Le docteur Moret

Le docteur Moret a cassé sa pipe lundi. Il était connu comme le loup blanc.  Personne ne s’attendait à ce qu’il passe l’arme à gauche si jeune. Il avait la vie chevillée au corps. Il portait des bottes de sept lieues, et s’était aventuré hors des sentiers battus. Bien mal lui en a pris. Il était allé à tort et à travers et avait balancé un coup de pied dans une fourmilière tant il avait le nez dans le guidon. Comme il était tout sucre tout miel, il n’était pas tombé sur un bec mais sur un nid de frelons. Il a eu beau pousser les hauts cris, un coup de tonnerre dans un ciel serein, il a senti la faille, a voulu prendre la tangente et prendre ses jambes à son cou, pour parer au plus pressé. Il pensait ne pas avoir dit son dernier mot. Mais les frelons n’y sont pas allés par quatre chemins,  ils avaient le docteur Moret dans le collimateur et ne feraient pas deux poids deux mesures du docteur. Ils  comptaient se tailler la part du lion. Le docteur Moret respirait désormais comme un soufflet d’orge, il avait le feu aux trousses, et n’arrivait plus à prendre le taureau par les cornes. Il ne prit même pas la mouche,  et est passé à la trappe.

Le Greco – Marc Rothko – Francis Bacon

le grecoSurprise,  émue par cette idée que Le Gréco aura pu inspirer Rothko et Francis Bacon. Je suis allée au Louvre plusieurs fois pour regarder, contempler cette oeuvre du Gréco : « Le christ en croix adoré par deux donateurs », peint vers 1590.

Le tableau s’était envolé dimanche, pour une exposition à Tolède.

J’adore les gris noirs de ce ciel d’orage, particulièrement tourmenté, presque torturé. J’imagine le vent souffler fort. Le tableau est en réalité plus gris et noir que sur la photo qui est ici reproduite.

J’apprécie de voir ces deux personnages habillés de noir et blanc et de blanc et noir qui entourent ce Christ agonisant. Ils semblent s’affronter comme lors d’une partie d’échecs, dans un calme qui détonne avec ce ciel qui tonne.

Et puis comme d’habitude, j’adore les formes oblongues, longues, étirées du corps du Christ. J’aime croire que Rothko et Bacon ont vu ce tableau, et s’en sont inspirés, l’ont simplifié au maximum pour obtenir les deux oeuvres ci dessous  : ce grand tableau sans titre de Rothko  et le « blood on the pavement » de Francis Bacon

Rothko, untitled, 1969

J’aime le calme, la sérénité, la religiosité qui se dégage de cette toile. Les couleurs noires et grises sont lumineuses, et non tristes. Le tableau est dépouillé, débarrassé de tout superflu : il n’y a que l’essentiel.

Blood, Pavement, Francis Bacon – around 1988

Le tableau de Bacon est beaucoup plus violent – l’esprit qui le peint est tourmenté-. Si le noir, la couleur noire est lumineuse, dans le haut, ce noir semble bien se réverbérer dans cette flaque de sang, à moins que ce ne soit le sang qui noircit. Ce sang est au coeur du tableau, dans cette rayure, tranche centrale, plus jaune que grise.

Une fine ligne grise marque la séparation, la frontière avec la partie basse du tableau, gris verte.

J’avoue que je ne saurais choisir entre les trois tableaux. Je prendrais volontiers les trois, pour les embrasser du regard.

Imbrication

Ce matin, les choses se sont imbriquées différemment. Il commença par regarder le bleu du ciel au lieu de regarder ses pieds. Il s’arrêta au café du coin, et prit tout son temps pour boire son café. Au lieu de partir et de s’engouffrer dans le métro pour aller travailler, il décida d’ouvrir son cahier à la couverture bleue, et d’écrire. Non, il n’irait pas travailler aujourd’hui. De fait, il ne voyait pas le temps passer. Son imaginaire était décuplé. Les lignes et les mots couraient sur les pages. Celles ci s’affolaient, et son crayon n’avait rien d’immobile dans sa main malhabile. C’était le bazar finalement sur cette table, se promenaient cahiers, crayons, journaux, tasses… L’ambiance dans le café était un vrai charivari.

