Bibliothèque de la Pléiade : Jean d’Ormesson et pas Curzio Malaparte

Texte écrit début janvier 2018

Je ne suis pas l’actualité. Je vis hors de l’instantanéité, sans poste de télévision, sans radio, sans journaux, sans magazine. Je vis dans une espèce de retirement intense ! J’ai trois wagons de retard … mais peu m’importe !

J’ai même arrêté depuis septembre 2017, d’écouter la seule source d’information que je tolérais : France Culture.  J’ai décidé également de censurer cette unique et courte page d’actualité, le matin à 6H qui ne me correspondait plus.

Entre le travail et mes pages d’écriture, l’interstice est devenu si ténu que j’ai pris la décision de fuir l’information. J’ai banni de mon monde, tout flux d’information, hormis des rubriques très spécialisées qui rentre dans mon cadre de travail.

Vous n’allez sans doute pas me croire, mais j’ai seulement appris le décès de Jean d’Ormesson et du même coup celui de Johnny Halliday à Noêl…. C’est vous dire à quel point je me suis résignée à sciemment ne pas lire, ne pas me renseigner sur l’actualité.

Oui, car c’est ma soeur qui m’a appris la disparition de Jean d’Ormesson. Et du coup, en dérogeant à ma règle, j’ai appris la disparition de Johnny Hallyday et tutti quanti …

En écrivant ainsi, vous allez me dire que je mets ces 2 personnes sur le même plan, dans un certain sens…. Certes entre Johnny et Jean d’Ormesson, il y a une différence, … mais pas si grande finalement !

Je dois reconnaître que ces disparitions, même si elles sont tristes dans l’absolu, ne me font ni chaud ni froid. J’abandonne donc là, Johnny Halliday, chanteur à succès, mais dont la musique ne m’a jamais touchée. Je n’aime pas la “variété”. Je ne retiens que Serge Gainsbourg, qui n’a rien à voir avec la variété et qui savait parfaitement que ses chansons relevaient d’un “art mineur”.

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Mais je veux revenir à Jean d’Ormesson.

Ma soeur m’a donc parlé du très beau discours d’Emmanuel Macron sur Jean d’Ormesson : Déjà, je ne comprends pas : Qu’a fait Jean d’Ormesson pour avoir un hommage national en présence du Chef de l’Etat aux Invalides ???

Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond ! Autant je comprends qu’on rende hommage à Simone Veil… Mais des obsèques aux Invalides pour Jean d’Ormesson, les bras m’en tombent …

Le tweet d’Emmanuel Macron suffisait amplement pour un hommage.

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J’ai alors regardé la vidéo et effectivement, notre président présente une jolie synthèse de cet écrivain. Emmanuel Macron a une belle plume !  Le mot “clarté”, les références à la Méditerranée sont parfaites. Certes, je reconnais volontiers que Jean d’Ormesson est un esprit brillant : Normalien, immensément cultivé, subtil, talentueux…. Il a eu LA vie idéale : Aucun souci matériel, uniquement de la facilité, de l’aisance, de l’intelligence, une vie rêvée dans des hôtels particuliers, le succès littéraire, … et enfin, une mort parfaite et rapide !

C’est rare d’être comblé à ce point de son vivant ! Et Jean d’Ormesson le savait parfaitement !

C’était un séducteur hors pair, et il savait charmer son public et les femmes. Lorsque j’étais enfant, je regardais volontiers l’émission “Apostrophe” de Bernard Pivot avec ma grand mère et j’avoue que lorsqu’il y participait, il y était toujours brillant. Il illuminait le monde partout où il passait. “Epatant” lui allait bien. Cet adjectif était d’ailleurs un de ses petits tics de langage. J’avoue que sa manie de nourrir ses phrases, toutes les 2 minutes par des citations m’agaçait un peu. Je lui reconnais néanmoins son amour pour Chateaubriand et lui suis sincèrement reconnaissante d’avoir fait entrer à l’Académie Française la première femme : Marguerite Yourcenar : un écrivain digne de ce nom !

