Terrasses estivales : de l’Italie au Liban

Ce qui aura marqué mes vacances, en cet été, le thème qui a surgi de mes déambulations italiennes et libanaises a été incontestablement, celui de la terrasse. Je n’ai nullement été terrassée par qui ou quoi que ce soit, mais j’ai pris du plaisir à être transportée par des terrasses estivales et à me transporter de terrasse en terrasse.

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Mes deux terrasses idéales, relevant, déjà isolément, de la perfection, de l’inaccessible, sont, sans conteste, mes deux terrasses italiennes, qui sont les miennes et que j’aurai liées, reliées pour l’éternité cet été, par ce vol intense, lumineux, digne du vol d’Icare. J’ai pu les voir, les regarder, les embrasser du ciel, et non plus de la terre. Elles deviennent en cela divines, sublimes, célestes, inséparables. A elles seules, elles forment un monde, sont une partie de moi-même, indissociables de ma personne.

« La terrasse de l’infini » qui se jette dans le vide, dans ce vertige, depuis le fond du parc de la Villa Cimbrone, pour rejoindre le bleu de la méditerranée. Les bustes la ponctuent et le soleil projette leur ombre, les fait évoluer sur le sol en ruines, pour les précipiter dans cet abîme, en fin d’après-midi.


Mais, ce qui m’a totalement renversée, bouleversée, ce que j’aurais voulu partager avec un homme, était l’absence de ligne d’horizon ; elle était totalement abolie, de telle sorte que les univers aquatique et aérien ne faisaient plus qu’un.

– « La terrasse du désir », celle de la Villa Malaparte, avec sa virgule, plantée sur le toit, cette chaise longue qui n’attendait que moi, des paysages environnants à couper le souffle.  A chacune de mes visites, le désir monte en moi, de la manière la plus abrupte, et je ne me lasse pas d’embrasser ce paysage, comme je ne me lasserais pas d’aimer, d’embrasser l’homme idéal.

Ces deux terrasses italiennes sont à mes yeux, « une ». Inséparables désormais, elles ont ouvert une voie, un passage pour que je vive en expansion, pour soulager la souffrance collée à ma peau, à mes os.  Ces paysages emplissent mes poumons de cet air doux, grâce à ce trait aérien qui les lient pour l’éternité.

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Les terrasses libanaises sont plus récentes. L’idée d’aller à Tyr, est apparue, au hasard d’une visite au musée du Louvre, en cet hiver glacial.

– La terrasse de cette allée magique à Tyr, bordée de rares colonnes fines, délicates, aériennes se prolonge dans la méditerranée si bleue, si limpide, comme une voie impériale, ou voie royale (je pense ainsi à Malraux).

Cette terrasse mi terrestre mi sous-marine a été la découverte de cette année 2011, ce pourquoi, je suis retournée au Liban. Sa magie relève, dans un certain sens, de la magie de la Terrasse de l’Infini qui danse littéralement entre un univers aérien et l’autre aquatique.

J’ai adoré me faufiler dans ce passage secret, cet escalier, et observer ce vieillard ouvrir cette lourde porte en fer qui s’ouvrait non pas sur une pièce, une chambre, un espace clos, mais la mer, l’infini, la liberté qu’elle suggère.

J’ai terminé la visite de ce site en plongeant avec bonheur, dans ce champ de ruines sous-marines, à la recherche des pierres les plus belles, des coquillages les plus précieux, comme le murex, en devinant les colonnes, statues, escaliers engloutis pour longtemps encore, en plein cimetière marin.

Cette visite aquatique de ce champ de ruines, aura ouvert mon appétit, d’autant plus que ce pêcheur de sardines, installé sur un vestige englouti, allait me fournir mon déjeuner !

Le site de Tyr aura été la révélation du bonheur, du sentier du plaisir de cet été. Moins intense, sans aucun doute, que le trait reliant mes deux terrasses italiennes, la terrasse de Tyr, a été un moment inattendu, improbable et délicieux.

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Les terrasses de Baalbek ne m’appartiennent en rien. Elles relèvent de l’accident, issu de la curiosité, puisqu’il me fallait ouvrir un livre à Baalbek.

