Imbrication

Ce matin, les choses se sont imbriquées différemment. Il commença par regarder le bleu du ciel au lieu de regarder ses pieds. Il s’arrêta au café du coin, et prit tout son temps pour boire son café. Au lieu de partir et de s’engouffrer dans le métro pour aller travailler, il décida d’ouvrir son cahier à la couverture bleue, et d’écrire. Non, il n’irait pas travailler aujourd’hui. De fait, il ne voyait pas le temps passer. Son imaginaire était décuplé. Les lignes et les mots couraient sur les pages. Celles ci s’affolaient, et son crayon n’avait rien d’immobile dans sa main malhabile. C’était le bazar finalement sur cette table, se promenaient cahiers, crayons, journaux, tasses… L’ambiance dans le café était un vrai charivari.

Il était content de lui et s’imaginait racontant une quelconque mésaventure le lendemain à ses collègues. Sommeil, oui il avait tellement sommeil qu’il ne s’était pas réveillé. Panne de réveil. Cela passerait-il face à Monsieur Turpin, son chef de service ? Le mieux serait d’aborder le sujet autour d’un café, le matin durant ce bref moment de convivialité. Rapidement, aussi vite qu’un  vif éclair, il glisserait la panne de réveil. Alors son sort serait scellé. Soit monsieur Turpin avalerait le mensonge, soit il le tancerait.

Il commençait à s’inquiéter devant ce mensonge. Mentir lui semblait désormais aussi difficile que grimper une montagne escarpée, partir gravir l’Everest avec un chapeau gris et une canne…

Ce mensonge, finalement, ne serait pas une partie de plaisir…

Pensées fragmentées

Elle mettait en place les élastiques pour fermer la pochette cartonnée rouge. Son visage montrait un petit air satisfait, devant ce dossier qui était bien classé, avec des papiers ordonnés. Elle semblait rassurée. Elle rangea le tout dans le secrétaire en chêne sombre, bien ciré.

Le parquet lustré craquait dans le silence de cette chambre. Elle se déplaçait en glissant sur des patins pour ne pas faire de rayures. La chambre sentait le propre, le bien rangé des intérieurs bourgeois. Il ne manquait à cet espace, cet intérieur, qu’une plante verte et cela aurait été un intérieur parfait, exactement comme celui décrit par Hermann Hesse dans le loup des steppes.

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Depuis la salle au premier étage du café de la Mairie, il l’avait aperçue venir le rejoindre. Elle portait une longue cape noire.  Ce vêtement éveilla en lui le souvenir de sa visite au monastère Saint-Antoine,  où il avait pu voir la rangée des aubes noires, accrochées sur un des murs de la chapelle. Sa silhouette avait un aspect spectral.

Il était assis sur une chaise, et la convia à s’installer sur la banquette. Après quelques échanges de bienséance, et du silence, elle avait osé une question.

– Quels poètes aimez vous ?

Lorsqu’elle parlait, son souffle semblait ne pas exister. Il imaginait  un miroir devant ses lèvres pâles. Il n’y aurait pas de buée.  La survie et non la vie semblait l’habiter. D’ailleurs, son habit, une longue robe noire, rendait cette impression encore plus prégnante.  Pour essayer de l’épater, il avait répondu à sa question en citant des noms de poètes peu connus.

– Christophe Tarkos, un géant parti trop tôt… Charles Pennequin, Vincent Tholomé..

Cela avait provoqué l’effet contraire à celui qu’il escomptait. Elle était tombée dans un mutisme complet. Ils se regardaient en silence. Il lisait dans ses yeux, son désarroi. Il avait alors saisi délicatement ses mains. Elles étaient froides, glacées, maigres. Elle l’avait laissé faire. Il se leva et alla s’asseoir à ses côtés. Il a lentement caressé ses longs cheveux qui tombaient jusqu’au bas de son dos. Puis il l’a enlacée, prise dans ses bras, lorsqu’il eut la certitude qu’elle était rassurée. Sa main caressa la popeline de laine noire, à l’endroit de ses seins. Eperdu, éperdument il l’embrassa.

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Ma solitude immense m’étonne, m’inquiète.  Personne ne peut, pourra imaginer à quel point cette solitude est vertigineuse. Elle se situe au bord du vide. Je veux dire que cette solitude est quasiment totale.