Et puis c’est vrai que François Mitterrand a convié Jean d’Ormesson, au Palais de l’Elysée pour s’entretenir avec lui, deux heures avant de quitter définitivement ce lieu et remettre le pouvoir à Jacques Chirac en Mai 1995.

Mais je ne suis mais vraiment pas d’accord avec Emmanuel Macron quand il parle de “l’oeuvre” de l’écrivain ou qu’il le qualifie de grand écrivain, ou parle de “profondeur” !

Je suis désolée d’écrire cela et je vais choquer certainement beaucoup de monde parmi les bien-pensants qui nous imposent cette doxa, comme unique vérité mais je réduis personnellement les livres de Jean d’Ormesson à de la littérature de gare, voire de plage. Elle a sûrement fait le bonheur d’une multitude de lecteurs, dans leur transport quotidien ou au bord de la mer ….

J’ai bien tenté de feuilleter quelques pages des livres de Jean d’Ormesson, dans des librairies, mais, JAMAIS, je n’ai été tentée de lire un seul de ses livres car ils ne comportent pas assez d’intensité. Déjà, les titres sont d’une banalité déconcertante  : L’amour est un plaisir, Au revoir et merci, Voyez comme on danse, C’était bien,…. Je ne trouve rien de bien “profond” dans tout cela !

Pour être un vrai et un grand écrivain, il faut avoir l’esprit torturé et pas seulement l’esprit semé parfois par le doute. La vie comblée de Jean d’Ormesson a constitué une impossibilité à sa qualité de grand écrivain : Il y a là une contradiction évidente !

Cet écrivain, à la mode, au succès facile, qui n’a connu que le luxe, qui n’a vécu que dans un monde soyeux, narrait certes bien le plaisir, mais relève de la superficialité et de la platitude. Ses livres ne sont qu’une morne plaine illuminée par le bonheur, mais sans aucun relief, sans aspérité.

Si cet homme a été comblé par la vie,  il ne le sera pas par la mort à mon avis !

Jamais, Jean d’Ormesson demeurera un “grand écrivain”, dans la durée. Jamais il ne traversera les siècles, ni même les décennies. Il va sombrer tel un “tweet” dans l’oubli et cela, très rapidement. Ses nombreux romans, qui n’ont rien d’une Oeuvre (Comme le dit E.Macron) vont se déverser dans les oubliettes de tous ses châteaux !

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Mais j’ai failli bondir au plafond, en découvrant à Noël, que Jean d’Ormesson a réussi à rentrer dans la Bibliothèque de la Pléiade, et ce, de son vivant !!!! Je suis estomaquée ! Je crois être en plein cauchemar !

D’Ormesson dans la Pléiade : Je me pince la main, tant c’est INCROYABLE … mais malheureusement c’est la réalité ! Les Editions Gallimard se discréditent par ce geste …. Un remerciement pour les nombreux succès commerciaux ?

Réalisez !!!!  Jean d’Ormesson a été publié, de son vivant, dans la Bibliothèque de la Pléiade alors que le plus grand des écrivains italiens et je dirais même, le plus grand écrivain européen, qu’est Curzio MALAPARTE, n’y est toujours pas : Cela relève de l’inconvenance la plus haute.

Je ne comprends pas !

Quand est-ce que les Editions Gallimard, cette maison d’édition si prestigieuse, va-t-elle ENFIN se décider à faire rentrer Curzio Malaparte, écrivain européen génial,  personnage complexe et hors du commun, magistral, intense, dans la Bibliothèque de la Pléiade ???? 

Lisez donc et relisez donc : La Peau, Kaputt, Journal d’un Etranger à Paris, Technique du coup d’Etat,  Monsieur Caméléon, … UNIQUEMENT DES CHEFS D’OEUVRES ! 

Lire Kaputt et La Peau m’ont transformée, m’ont renversée. Vous ne pouvez pas sortir indemnes de ces deux livres qui :

  • vont vous déchirer les tripes par leur style puissant,
  • faire flancher les plus solides par leur cynisme inégalé, la brutalité déchirante mais bien réelle des scènes d’une violence inouïe
  • Vont vous révéler des pans de la seconde guerre mondiale : une description de la tragédie qui se déroule sous ses yeux, sans la moindre complaisance !