Et d’ailleurs, j’ai remarqué, cette année, le splendide texte de Jean Cocteau sur les mystérieuses terrasses de Baalbek :


Les mystérieuses terrasses de Baalbeck d’où l’on suppose que les hommes partaient vers les astres ne sont-elles pas le lieu idéal pour que l’âme du poète y prenne son vol et le large » Jean Cocteau, 1960

J’ai vécu un réel cataclysme intérieur, intime, l’année passée, à Baalbek, grâce aux deux terrasses de cette plaine de la Bekaa :

  • celle de l’hôtel Palmyra (hôtel que j’ai trouvé en ce 25 août, déserté, débarrassé du passé),
  • celle du temple de Jupiter, avec ses blocs tombés à terre.
En contemplant cette terrasse du temple de Jupiter, depuis la terrasse de l’hôtel Palmyra, un moment fugace et magique s’est produit en 2010 : des blocs entiers de mon passé se sont détachés de moi, comme ces blocs qui étaient tombés au sol, lors d’un tremblement de terre.
J’ai vécu littéralement une libération à Baalbek, depuis ces deux ruines qui se regardent.
Je ne sais si, comme l’année passée, des blocs m’auront quittée ou auront bougé, au plus profond de moi, pour me faire avancer, progresser, sortir de mon désespoir.
Depuis cet hôtel déserté, vide, encore un peu plus en ruines que l’an passé, je n’ai ressenti aucune magie, comme l’année dernière, mais au contraire, une sérénité en suspension, en vol entre ces deux terrasses.
En cette fin d’après-midi, assise, sur un bloc à l’ombre, depuis la terrasse du temple de Jupiter, j’ai contemplé la fragilité, la couleur renaissante de ces blocs massifs, solides, qui semblaient inébranlables et qui pourtant, comme pour tout, pour tous, se sont effondrés :
J’ai été frappée par cette ligne d’horizon si claire, si nette, qui scindait le paysage en deux :  le ciel si bleu et si pur et puis l’Anti-Liban et son aridité.
Je savais que cette ligne d’horizon ne faisait pas partie de mon univers, car dans mon monde, la ligne d’horizon est abolie, comme le temps.
Ces deux terrasses de Baalbek seraient-elles un pendant, une réplique, une répétition de mes terrasses italiennes ? Non, je ne le pense pas, sincèrement.
J’avoue bien volontiers, avoir été sous le charme de ces deux terrasses, dont j’ai adoré la fragilité et la solidité ainsi que le côté suranné. Mais, ces blocs sont trop imposants, trop visibles pour mon univers fait d’ombre. Je préfère la discrétion de mes terrasses italiennes qui se cachent, ou celle de Tyr qui disparaît sous l’eau !
En cela, elles sont bien plus belles, car plus fines, plus solides, plus tangibles, plus diaphanes, plus spectrales, plus émouvantes, plus ambiguës.

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Enfin, je ne voudrais pas omettre le saut que j’ai fait, pour rejoindre deux terrasses plus modestes,

– ma terrasse de la chambre 14, de l’hôtel Villa Cimbrone à Ravello, qui reproduit cette Terrasse de l’Infini au plus proche, dans ses proportions,

– la terrasse de ma chambre 502 de l’hôtel Albergo, à Beyrouth.

Elles-deux, ont participé à leur manière, à mon retirement, à ma retraite estivale.

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Les macarons oubliés

L’incident des « macarons oubliés » a fait que mes vacances ont mal débuté en ce vendredi 5 août ;

Je me suis sentie blessée, mal aimée. Cet oubli a mis en exergue encore un peu plus le désamour que je vis depuis toujours. Il a remué le couteau dans la plaie. J’ai physiquement senti la lame acérée faire éclater, accentuer la douleur lancinante, sourde, qui m’envahit lorsque je me sens meurtrie, à terre, mourante.

Photo de Valérie Décoret, I ♥ Cakes

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Cette histoire est d’une banalité déconcertante :

Ma nièce avait un travail d’été dans une petite station balnéaire au fin fond de la Normandie. J’étais dans la maison où ma mère est née, pendant quatre jours.

Lorsque je vais dans ce bocage si vert, près de la mer, la seule chose que je mange avec plaisir, que je peux avaler, sont les macarons au citron du traiteur local, situé dans cette station surannée, près du front de mer, où s’égrènent des maisons des années trente.

