Je les fais exister.

4 rue Férou

4 rue Férou

Je n’existe pas. Tout ce qui est vivant et qui m’entoure, m’ignore. Je ne cherche pas à me réifier. La réalité est pire que cela : Je suis moins que ces trois objets oubliés. Si peu vivante, je n’arrête pas de pincer ma peau, pour m’assurer que je suis en vie. Cette peau, à hauteur de mon poignet, est réduite à l’état de griffures. Je sens grandir ce cri silencieux au plus profond de moi. Il est en train de m’envahir et me réduire à néant.

Je cherche une fenêtre, une porte, une ouverture pour m’échapper.

Villa Malaparte – Point virgule

Je viens de découvrir l’affiche officielle du 69ème anniversaire du festival de Cannes. Cette affiche, toute dorée célèbre le film de JL Godard.  J’y vois la villa Malaparte au coeur de l’affiche.

Sa villa me fait rêver, sa vie me fascine, ses livres dépeignant la cruauté de la guerre me bouleversent, son écriture me renverse.

Comment Malaparte est-il venu se planter dans ma tête ? Il est rivé à ma personne, tel un clou, comme un point d’ancrage.

Je ne peux arriver à exprimer clairement ce qui m’attire autant chez Curzio Malaparte : sa vie extraordinaire, sa personnalité un peu folle, son oeuvre, ses voyages, les épreuves qu’il a traversées. Malaparte me transporte, me fait rêver ! Il est une source d’inspiration intarissable. Me voilà désormais habitant sa rue, sa maison à Paris.

Je ferme les yeux, et monte l’escalier lentement, en prenant mon temps pour admirer le paysage.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Me voilà sur le toit terrasse, cachée derrière cette ponctuation, cette virgule, cette respiration, que forme le mur du solarium.

villa malaparte-le mépris-bardot-piccoli

Ce qui aura manqué à ma vie, est de visiter l’intérieur de sa villa à Capri. Car sa maison est bien un des paradoxes de Malaparte : un extérieur au design épuré, des marches, des escaliers à perte de vue. L’escalier montant au toit terrasse est inspiré de celui de l’église d’Annunziata à Lipari. escalier-eglise-annunziata-lipari-pour malaprte D’autres marches déroulent un tapis et forment un escalier privé qui serpente vers la mer.

L’extérieur est parfait, splendide à mes yeux. Cela pourrait être un lieu de sacrifice, d’abandon, face à l’immensité de la mer, à l’infini de la voute céleste. La verdure environnante accrochée à la roche gris claire se marie à la couleur rose brique de la Villa.

IMG_0467

Villa Malaparte – photo Carole Darchy – 8/8/2010 – Capri – Swimminginthespace.com

Les fonds marins déclinent une palette idéale couvrant l’intégralité du spectre des bleus et des verts.

IMG_0455

Fonds marins et verdure près de la Villa Malaparte – 08 août 2010 – Photo de Carole Darchy – Swimminginthespace

L’intérieur est d’une rare austérité, totalement dépouillé et donne une impression glaciale.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Etait-ce cela la face cachée de Malaparte, un homme avec une pierre à la place du coeur ? un homme uniquement capable d’aimer lui même et ses chiens, dont le célèbre Febo ?

Ce diaporama nécessite JavaScript.

C’est peut-être cela qui m’attire autant chez Malaparte : l’esthétique, l’aridité, une douleur sourde que je devine au fin fond de son âme, au travers des pages folles de violence et de souffrance dans La Peau ou Kaputt.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Malaparte est une idée fixe, un désir à atteindre, un rêve inaccesible

Tentative d’épuisement

Les cloches de Saint Sulpice ont rompu le silence et ont sonné à toute volée répandant des ondes de joie, mercredi à près de 19H30. Etrange horaire … Ce ne pouvait être que pour célébrer un nouveau pape. Etre ainsi informée, de manière désuète, m’a enchantée.

Réveil nocturne. Je décide d’aller marcher dans la nuit ondine. Le lourd porche se referme. Le pavé brille sous l’effet de la pluie.

Comment décider d’un itinéraire ? J’emprunte la rue Saint Sulpice, et me dirige vers l’église, cette grande masse d’ombre. L’absence de piéton, de voiture, de vie confère à cette sortie un caractère magique. La lumière blanche des vitrines, le regard perdu des mannequins, le seul bruit de la pluie amplifient ma solitude.

Le café de la Mairie sommeille. J’y vois Georges Perec travailler sur sa « tentative d’épuisement  d’un lieu parisien » 

perec-café de la mairie

Georges Perec – 1974 – Café de la Mairie, Place Saint Sulpice – Paris

Le temps est aboli, je déambule sans but, sans chemin. Suis je dans un rêve, dans la réalité ?

Mon regard est attiré par une ombre telle un fantôme. Dans la nuit profonde, la lumière forte d’un projecteur se focalise sur la statue de Saint-Paul au sein de l’église. La lumière projette sur le vitrail l’ombre du saint avec son épée.

saint-paul-2-eglise saint sulpice paris

C’est pour moi une invitation au voyage. Je me souviens alors que tous les chemins mènent à Damas. Est-ce que le chemin de Damas me donnera la foi ?