Malaparte excelle dans la description du chaos, de l’effroi !

Bertrand Poirot-Delpech, faisait référence, dans Le monde en 1987, lors de la commémoration des 30 ans de la disparition de C.Malaparte, aux peintres les plus sombres, pour décrire les écrits de Malaparte, : Bosch, Goya …. 

 Il y avait du Bosch dans les fresques de Kaputt ; il y a dans La Peau, un Goya de la misère napolitaine, enfin débarrassée du stéréotype des draps aux fenêtres, des chants joyeux, des espiègleries, des arlequinades. 

Rendez vous au Musée du Prado pour scruter le Jardin des délices (peint aux alentours de 1505) par J.Bosch ; Effectivement, vous aurez un avant goût de ce que vous trouverez dans les pages de Malaparte :

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Détail du “jardin des délices” de Bosch (environ 1505)

Et puis, Curzio Malaparte possède ce don, a eu cette clairvoyance, cette lucidité inégalée tout d’abord, dans Monsieur Caméléon, où il décrit dès 1929, Mussolini comme un “César à quatre pattes” ! Puis deux ans après, en 1931, dans Technique du coup d’état, il consacre un chapitre entier à Hitler : “Hitler, une femme”. Il le dépeint avant tous, comme un dictateur, il alerte sur sa folie !

“Soumise à une discipline de fer, écrasées par la volonté tyrannique de leur chef, qui se déclare infaillible et qui exerce, au sein du parti, une dictature inexorable, les troupes d’attaque hitlériennes ne sont pas l’armée de la révolution nationale du peuple allemand, mais l’instrument aveugle des ambitions d’Hitler.”

Technique du coup d’état, Grasset, 1931, Traduction Juliette Bertrand

Ce livre lui vaudra d’être emprisonné puis mis sous résidence surveillée pendant 5 ans, dans l’île italienne de Lipari !

Curzio Malaparte incarne la vraie prise de risque dans l’écriture. C’est un visionnaire, et de surcroît un pur européen avant l’heure ! Certes, son parcours a été un peu sinueux, mais l’homme est littéralement fascinant, extravagant, brillant !

Curzio Malaparte

Curzio Malaparte, Photo de Guglielmo Coluzzi (1956)

Jean d’Ormesson pour écrire, blablatait, se répandait dans les cercles mondains, sous le soleil de la Méditerranée, dans ses châteaux ou sur les pistes de ski ! Je découvre que Jean d’Ormesson avait également la nationalité libanaise : encore un somptueux et prestigieux cadeau, offert par le général Aoun, car l’écrivain s’est rendu au Liban pendant l’embrasement de ce pays…

Mais y a-t-il pris les armes ?

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Je suis heureuse de lire Pierre Jourde, cité dans le blog “Les grands livres” de Didier Jacob : La pléiade, c’est mon Nobel !

Visiblement je ne suis pas toute seule à être très perplexe sur l’entrée de d’Ormesson dans la Pléiade et à réclamer l’entrée de Curzio Malaparte dans la Bibliothèque de la Pléiade !

Difficile de s’ériger en juge en cette matière. Jean d’Ormesson est un écrivain respectable d’un âge respectable, ce qui en fait a priori un candidat pour une Pléiade anthume. Mais enfin l’honneur rarissime qui consiste à être pléiadisé de son vivant (ou encore chaud) n’a été réservé qu’à quelques très grands : Kundera ou Jaccottet. M. d’Ormesson est immortel académiquement parlant, certes. Son oeuvre, elle, vivra-t-elle dans un siècle ? On peut en douter. Il y avait peut-être d’autres urgences : l’Italie moderne est très peu représentée. Pourquoi pas Malaparte, Tabucchi, Moravia ? Et ailleurs, Garcia Marquez, Cortazar, Gombrowicz ? Et en France Vialatte ou Michon ?

Pierre Jourde

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Mais Curzio Malaparte n’est toujours pas dans la Pléiade ! Et il n’y a toujours pas de rue MALAPARTE à PARIS, lui qui aimait tant la France. 