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Pour assouvir ce désir de macarons, en avoir, de tout frais à manger, lorsque ma nièce reviendrait le soir,  je téléphone chez ce traiteur et commande pour la maisonnée six macarons : 2 au caramel, 2 au citron, 1 à l’orange et 1 à la framboise !

Les fameux macarons sont « réservés ».

Je désire ces macarons !  Je n’ai qu’une seule envie : les sentir doucement perdre leur unité dans ma bouche, les sentir fondre contre mon palais, en utilisant ma langue, comme pour un baiser amoureux.

Pour faire disparaître l’appréhension, l’anxiété qui naissent, – Et oui, et si ma nièce oubliait les macarons ? -, je prends la peine de lui envoyer, plusieurs messages textes dont raffolent les adolescents.

Oui, j’en envoie plusieurs, écrits dans le français le plus beau, le plus pur, car les trois mots reçus de ma nièce (« T’inquiète ») massacrant ce français n’ont fait, que justement, redoubler mon inquiétude.

Avec un tel message, je craignais le pire. J’envoie un nouveau message. La réponse me rassure « Je suis allée chercher les macarons et j’ai mangé celui à la framboise ».

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Je vois ces deux macarons jaunes, en rêve, durant cette journée, où je taille en silence, les arbres fruitiers et les plantes grimpantes du jardin maternel. Le soleil perce le ciel pommelé de nuages. Les nuages prennent la forme des macarons. Le soleil revêt son habit jaune citron.

Le monde est fait de macarons au citron.

Ma mère part chercher ma nièce en cette fin de journée ensoleillée. Je suis allée prendre un long bain, pour me détendre, parer mon corps, avec un seul désir, comme un désir amoureux, inaccessible : les macarons, dont j’avais rêvés toute la journée.

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Je me revois descendre l’escalier pour aller accueillir ma nièce et les macarons….

Et là, j’entends ma nièce rentrer dans des explications déconcertantes pour justifier l’oubli des macarons.

J’ai senti cette colère froide monter en moi, à la vitesse de la lumière. L’intensité de cette colère glacée faisait naître de multiples tensions dans mes cervicales, ma mâchoire, mes trapèzes.

J’étais touchée au plus profond de moi. Ce que je désirais le plus au monde était resté dans le réfrigérateur au sous-sol d’une boutique. Je suis devenue folle à lier, songeant planter tout le monde et rentrer à Paris le soir même, ou le lendemain à l’aube.

Mon appétit s’était littéralement volatilisé. Je ne voulais plus rien. Plus rien, strictement plus rien ne pouvait me faire plaisir. Mon désarroi était réel, et ma nièce jugeait l’oubli anodin. Son ton sûr, ses mots choisis à dessein m’ont défaite.

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Ma mère s’est alors sentie investie d’une mission diplomatique pour sauver les macarons, ou plutôt, les si rares jours que je passais en Normandie puisqu’elle avait compris ma folie en voyant poindre cette colère impossible à maîtriser, déconcertante, glaciale.

Je vivais cette intrusion diplomatique comme une trahison :  pour sauver ma nièce, ma mère avait confirmé, qu’elle devait aller au marché le samedi (donc le lendemain) et qu’elle en profiterait pour aller chercher les macarons oubliés.

Cette tentative de diversion, ce leurre n’avaient fait qu’aggraver la situation, car, en cela, elles deux me sous-estimaient et m’humiliaient.

Ma colère ne fait qu’amplifier, que se démultiplier dans ce type précis de situation.

A ma question :

« Et qu’as tu donc à acheter au marché, pour faire près de cinquante kilomètres ? », ma mère n’avait pas su répondre.

J’avais alors lancé, désespérée, exaspérée : « Acheter la paix au marché, est inacceptable. Surtout n’y va pas ! »

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Il était trop tard, le mal était fait.

Rien ne pourrait me donner ces macarons. D’ailleurs, je n’en avais plus envie. Le désir de macarons était mort et moi avec. Je vivais cet incident comme une mise à mort. Je n’ai rien avalé jusqu’à mon retour à Paris, le lundi.