*****

Le croassement des corneilles me réveille. Le cri aigu des mouettes rieuses me sort définitivement de mon sommeil. Se sont-elles égarées pour habiter au coeur de Paris ? Non, elles viennent et reviennent danser dans le ciel de la rue Malaparte. Elles ont sans doute élu domicile, au jardin du Luxembourg, pour l’hiver.

La fièvre fait frissonner tout mon corps. La tête endolorie par de sourdes vagues m’empêche de penser distinctement, de me poser, me reposer. Le fluide de la pensée est asséché. Mon cerveau est tel un paysage désertique, ravagé par le sel. Je déraisonne, déforme les sensations, les amplifie. Le mal qui sommeillait au fond de moi, qui se faisait discret,  se réveille tel un volcan et m’envahit. Désespoir, mélancolie, souffrance et mort, me hantent comme de vieux compagnons.

*****

La voix  de Paul grésille au téléphone. J’entends une moquerie injuste : Me voici traitée de snob. Ce qualificatif me révolte, car lancé à la va-vite, sans aucun fondement.

Je prends la définition du Larousse : « Qui affecte et admire les manières, les opinions qui sont en vogue dans les milieux qui passent pour distingués et qui méprise tout ce qui n’est pas issu de ces milieux ».

Je tente de rétorquer : « je n’aime ni la vogue, ni le milieu. Je vis sur l’arête ».  Mais Paul, d’humeur espiègle, campe sur sa position. J’ose espérer qu’il ne le pense pas réellement mais le doute subsiste en moi. Et cette idée saugrenue aura taraudé mon esprit fiévreux, le weekend entier.

Du côté de chez Proust


J’ai quitté « Du côté de chez Swann » pour basculer sur l’autre rive, « Du côté de chez Proust ».

Suis je au théâtre ? J’entends du bruit dans les coulisses. Le pas lourd et lent d’un homme dans l’escalier m’évoque les trois coups de batons tapés par le régisseur.   Il ne manque que les rideaux rouges. Et moi, qui suis je dans tout cela ? le public, l’acteur, le régisseur, le machiniste ? Non je ne suis personne, rien.

Du côté de chez Proust - Curzio Malaparte

Du côté de chez Proust – Curzio Malaparte

La seule musique de ce théâtre est celle des cloches des deux églises voisines :

– celles de Saint Sulpice, dont j’aime la sonorité grave, profonde, solennelle. Elle me fait penser à une voix de contralto. J’imagine le battant venir frapper la pince de la lèvre inférieure. Le choc envoie les ondes sonores dans la panse puis la robe,

– celles de l’église Saint Germain des Prés ont une tonalité plus légère. De surcroît, en sonnant trente minutes plus tard, elles me semblent propulser un vent d’insouciance, marquer un détachement, voire une certaine nonchalance.

*****

Le froid a broyé mes os, a endolori chacun de mes muscles.

Le soleil dominical m’a entraînée rue Férou, la plus jolie rue de Paris à mes yeux. En traversant la Place Saint Sulpice, devant la fontaine des quatre évêques, Bossuet, était bien là, à mes côtés, veille sur moi.

Statue de Bossuet - Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice - Paris

Statue de Bossuet, évêque de Meaux – Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice – Paris

Ivre de fatigue, pas encore amarinée à mon bateau, Rimbaud me livre son poème rue Férou.

Rimbaud-bateau ivre - rue Férou

Rimbaud-bateau ivre – rue Férou

Les peintures de Chagall au Musée de l’orangerie n’arrivent pas à m’apporter la légèreté que j’y lis d’habitude. Rien n’y fait, ni ses compositions poétiques, ni les couleurs gaies des toiles. Je suis davantage dans la guerre, que dans la paix.

Chagall, entre Guerre et Paix - Musée du Luxembourg

Chagall, entre Guerre et Paix – Musée du Luxembourg

Emplie de mélancolie, je ne vois ni le bleu du ciel, ni les rayons du soleil. Je ne ressens aucune paix intérieure à demeurer enfin rue Malaparte. Une nouvelle fois, une fois encore, je montre une incapacité totale, entière, complète, à éprouver ne serait-ce qu’une once de bonheur. La tristesse est rivée à mon corps, à mon âme, et broie mes pensées.

Je marche lentement vers un monde tourmenté, dans la solitude de ce jardin. Je suis dans l’obscurité malgré le soleil qui se déploie de mille feux. La rue Malaparte, du côté de chez Proust est ma dernière demeure.

Curzio Malaparte et son chien - Terrasse de la Villa Malaparte - Capri

Curzio Malaparte et son chien – Terrasse de la Villa Malaparte – Capri

J’aurai passé le court temps de ma vie à vouloir m’échapper, m’enfuir et voyager vers de nouveaux cieux, pour rêver, désirer. Ceci est sans espoir. Mes pensées, ma prison mentale, font que je vis dans le pays où l’on n’arrive jamais.