Il aura fallu que je renomme ce petit bout de rue où j’habite : entre la rue Bonaparte et la rue Madame : Rue MALAPARTE, pour le célébrer, à ma manière.

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Enfin, Malaparte n’est pas seulement un écrivain hors du commun,  rendez vous à Capri, allez voir la Villa Malalaparte, sa maison :  ce bijou architectural, cette “Casa come me”, création et reflet de Malaparte ! Il l’a conçue à son image : pleine de contradictions, majestueuse, solaire depuis l’extérieur, glaciale à l’intérieur ! 

Lisez Malaparte : A house like me  de Michael Mcdonough.

Je ne peux m’empêcher pour terminer, de renvoyer à un joli article d’Herbert Muschamp (1947 – 2007) paru en 1996 dans le New York Times : The prisoner of beauty

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Souvenirs de Laqlouq : Le taboulé de Thérèse

Je tournais sur moi-même, comme une enfant. Comment imaginer la vie devant le paysage qui s’offrait à moi ? Des pierres blanchies, chauffées par le soleil ; quelques points de verdures, des ronces, des oliviers, çà et là. Le Mont-Liban érodé par les amplitudes thermiques, la fonte des neiges, le vent glacé ou alors chaud, mais désertique quoi qu’il en soit ! Laqlouq-liban-paysage lunaire-swimminginthespace-août 2012

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A 7 heures du matin, j’accompagne Thérèse au potager, dans ce coin vert, près de la source de vie: une oasis de verdure dans cette aridité. La lumière fait que les couleurs sont sublimées, la relative tiédeur exhale le parfum des herbes aromatiques ! Elle est fière et toute heureuse de me le faire visiter : Avec son accent libanais si spécial, qui roule les r et avale les a, elle me livre le secret de fabrication de son taboulé !

Source-liban-montagnes

Nous cueillons une cinquantaine de branches de persil plat. il faut choisir les plus belles branches, car le persil représente les trois quarts des ingrédients. Thérèse se débarrasse sur place des tiges, pour ne garder que les plus belles feuilles. Puis elle cueille la menthe fraîche, une bonne vingtaine de feuilles.

A l’ombre d’un vieux mur en pierres, grimpent les plans de tomates : deux grosses tomates rouge sombre, recouvertes encore d’un voile de rosée, sont déposées dans le panier. Une petite dizaine d’oignons blancs, tout frais, magnifient la recette de Thérèse. Ils représentent sa touche personnelle en quelque sorte.

Thérèse, qui a un visage taillé à la serpe, me regarde d’un air malicieux : au travail maintenant …

Monastère de la Nativité - Laqlouq- swimminginthespace

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Nous revenons à la cuisine, pour couper en fines lamelles et en dés, le fruit de la cueillette. Un peu hors du temps, ce labeur me semble durer une éternité. Quand il s’agit de travailler manuellement, je suis obligée de m’appliquer, d’aller tout doucement tant je suis maladroite. J’envie la dextérité de Thérèse à manier les couteaux affûtés et à faire de tous ces légumes un parterre de dentelles ! Le persil, la menthe, les oignons et tomates, taillés si fins, et avec tant d’amour, sont paradoxalement réduits idéalement pour développer un maximum de saveurs.

Pendant que je m’efforce de découper, Thérèse est partie dans l’arrière cuisine. Elle revient déposer sur la table vert persil, trois gros citrons, et un bol d’eau où une poignée de blé concassé s’attendrit.

Un gros saladier ancien, attend les ingrédients : le blé est déposé au fond, puis les herbes vertes, les oignons qui m’ont fait pleurer et enfin les tomates en dés… Thérèse saisit une cuillère à soupe qui l’aide le plus efficacement possible, c’est incroyable,  à presser les citrons bien juteux coupés en deux. Le jus récolté est harmonieusement versé sur le taboulé. Le saladier est mis au réfrigérateur. Et l’électricité n’était pas coupée, pour une fois. A 12h, alors que l’angélus sonne, Thérèse sort le saladier. La table est dressée pour les quatre convives. Un filet d’huile d’olives de la maison est versé juste avant de mélanger le taboulé. Quel délicieux souvenir que le taboulé de Thérèse !