Je m’infligeais à nouveau, cette double (voire multiple) peine, comme me le répète M.A., dans la chambre de mes lundis. Les autres ne m’aimaient pas et je ne m’aimais donc pas.

Ma nièce, avait planté une lame au plus profond de moi. Elle avait brisé la confiance que j’avais en elle. Je savais que rien ne serait plus comme avant, et que je ne pourrais plus jamais compter sur elle.

Cette trahison de la confiance que je lui avais accordée, était pour moi, la marque du désamour dont je souffrais.

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Cet incident a pris des proportions gigantesques, car je manque d’amour, et que toute entaille devient béante, comme la fosse des Mariannes. Je vis à chaque fois un cataclysme d’autant plus grand cette fois ci, que ma nièce a pris le parti de ne pas le faire exister et donc de me tuer.

Ces macarons étaient le cadet de ses soucis. Ils relevaient, comme moi, comme ma personne, de l’indifférence, de l’insignifiance, de la déchéance.

Cet incident a sombré illico presto dans l’oubli de son adolescence. Mais ma blessure à moi, est là, intacte, profonde, béante.

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Bleu piscine : Cimetière marin – Tyr, Liban

Après avoir tracé cette ligne aérienne, reliant la Terrasse de l’Infini à la Villa Malaparte, il me fallait accomplir un autre rêve, aquatique cette fois-ci : nager, plonger dans les ruines sous-marines de Tyr, dans le sud du Liban.

Ne pouvant nager, cet été,  pour des raisons évidentes, dans le Lac Assad en Syrie, j’avais trouvé cette idée des ruines sous-marines de Tyr ou Sour, belle et désirable, en écoutant Antoine me parler de cet endroit.

J’avais été transportée, lors de notre visite hiémale au Louvre, -comme avant-goût à mon voyage-, par sa manière de prononcer le nom de ces « dots », de ces points géographiques, par son accent unique, son accentuation singulière lorsqu’il me parlait.

Le son doux et rauque de la voix d’Antoine, m’avait suggéré une circonflexion. Puis l’idée, l’envie de faire un plongeon là-bas, se sont précisées, devenaient incontournables.

De surcroît, imaginer un Liban déserté en cette fin août, m’avait ravie. Comme d’habitude, le voyage serait à inventer, dans la solitude qui m’habitait. Enfin, la solitude serait rompue, comme le jeûne, tels « l’iftar », ou mes « petits-déjeuners », puisqu’Antoine me rejoindrait, non pas à Tyr, mais à Beyrouth.

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Le champ de ruines terrestres à Tyr, à proximité de la mer, n’a qu’une surface limitée, minuscule. Il ne reste pas grand chose sur place, si ce n’est quelques mosaïques, citernes, et colonnes. Tout reste à découvrir, encore enfoui sous terre ou englouti.

En arrivant sur place, j’ai eu le sentiment d’atterrir sur un espace magique. J’ai marché délicatement sur ce territoire, en veillant à ne rien déranger, déplacer.

J’ai déplié la carte. Les relevés topographiques manquaient certes de précision, mais le pays était désertique, vierge. Jamais, je n’avais vu un tel champ d’écriture, prêt à accueillir des mots, à l’infini.

J’ai déambulé sur ce site, seule, dans la solitude absolue, ai trouvé une place idéale à l’ombre d’une colonne, qui m’offrait un paysage sublime : J’ai pu divaguer, perdre mon regard vers la mer, le ciel.

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J’imaginais trouver en plongeant, ce coquillage si précieux, le murex qui colorait pierre, papier et textiles en pourpre. Cette couleur unique, précieuse, si prisée des phéniciens, avait donné le nom au pourpre de Tyr.

Je rêvais d’écrire mes mots dans ce pourpre de Tyr. Et puis, si je n’en trouvais pas assez, je puiserais mon encre dans cette mer au bleu si dense.

Ce bleu profond tranchait par rapport au bleu clair du ciel. Jamais la ligne d’horizon n’avait été aussi franche, nette et précise.

Quel contraste avec l’Italie, la côte Amalfitaine, où le ciel se noyait dans la mer !