Il était content de lui et s’imaginait racontant une quelconque mésaventure le lendemain à ses collègues. Sommeil, oui il avait tellement sommeil qu’il ne s’était pas réveillé. Panne de réveil. Cela passerait-il face à Monsieur Turpin, son chef de service ? Le mieux serait d’aborder le sujet autour d’un café, le matin durant ce bref moment de convivialité. Rapidement, aussi vite qu’un  vif éclair, il glisserait la panne de réveil. Alors son sort serait scellé. Soit monsieur Turpin avalerait le mensonge, soit il le tancerait.

Il commençait à s’inquiéter devant ce mensonge. Mentir lui semblait désormais aussi difficile que grimper une montagne escarpée, partir gravir l’Everest avec un chapeau gris et une canne…

Ce mensonge, finalement, ne serait pas une partie de plaisir…

Plage de Saint Jean de Luz

« Seule sur la Plage » J’avais lu, deux fois le message, en faisant un lapsus :

– Une première fois : « Seule sur la Place ». Oui certes je suis seule, mais n’évolue pas sur place, ou sur une Place, sauf celle de la Concorde. Non, c’était une erreur d’aiguillage. J’étais déplacée dans le temps, ou dans l’espace, mais pas sur une place, qui est un endroit fermé, bordé. Je ne peux pas vivre avec des cadres.

– Une seconde fois : « Seule sur la Page » … je pensais instinctivement à ma page d’écriture. Comme l’écriture requiert la solitude, ce lapsus me semble plus pertinent. Je vis dans la solitude absolue.

La plage, pour moi, est faite de sable et non de roches. Pourquoi ? je n’en sais rien. Je suis peu familière des plages de sable près de la mer ou d’une rivière. Je ne m’y vois pas m’y délasser seule ou pas.

« Seule sur la plage » : est-ce une personne (peu importe que je parle de moi ou non)? Une mouette égarée ? Autre chose ?

J’opte pour une personne seule ; j’aime la solitude.

J’imagine cette personne assise ou marchant sur une longue plage de sable doré, et qui regarde lentement la mer se retirer, aller, s’en aller pour peut-être ne plus revenir ? mais si, la mer reviendra, remontera jusqu’à la fin des temps. La personne, elle, va, s’en va pour peut-être ne plus jamais revenir. Et cela reflète bien mon état d’esprit actuel.

J’imagine que la ligne d’horizon n’est pas nette : donc le ciel n’est pas bleu, mais plombé, envahi de nuages, sans vent ; la mer a des reflets gris vert, comme en Nouvelle Zélande, et il est impossible de distinguer la ligne, le trait, la frontière qui sépare la mer du ciel : donc il est impossible de danser entre ces deux univers : un aérien et l’autre aquatique.

Ce qui voudrait dire que mon monde n’est plus partitionné (au moins aujourd’hui, dans l’état de ma pensée, de mon être). Rien n’est plus étanche.

Ce qui me révèle une extrême fragilité de ma personne, une tristesse, un désespoir. Cette solitude n’est donc pas féconde. C’est un état de retirement, de survie, de mélancolie.

En revanche, je suis sur une plage, un espace  et donc, le paysage est dégagé. Rien n’entrave ce que je regarde.

De surcroît, je suis certainement sur une « plage horaire », ou une tranche horaire, sur une pendule, donc dans un temps qui s’écoule doucement mais, qui, sur cette plage, sur cette tranche, est limité, défini.

C’est la note d’optimisme que je retire (encore ce retirement, cette obsession des ruines, de la lenteur), car ce temps sur cette tranche, finira par tomber sur le côté pile ou face du temps ! donc mon monde, cet enfer que je vis depuis 50 ans, devrait s’arrêter net et il me faudra trouver la force de continuer, d’aller sans revenir sur le passé, de penser sans passé, de devancer le futur, l’inattendu, sans le fardeau du passé, de l’histoire.