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Musiques du monde : la méditerranée de Roula Safar

J’avais repéré par hasard cette affichette en promenant mes yeux embrumés de sommeil sur les murs du métro :

Mélismes sacrés et profanes de Babylone à Grenade, avec Roula Safar, mezzo-soprano, guitare et percussions”

Il me fallait me rendre à cette invitation au voyage.

ROULA_SAFAR_

L’auditorium de taille modeste s’assombrit. Le public s’assagit, devient silencieux. Des projecteurs illuminent alors la scène et Roula Safar arrive. Elle a un peu l’allure d’une gitane avec sa robe rouge et longue, ses cheveux noirs un peu fous, son regard noir et vif. Mais le port est altier, le sourire doux et la voix enchanteresse. Son visage laisse transparaître cette esthétique de l’aridité que j’ai découvert au moyen orient.

J’ai fermé les yeux. Pendant une heure, Roula Safar nous a fait traverser la géographie en abolissant les frontières du bassin méditerranéen, en laissant de côté les clivages religieux. Roula Safar nous a également menés au travers d’un dédale historique en chantant des textes anciens sacrés, incantation à des dieux, des textes profanes, des poèmes d’auteurs contemporains comme Andrée Chedid, par exemple.

Elle a su faire revivre des langues mortes, perdues. De sa voix profonde elle a magnifié le Grec, l’akkadien, l’araméen, l’ougaritique, l’arménien, l’arabe, le français, le berbère, et l’espagnol.

Avec peu, mais de beaux instruments : sa voix de mezzo-soprano, sa guitare, et quelques percussions, Roula Safar la magicienne m’a transportée et fait rêver.

sergilla

Je marche dans Sergilla, ville morte de Syrie, en plein mois d’août. Le soleil de fin d’après midi fait revivre les couleurs et les odeurs. Les herbes brûlées par le soleil et le vent, les chardons poussent sur cette terre d’un brun profond. Les figuiers libèrent une odeur de suc. Leurs feuilles recroquevillées s’ouvrent un peu pour tenter de capturer le soupçon de fraîcheur qui s’installe. Les oliviers aux troncs épais et tortueux montrent leur capacité à s’épanouir dans ce monde hostile.

Courants de pensées

Les fenêtres claquent dans mon colombier. La rue Malaparte est le royaume des courants d’air. Les cloches de St Sulpice sonnent à pleine volée, marquant ainsi la fin de la messe, ponctuant ce samedi.

A la librairie La Procure, je cherche sans succès “Explorateurs de l’abîme” d’Enrique Vila-Matas, ce recueil de nouvelles dont une a été soufflée, demandée par Sophie Calle. Je passe au rayon “Histoire” et découvre avec surprise, sur le présentoir, en tête de gondole, le livre de mon grand-père, les récits de guerre de Romain Darchy.

Je me revois la semaine dernière, ouvrir ce livre, ce bloc, au Café d’Orient, à Beyrouth. Ce lieu s’était imposé à moi pour ouvrir ce pavé du passé, à l’heure du thé. L’horizon dégagé, le front de mer, le ciel dont la couleur se rapprochait au plus près du “bleu horizon” appelaient mon grand-père. J’avais plongé dans les mots, comme je plongeais dans la méditerranée, ses courants chauds, cet été à Jbeil ou Conca dei Marini.

Lestée par ce bloc, cette histoire si lourde à porter, j’ai sombré dans les profondeurs. En cet endroit, les couleurs n’existent plus, les sons sont assourdis, l’air est absent. Seuls les courants, les ondes marines ballottaient, caressaient mon corps. Le froid endormait la souffrance. Allais-je disparaître dans les lignes, dans ses mots, cachée, introuvable, enterrée vivante, comme le fut mon grand-père ? Je me débattais dans l’eau glaciale. Ma main que je secouais, a lâché le livre. Aussitôt, je me suis sentie happée vers la surface. L’air a empli à nouveau mes poumons.