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Les vieillards, gardiens de ce temple, m’ont offert le plus beau des cadeaux : Oui, devant la tâche qui m’attendait, il me fallait de l’encre bleue, pourpre…

La mer, à la surface si plane, à la couleur bleue intense, abritait une ville en ruines, engloutie.

Ce réservoir, à l’eau bleu-nuit me fournirait l’encre pour mes lignes d’écriture, pour que je les couche sur ces plaines qui se perdaient avec l’horizon.

L’un des gardiens m’a donc accompagnée et indiqué le passage secret, au bout du site, qui tombait dans la mer.

Nous avons descendu un escalier étroit qui donnait sur une lourde porte en fer. A l’aide de la clé du paradis, il a ouvert ce passage qui permettait l’accès à une plage de rochers aux couleurs divines : marbres de toutes couleurs, polis par le ressac.

Champ de ruines sous-marines, Tyr, Liban

Je n’avais plus qu’à nager dans ce cimetière marin.

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J’ai plongé dans l’inconnu, dans les eaux sombres et magiques, le plus bel endroit pour trouver le murex. L’eau de la méditerranée en ce point précis avait une température idéale.

Des colonnes, des murs reposaient au fond.

Des sculptures rongées par les courants, le sel et les algues se dessinaient  et représentaient un paradis pour les coquillages et les poissons.

Devant tant de beauté, ma curiosité s’est amplifiée ; je me suis écartée de la surface. Il y avait longtemps que j’avais perdu pied.

J’ai alors été attirée, encore plus profond, par mes courants de pensées, et là,

je n’ai pas senti que je me perdais, que j’étais perdue, déboussolée, sans dessus dessous,

je n’ai pas senti l’air qui se vidait de mes poumons,

je n’ai pas senti l’air me manquer,

je n’ai pas senti le froid m’envahir tout doucement,

je n’ai pas senti mes pensées se prendre dans la nasse de ces ruines,

je n’ai pas senti dans cette ivresse des profondeurs, que mon billet n’était plus valable, au delà de cette limite invisible,

je me suis noyée pour l’éternité, sans autre forme de procès.

*****

Après ce délire géographique, poétique, après tant de beauté, de plaisir, j’ai regagné lentement le rivage. A regret, j’ai regagné cette plage cachée et ai refermé soigneusement la porte à clé, comme la clé de mes songes, de mes rêves.

Pour revenir à la réalité, j’ai rencontré, en remontant vers l’entrée du site, un contingent de casques bleus chinois.

J’ai erré dans Tyr, marchant au hasard, prenant les sentiers qui bifurquent et ai atteint un phare abandonné.

Ce phare m’a fait rêver et penser au film Diva de Beineix.

Au pied, se trouvait un hôtel-restaurant en perdition. Cela tombait bien : j’avais faim de sardines.

Cette halte dans ce lieu relevait d’un autre plaisir : celui de la simplicité et de la liberté que seules les vacances prodiguent.

La plage de l’hôtel fabuleuse s’ouvrait évidemment sur le champ de ruines de Tyr, et ai pu prolonger en cette fin d’après-midi, ma baignade estivale, dans cette eau chaude,  si limpide, m’esperdant dans les ruines qui s’offraient à moi.

*****

Le soir, je regagnais Beyrouth et ma chambre 502 de l’hôtel Albergo, pour entamer un autre voyage : ouvrir l’enveloppe qu’Antoine m’avait remise à Paris et qui m’indiquerait le lieu et l’heure de notre rendez-vous, le lendemain !

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A la conquête de la Villa Malaparte

En cette mi-août italienne, au petit matin, installée sur la Terrasse de l’Infini de la Villa Cimbrone, alors que les ombres des statues n’existaient pas encore, je feuilletais les pages blanches de mon almanach amoureux.

Pour combler ce vide, ce tonneau des Danaïdes, cette absence, ces pertes, mon inexistence, il me fallait lier deux points, relier dans la solitude, les deux plus beaux endroits au monde, à mes yeux, en vivant mon rêve, en dérobant au temps ma vie rêvée : Voler depuis la Terrasse de l’Infini et rejoindre la Villa Malaparte.

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Afin d’avoir ces deux endroits magiques, désirés, pour moi seule,

  • puisqu’aucun homme ne souhaitait me suivre dans ma folie douce et si belle,
  • puisqu’aucun n’avait l’intelligence de me comprendre, de me prendre, de venir à ma rencontre,

il me fallait m’y télé transporter.