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Les mouettes sont de retour. Elles crient, volent de manière insensée dans le ciel au dessus de chez moi. La lumière blanche, pâle et basse du soleil hiémal envahit le jardin du Luxembourg, ses allées. Les branches nues, tordues, nouées inspirent la souffrance. Les feuilles en décomposition, entassées dans d’immenses cuves grillagées, livrent, avec l’humidité d’une douce journée de décembre, une odeur boisée, qui me rappelle mon enfance, les longues marches dans les hêtraies de Lyons-la-Forêt.

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Je marche rue Saint Sulpice sur le trottoir longeant l’église. Je passe à côté d’un vieil homme.  Sa main est blanche, presque jaune, et donne l’impression que  le sang semble l’avoir quittée.  La main et les doigts montrent de la roideur et me rappellent les mains des gisants, et aussi celles de mon père mort, reposant dans cette chambre funéraire.

La pâtisserie des rêves

Il faut vivre ses rêves. Voici une bonne raison de prendre la tangente, de faire un pas de côté, d’entamer une circonflexion rue du Bac. C’était, comme si j’avais devant moi, à hauteur de mes yeux, de mes papilles, suspendue à un un fil tenu par un magicien, l’image les gâteaux de P.Conticini.

Située 93 rue du Bac, entre la rue de Varenne et la rue de Babylone, la pâtisserie des rêves, vous invitera au voyage, vous transportera immédiatement dans votre enfance …

Je me suis pâmée d’admiration, devant les accents circonflexes de la Pâtisserie des rêves. Je suis sage comme une image. Et d’ailleurs, ce qui frappe en franchissant le seuil de la pâtisserie sont les fils qui tombent du ciel pour illuminer la piste aux étoiles, ce pays imaginaire :  les gâteaux, les pâtisseries semblent s’animer et littéralement s’offrir en spectacle, danser !

Patisserie des reves-rue du bac

Pâtisserie des rêves -97 rue du bac 75007

Trois bonnes raisons plus terriennes pour vous y rendre et vous rendre :

1/ Les énormes madeleines fondantes de Philippe Conticini m’ont accompagnée dans ma lecture de la recherche du temps perdu …. INCONTOURNABLES madeleines pour les adorateurs de Proust.

madeleine-pâtisserie des rêves

2/ La tarte au citron meringuée est la meilleure que j’ai pu trouver à Paris ! Un délice, un triptyque puissamment équilibré entre pâte sablée croquante à point, crème au citron équilibrée, riche en parfum, et meringue fondante.

Tarte au citron meringuée - La pâtisserie des rêves

3/ Le grand cru au chocolat noir, tour à tour fond dans la bouche, croustille, … A déguster à température ambiante pour que le chocolat noir développe tout son arôme. Pas facile de réussir un gâteau au chocolat qui égale ceux de la Maison du Chocolat.

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Philippe Conticini, pâtissier fondateur sait nous ensorceler avec les couleurs acidulées de sa boutique et tout particulièrement le rose bonbon très prégnant. Ses emballages, les sacs en papier rose vous plongent immédiatement dans le monde de l’enfance.

Ce voyage, ces rêves favorisent sûrement l’amplification des arômes et des parfums d’enfance et rendent encore meillleures ces pâtisseries oniriques, mais bien terriennes.

La pâtisserie des rêves mérite bien sa place sur les sentiers du plaisir.

Nocturne indien

Aéroport de Delhi à minuit.  Vieilles voitures taxi. Circulation à l’anglaise. 30°. Les chauffeurs se battent pour avoir la course. Respect des règles. Intervention de la police pour régler le différend. Je bois un litre d’eau fraîche. Mon taxi est un vieux petit engin qui roule on ne sait comment. Il semble être un ancêtre du mini van, mais vraiment mini mini, voire micro. Les lumières de la ville font que la nuit n’existe pas vraiment. J’enfonce ma tête entre mes épaules pour éviter de la cogner au plafond à la moindre secousse. Le Dieu Ganesh se balance au rythme des nids de poule. L’air chaud, moite et sale s’engouffre dans l’habitacle, augmente la sensation de vitesse. Le moteur gueule, hoquète, tousse. Les freins crissent. Les vieux camions surchargés crachent un panache noir qui brule mes poumons.