En terminant le livre, en tournant la dernière page, je tournais de même une page de ma vie. La magie du Liban avait eu lieu une deuxième fois. Oui, un bloc de plus, s’était détaché de moi. J’avais vécu une répétition, une réplique au tremblement de terre de l’été 2010.

Je me suis réveillée dans ma chambre, celle dont la porte ouvre sur la mer.

Bleu Miel

Afin de me préparer aux longueurs estivales, à la natation, je prenais un solide petit-déjeuner, dès 7 heures.

Seul repas quotidien, il se composait de thé, de citron et de pain tendre. Quelle idée de se rendre dans deux pays où le thé ne se boit pas. Les hôtels les plus luxueux comme les cafés les plus modestes servent invariablement une tasse d’eau tiède avec à côté, un sachet jaune de thé “Lipton” qui noircit vite mais ne dégage aucune saveur. Les rondelles de citron, telles des astres solaires, l’éclaircissent et rendent ce thé, au moins, acidulé.

Le petit pot de miel posé dans la corbeille de pain en Italie ou, le miel en barre du Chouf libanais, attiraient mon regard. Mes yeux naviguaient du jaune doré vers le bleu de la mer, du ciel  et se perdaient. Je voyageais alors à rebours dans un monde bleu.

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Ses yeux bleus et doux me regardaient, me caressaient, m’apaisaient. Ses cheveux gris sont tirés vers l’arrière. Je posais ma joue contre sa blouse bleue de ménagère, à hauteur de son sein. Je voyais ainsi son petit bouton, ancré sur son menton. Sa blouse sent l’odeur de sa maison, l’odeur des vacances.

Une odeur que je n’oublierai jamais et que j’humais, je cherchais dès que je franchissais la porte d’entrée. Ma grand-mère sortait de la salle à manger, et je sautais dans ses bras, dans la cuisine où un feu de cheminée réchauffait nos coeurs, plus que la froidure de l’hiver.

Elle ne mangeait pas grand chose ma grand-mère. Elle grignotait, picorait comme un oiseau. Elle adorait les pastilles Vichy au citron et le miel avec lequel elle sucrait sa chicorée, son tilleul.

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Enfant, j’allais pour Noël lui acheter, un pot de miel. Je n’allais pas n’importe où. Seule, la Maison du miel me semblait digne pour le palais de ma grand-mère.

Pour cela, j’allais rue Vignon, dans un magasin d’antan, tenu par de vieilles dames. La maison du miel avait une large vitrine, avec les lettres peintes en or, sur le fond bleu. Un comptoir tout bleu, trônait au milieu des vitrines. Le sol était recouvert de carreaux bleus et blancs. Certains représentaient une abeille.

Sur les étagères étaient disposés des pots de miel du monde entier. Cette boutique m’offrait un voyage à part entière. Je sillonnais la planète en regardant avec mes yeux tout ronds, le miel d’acacia de Hongrie, en passant à celui du Chouf libanais, puis au manuka de nouvelle-zélande.

Mais je retenais, je choisissais toujours le miel de lavande. La lavande, bleue, comme les yeux de ma grand-mère, bleue comme les pieds de lavande de son jardin. Ce miel venait de mon coeur.

Je n’avais pas grand chose en commun avec ma grand-mère. Casanière, elle ne quittait jamais sa cuisine, sa maison. Mais je comptais pour elle, et elle comptait pour moi. Elle me faisait exister. Son amour et son attention ont rendu mon monde à moi, cette planète, bleue comme une orange !

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Sans m’en rendre compte, alors que je lisais “L’orient Le jour”, j’avais dévoré la barre de miel, faisant fondre la cire au goût si particulier sur ma langue, et je regardais la mer bleue,  qui n’attendait que moi.

Le plagiste au polo bleu, me tendit mes deux serviettes bleu turquoise. Etait-il éthiopien ? Sa peau noire, ses traits fins conféraient à son visage un port altier. Son oeil gauche, malade, rouge, voire mort, lui donnait un regard que je ne savais capter.

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