L’hélicoptère, seul, avec ses pales aiguisées, saurait trancher, fendre l’air, pour dessiner ce sentier aérien, que je désirais, dont je rêvais et lui seul m’offrirait ce vol stationnaire pour embrasser, contempler la Villa Malaparte et le paysage conçu par cet écrivain.
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La mort s’était répandue autour de moi, cette année, envahissant ma vie comme une nappe de pétrole. Désormais, la mort ne me suivait plus, mais était bien là, face à moi, et je l’apercevais au loin qui, doucement, me guettait, et venait déjà à ma rencontre, en me tendant la main.

Pour ralentir le temps, l’abolir, suspendre ma chute vertigineuse, il me fallait m’envoler, sans attendre, dès cet été.

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J’avais choisi le petit matin. Il était la garantie de ma solitude, qui me comblerait, me ferait atteindre ce sommet du désir, qui me taraudait depuis plusieurs années.

A 6H50, au moment précis où le soleil frappait les statues et leur donnait vie en projetant leur ombre sur le sol, j’étais allée jauger l’horizon depuis la Terrasse de l’Infini.

Le bleu du ciel se noyait dans le bleu de la mer. L’horizon était aboli.

La journée s’annonçait belle.

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J’ai vite interrompu le pilote qui commençait à me faire voir sur la carte, le trajet touristique qu’il me proposait.

Non, je ne voulais surtout pas entendre parler :

– d’Amalfi et de ses croûtes artistiques,

– de Positano célèbre pour sa dentelle crochetée, représentant tout le mauvais goût de l’Italie,

– du tour de Capri dont l’intérêt était nul à mes yeux, hormis la divine Villa Malaparte et son paysage

Comment lui expliquer que mon vol ne relevait en rien du tourisme, mais d’un voyage que j’écrivais, d’une quête, d’un désir ancré au plus profond de ma personne, d’une petite mort ?

Comment lui expliquer la beauté des pages de Malaparte qui décrivent le paysage ? Comment lui expliquer que je passais mes journées et mes nuits à scruter les ombres sur la Terrasse de l’Infini, à me perdre dans la découpe parfaite de l’escalier de la Villa Malaparte ? Comment lui expliquer l’idée de relier ces deux points ?

Comment lui expliquer l’inexplicable ?

J’ai du adopter un phrasé directif et un ton déterminé. Par inquiétude, il aura fallu que je m’y prenne à plusieurs reprises, que je me répète pour qu’il comprenne ma demande déroutante : relier ces deux points que sont la Terrasse de l’Infini et la Villa Malaparte.

Seuls les deux points magiques – la terrasse de l’Infini et la villa Malaparte – et le tracé le plus direct, le plus intense possible, entre eux deux, m’importaient.  

Nous avons pu décoller, lorsque j’eus acquis la certitude qu’il avait compris ma demande, qu’il la respecterait et que toute inquiétude, toute mauvaise tension avaient quitté mon corps et mon esprit.

*****

L’air du film de Godard, « le mépris », trottait dans ma tête ;

Enfin, je flottais devant cette Terrasse de l’Infini, fermée au public à cette heure.

Je voyais le côté face de cette terrasse, avec les bustes qui étaient prêts à se jeter dans le vide. Le temps n’existait plus. J’étais en pleine extase devant tant de beauté, en nageant littéralement, dans l’espace.

J’étais stationnée, en plein vide, admirant cette falaise vertigineuse dont la fragilité, le silence, me renversaient littéralement. Après dix minutes, nous avons filé pour Capri.

Je connaissais chaque coin, recoin de cette côte que nous longions ; très vite, nous avons vu Capri et les splendides rochers des Faraglioni. De très loin, le point rouge intense de la Villa Malaparte était visible.