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L’enseigne du Grand Godwin Hotel clignote depuis ma fenêtre. Le porteur réclame un pourboire, avant même d’avoir déposé ma valise. Mécontent, il part en claquant la porte. Enfin un peu de quiétude. Je mets “l’air con” en route. La large baie vitrée m’offre la rue et les toits en spectacle. Des corps endormis jonchent la terrasse en face. D’un geste brusque je ferme les rideaux et me replie dans ce cocon. La longue douche me détend et m’effondre de sommeil. Des portes claquent. Conversations persistantes. 5 heures du matin. Je sors marcher. Poussière, bruit, odeurs, promiscuité, moiteur, entre chien et loup. La ruelle s’ouvre sur une artère géante déjà encombrée. Un parc attire mon attention mais comment traverser ? Mes yeux balaient la place et repère un passage souterrain. Je m’y engouffre. Horreur ! Un troupeau m’encercle. J’essaie d’avancer, mais ils s’agglutinent, geignent, déroulent leurs mots pour quelques roupies avec des yeux hagards. J’aperçois alors leurs bras dévorés, leurs visages rongés par les nodules. Je crie en silence, me débats, me dégage pour rebrousser chemin. Je grimpe cet escalier quatre à quatre et fuis les parias. Ces deux minutes auront duré une éternité.

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Je regarde les caractères du journal laissé sur la table. Le serveur pose les rondelles de citron vert. Le thé fumant me réconforte de la colonie de lépreux. Les autochtones m’endorment lorsqu’ils parlent, déroulent leurs mots, les dénouent. L’écriture indienne est nouée, les caractères s’arrondissent, s’entrelacent, étouffent …

C’est bien cette sensation d’étouffement qui restera gravée dans ma mémoire.

Pourtant lire un barbare en Asie de Michaux m’avait ravie, adolescente !

2 avril 1974 – Mort de Georges Pompidou

C’est une date qui ne s’effacera jamais de ma mémoire.

Ce sont les vacances de Pâques. La famille est rassemblée chez mes grand-parents au fond du bocage normand, non loin de la mer.

3 avril 1974, je suis réveillée, mais encore couchée, silencieuse  dans un petit lit en fer, placé contre un mur granuleux, dans la chambre de mes parents. La lumière filtre à travers les persiennes.

J’entends alors le pas lent et lourd de mon grand père marchant sur le parquet. Il frappe à la porte, entre et nous annonce en pleurant, en essuyant des larmes : “Pompidou est mort hier au soir”.

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De Pompidou, je ne retiendrai pas l’homme politique car la politique ne m’intéresse pas. Je garderai davantage le souvenir d’une voix grave, rendue rauque par la cigarette qui ne le quittait pas, d’un président malade et l’inquiétude que cela suscitait de voir ce visage déformé par la maladie, sur l’écran de notre poste de Télévision.

voeux 1972- Georges Pompidou

Je pense à la DS de mes parents, à la DS présidentielle puis à la SM, symbole de vitesse et de modernité. J’ai le sentiment de voir le temps s’accélérer … Est-ce la fin de l’enfance ?

citroen-ds-pompidou

Citroen-SM-Georges-Pompidou

Le quartier de la Défense se développe … Après le CNIT, la tour GAN, gratte-ciel où je travaillerai un jour est construite.

Mias je découvre aussi l’île Saint Louis et le quai de Béthune. Je me promets d’y vivre un jour… Grâce à l’anthologie inégalée de Pompidou, je découvre la poésie française, Villon, Ronsard, Baudelaire, Apollinaire…

Anthologie de la poésie française - G.Pompidou

Grâce à Pompidou, l’art contemporain gagne en importance, devient prégnant dans mon univers. Je découvre Paris éventré. Pompidou nous offre un musée d’art contemporain ! 

Quelle architecture, quelle surprise,… mais finalement on se fait à ces énormes tuyaux qui ressemblent à des orgues. Mon seul regret est la petite taille des salles pour les expositions. Quel dommage de voir Soulages, de Stael, Kandinski, … dans un lieu aussi exigu. A chaque exposition, j’aurais voulu pousser les murs, me permettre d’avoir davantage de recul !

Le Centre se rattrape avec des collections permanentes idéales !

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Tous ces souvenirs s’égrènent et je me demande avec quel niveau de justesse, ma mémoire les restitue ? Je reste persuadée de la déformation de ma mémoire, en relatant en quelques phrases, cet événement vécu à travers le prisme d’une enfant de 10 ans alors, en ce 2 avril 74. Qu’en reste-t-il presque 40 ans plus tard ? Ce que je restitue n’est peut-être qu’une illusion, un mirage, une fata morgana ?