Je m’imagine donc seule, sur la plage, sur cette page de sable fin, en train de graver des caractères, mon alphabet, mes pages d’écriture, pendant que ce temps sur la tranche passe lentement. Je m’applique à ce labeur ; la mer qui s’est retirée, revient et commence à manger mes mots, tout ce que j’ai écrit sur cette page ; La mer en recouvrant le sable et mes mots, fait que la plage recouvre sa virginité.

J’attends doucement que la mer se retire à nouveau, et je danse, le trait se dessine là où le sable est mouillé. Se réécrit à l’infini, en boucle, cette page d’écriture.

Je sais qu’un jour, une fois que mes idées noires, mes pensées démentes se seront envolées, alors seulement,  je pourrai quitter ce territoire, cette plage et cette page qui appartiendront alors au passé et que je refermerai pour toujours.

Je pourrai alors admirer « La Pergola », bâtisse de la fin des années 20, réalisée par l’architecte Mallet-Stevens qui se situe au centre de la baie de Saint Jean de Luz, et me perdre dans le bleu du ciel.

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E.N.F.A.N.C.E.

Je tire de l’enveloppe une lettre de ma mère me souhaitant la bonne année. Mais il n’y avait pas que cette lettre dans l’enveloppe. Une photo aux bords jaunis m’entraîne à rebours, venait réveiller ma mémoire.

J’étais sur la plage, à marée basse, en larmes au bord de la mer. Je porte un bermuda en laine avec des rayures bleues et blanches. Mes jambes chétives flottaient dans ce bermuda. Mais mon regard se déplace vers le bas de la photo, pour atteindre le sol qui n’est que  sable. Mon pied droit, à gauche donc sur la photo, est nu. J’entends les rires de mon frère et de ma mère. Mon désarroi est immense.  Je n’ai plus qu’une chaussure.

Je frotte mes yeux emplis de larmes. J’ai glissé sur les rochers couverts d’algues. Je me suis retrouvée à terre, au sol.

Ma hotte remplie de crevettes s’était ouverte. Le courant les a libérées. Dans ce tumulte, ce chaos, j’ai perdu ma tong jaune. Avec le manche de l’épuisette, je remue l’eau sableuse, soulève le varech cherchant cette trace jaune, jaune comme le soleil, jaune comme le citron des biscuits que faisait pour moi ma grand-mère ; Ces tongs toutes neuves, me procuraient un sentiment de liberté. Elles étaient un désir assouvi, un interdit bravé. Pour arriver à mon dessein, j’avais accompagné mon père au marché. Le stand de tongs était bien là.

-Quelle couleur te ferait plaisir ? Le jaune était ma couleur préférée.  J’avais enfilé aussitôt les tong tant désirées. En rentrant à la maison, ma mère avait crié. Tu passes tout à ta fille. Quelle honte, des tongs, des chaussures en plastique, des chaussures de pauvres !

Je les arborais fièrement, devant ma mère. Je me méfiais de ma mère.  Le soir, au lieu de laisser mes chaussures sacrées en bas de l’escalier, je les prenais avec moi et les rangeais religieusement sous le traversin. Impossible de trouver le sommeil, je vérifiais à intervalle régulier, la présence de ces plastiques sacrés. Car j’avais peur que ma mère ne me les soustraie durant mon sommeil,

Me revoici sur la grève, j’avais eu beau remuer la mer, la terre, je n’avais pas pu retrouver ma tong perdue.

La honte et un immense désarroi m’avaient envahie lorsque ma mère avait immortalisé la scène avec l’appareil photographique. Les éclats de rire fusaient lors des projections de photos familiales, dominicales. Avec la disparition de ma chaussure, ma mère avait marqué un point en quelque sorte, avait gagné. J’avais le mal de mer.