Ce fil se déroulait, s’écrivait, se lisait. Je me répétais à l’infini les phrases de Malaparte, écrites dans la Peau, et qui relatent la visite de sa maison par le maréchal Rommel :

« Un jour, à Capri, ma fidèle « House-keeper », Maria, vint m’annoncer qu’un général allemand, accompagné de son aide de camp, était dans le hall, et désirait visiter la maison. …

J’allai donc au-devant du général allemand et je le fis entrer dans ma bibliothèque. C’était le maréchal Rommel. …

Je l’accompagnai d’une pièce à l’autre dans toute la maison, de la bibliothèque à la cave, et lorsque nous revînmes dans l’immense hall aux grandes baies ouvertes sur le plus beau et le plus pur paysage du monde, je lui offris un verre de vin du Vésuve, provenant des vignobles de Pompéi. …

Il but d’un trait, puis, avant de s’en aller, me demanda si j’avais acheté la maison toute faite, ou si je l’avais construite moi-même. Je lui répondis – et ce n’était pas vrai- que j’avais acheté la maison toute faite.

Et lui montrant d’un geste lent et large, la paroi à pic de Matromania, les trois gigantesques rochers des Fariglioni,

la péninsule de Sorrente, les îles des Sirènes, le bleu, le vert et le pourpre de la côte d’Amalfi, et là-bas, au loin, l’éclat doré du rivage de Paestum, je lui dis :

– Moi, je n’ai dessiné que le paysage. »

Une chaise longue plantée, seule, au bord du toit terrasse, semblait m’attendre. Les couleurs des fonds marins, bleus verts tranchaient avec la couleur rose sienne des murs de la Villa.

J’ai pu contempler les vastes baies vitrées, l’escalier qui descend à la mer, la virgule plantée sur le toit, l’escalier à la découpe extraordinaire, que je n’avais jamais vu dans son entièreté.

La villa était ouverte et quelques hôtes, sans doute des étudiants en cinéma ou architecture, y demeuraient, le temps de ce mois d’août.

Pourquoi, oui pourquoi, ne pas avoir embrassé l’une de ces deux voies pour y séjourner ?

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Car mon désir d’avoir survolé au plus près, la divine villa et ses paysages malapartiens, étant assouvi, il me faudrait l’approcher encore plus près, l’atteindre, la toucher, y fouler mon pied, pour la posséder, la faire mienne, quelques instants hors du temps.

Durant le vol retour, j’ai pu admirer les courbes du Vésuve. Le pilote m’a proposé de survoler Pompéi. L’idée était bonne, mais ce serait pour une autre fois. Il m’est impossible de mélanger des rêves.

Il fallait terminer de tracer ce rêve et regagner cette place forte, telle une ville médiévale, qu’est l’Hôtel Villa Cimbrone.

J’avais enfin écrit, ce trait d’union, entre les deux plus beaux endroits au monde, entre ces deux merveilles architecturales, improbables, érotiques, littéraires, cinématographiques, entre l’infini et le désir, deux mots qui s’accouplent de manière sublime.

La Terrasse de l’Infini commençait à être envahie. Nous étions revenus à temps pour échapper au flot touristique et rejoindre ma chambre 14 et sa terrasse, dont la forme avait été dessinée pour ressembler, au plus près, à celle de la Terrasse de l’Infini.

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De la Villa des Mystères

Texte co-écrit avec ma filleule Pauline.

Nous avons quitté Ravello, ce village suspendu dans les montagnes, à l’aube, dans le seul but d’atteindre le site de Pompéi, pour l’ouverture, d’éviter la foule et de nous y perdre, sans rien chercher, en compagnie du silence saisissant de cette ville morte.

La voiture sillonnait en toute quiétude, et en silence, la route serpentine qui traversait ce parc national entre Sorrente, Ravello et Salerne. Il offrait des paysages brumeux, à la végétation d’un vert intense, improbable, en pleine Italie du Sud…. Pins et noyers se succédaient avec les vergers en terrasse, à flanc de falaise. Ces champs de citronniers se renversaient, littéralement dans les ravins, dans la mer.

Aucun centimètre carré ne semblait perdu, tout comme au Japon, où l’espace dédié au jardin, à la nature est si restreint, précieux, sacré.

Le chauffeur ne nous imposait ni radio, ni musique, ni conversation. Il respectait notre silence, l’état méditatif et le regard perdu de ma filleule, devant tant de beauté.

*****

J’avais retrouvé un petit guide illustré sur Pompéi, acheté en 1993, pour ma première visite sur cette côte, près de Naples. En l’ouvrant, j’avais retrouvé le ticket d’entrée de 10 000 Lires pour accéder au site de Pompéi, des feuilles et fleurs de laurier séchées.

Sur la gauche : ticket d’entrée au site en 2011 ; Sur la droite, ticket d’entrée de 1993

Ils avaient reposé au milieu de ce livre, pendant 18 ans, au chapitre consacré à la Villa des Mystères.

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Nous étions arrivées juste pour 8H30, à l’ouverture des lourdes grilles du site. Il n’y avait pas un chat.

Je voulais justement revoir la fabuleuse Villa des Mystères, car excentrée, d’une rare beauté, grâce à ses fresques d’un rouge profond, qui se présentaient comme des façades, des fenêtres et qui avaient tant inspiré Rothko.

Visiter Pompéi, dans la solitude, relevait du miracle en ce début août. Nous avons pris la direction de la fameuse Villa, en prenant notre temps, en errant de rue en rue, en laissant la ville morte s’offrir à nous, nous intimant de rentrer dans une demeure, d’en visiter le patio, les jardins intérieurs, nous invitant à la boulangerie, nous offrant la villa de Salluste, ….

Nous ne croisions que nos ombres. Les rues désertes s’étendaient à perte de vue, m’évoquant les scènes urbaines désertes du cinéma italien de l’après guerre.

Les roues des chars avaient réussi à user ces immenses pierres plates en granit gris bleu.

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Comment ne pas être transportées devant ce qui s’offrait à nous.

J’avoue que j’aurais bien séjourné  davantage dans ces ruines saisissantes. Passer devant la demeure restaurée du directeur du site de Pompéi, avec ses vignes, ses figuiers, pins et thuyas m’aura enchantée

Et d’ailleurs, je trouverais l’idée excellente, de restaurer quelques villas, à l’écart de la foule, d’y faire renaître leurs jardins, pour y accueillir des hôtes et leur permettre d’habiter Pompéi, d’y passer quelques nuits, dans le silence, à l’ombre du Vésuve. Alors oui, ce serait un Pompéi  pour le singulier, la rareté, le “privilège” …

*****

De la Villa des Mystères, je retiens :

–       le nom qui suscite le désir

–       son caractère excentré, isolé comme une île (isola signifie île en italien)

–       les fresques, leur structure ou architecture : ces façades, ces fenêtres, leur couleur, les triptypques,

les polytptyques

–       ce rouge  sombre, unique que je pourrais appeler “mystérien”, qui a fasciné Rothko,

jusqu’à bouleverser sa peinture, la simplifier, la radicaliser !

–       les patios, le silence, notre solitude

–       l’odeur entremêlée de lavande, romarin, laurier et thym

–       le rêve, l’apaisement qu’elle m’a procurés, dans la solitude, le silence, le long des couloirs, des dédales pour passer de pièce en pièce.

Les rites des plus célèbres frises de la Villa des Mystères sont parfaitement détaillés dans les ouvrages spécialisés, notamment la splendide fresque, relatant d’un côté, le rite initiatique, la divinisation de Sémélé et de l’autre celui de Dyonisos.

La singularité de cette fresque ne repose pas seulement sur sa beauté, son raffinement, mais aussi dans sa lecture si particulière  : non pas linéaire, mais de façon discontinue, symétrique, comme si les murs conversaient, se répondaient, pour converger vers l’union de Dyonisos et Sémélé, sur le mur principal.

Tout cela me remémorait la splendide conversation entre les piano, violon et  violoncelle, dans l’andante, con moto du trio in E Flat,  D 929 de Schubert.  J’adore ce morceau, interprété par R.Serkin au piano, et les frères Busch, au violon et violoncelle. Au son de cette conversation musicale,  Marisa Berenson est magnifiée par la lumière des bougeoirs, dans le film Barry Lyndon.

*****

Si ma filleule a eu le sentiment étrange de faire partie intégrante de cette fresque somptueuse, en participant littéralement, à ce rite initiatique, en en étant la spectatrice et la lectrice improbable, j’ai eu, quant à moi l’impression de visiter la plus belle exposition de Rothko, d’aller à la source de sa peinture, de vivre, dans un espace temps indéfini, l’évolution de son oeuvre.

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