Monumenta 2011 – Leviathan – Anish Kapoor

Je vais voir depuis 3 ans, l’exposition annuelle « Monumenta » dans cet espace immense, monumental, qu’est la Nef du grand Palais. J’avais manqué la première exposition en 2007.

Mais j’avais adoré les Cinq stèles immenses de Richard Serra autour desquelles, le visiteur inventait sa « promenade ».

J’avais été beaucoup touchée par « Personnes » de Christian Boltanski que j’ai trouvé froide, glaciale, mais empreinte de religiosité, de recueillement.

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Je suis allée voir et revoir « Leviathan » d’Anish Kapoor. Ce Léviathan m’aura renversée, troublée, émue au plus profond de moi.

Cette exposition se démarque des expositions précédentes. Elle dégage chaleur, rondeur, féminité. Elle envahit, s’impose dans ce cosmos, cette voûte céleste qu’est la nef du Grand Palais. Anish Kapoor a choisi de réaliser :

« une seule oeuvre, une seule couleur, une seule forme ».

« Je veux que les visiteurs éprouvent une sorte de choc, esthétique mais aussi physique ».

Le visiteur est face à une sculpture d’un seul bloc mais tentaculaire, à trois pattes. Sa hauteur est de plus de 35 mètres.

D’un point de vue technique, le booklet remis à l’entrée, mentionne :

« L’oeuvre de Kapoor est une prouesse technique. Des milliers de lés de PVC ont été soudés entre eux. Les soudures forment un dessin élégant et très travaillé, comme les tendons d’un muscle. »

« C’est une immense sculpture vide de près de 80.000 m3, une grande enveloppe rouge sombre qui tiendra grâce à la pression de l’air insufflé à l’intérieur »,

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J’ai commencé par visiter l’endroit ou l’intérieur du monstre.

Suis-je dans une grotte ?

Suis-je le sang qui coule dans une artère ?

Suis-je au coeur du coeur de mon père, peu avant son implosion ?

Ai-je retrouvé la matrice, l’utérus de ma mère dans lequel je flottais, alors que je n’existais pas encore ?

Suis-je dans un monstre, la vermine qui envahit tout, dévore tout ?

Suis-je une personne ou un vortex ?

Est-ce que j’existe vraiment, ou ne suis-je qu’une illusion, un mirage, une « fata morgana »?

Je voudrais être dans le cerveau, tel le fluide de la pensée qui circule : j’ai besoin de voir la vie, les idées, le sang circuler.

Ce rouge de vie, si chaud, dont la couleur évolue selon la luminosité, le soleil et sa position dans le ciel, m’a transportée.

Le matin, le midi, l’après-midi, la nuit déclinent des lumières uniques. Je crois y être allée tous les jours, sauf lorsque je me suis absentée pour faire mon devoir de fille, aller voir mon père mort, et lui dire au revoir.

D’ailleurs, j’ai acheté un billet valable, pendant toute la durée de l’exposition, qui s’achève le 23 juin.

J’ai aimé, par dessus tout la découpe de la structure du Grand Palais, qui évolue tout au long de la journée, qui fait que cette exposition se démultiplie à l’infini. Elle sera une succession de moments uniques et différents, pour chacun des visiteurs.

Cela me renvoie à la découpe parfaite de l’escalier de la villa Malaparte, aux ombres des statues de la terrasse de l’Infini, à l’ombre du plongeoir des piscines de David Hockney.

Le disque de ce soleil de Mai, si fort, si puissant, projette toute la structure du grand palais, sa nef et la verrière sur ce Leviathan. Des jeux d’ombres et de lumière, font que la structure du Leviathan et les ombres de la structure du Grand Palais se juxtaposent à l’infini. Tout cela confère une impression de cosmos, d’infini, accentuée par les illusions d’optique.

Il est difficile de dire quel est le moment que j’ai préféré.

Je ne pourrai le dire qu’avec un peu de recul. Néanmoins, j’ai été bouleversée,vers 16h, au moment où le soleil atteint un angle qui vient frapper le bas de ce Leviathan, de voir, depuis l’intérieur, les ombres des gens, situés à l’extérieur, qui touchent le monstre.

Que j’ai aimé voir se dessiner leur corps et, par dessus tout, leurs mains. Ces mains imprimées dans l’instant, disparaîtraient pour toujours, au contraire des mains des grottes, des mains de Louise Bourgeois.

Je me disais que ces personnes non seulement, voulaient toucher ce monstre, le caresser mais aussi communiquer avec ceux qui étaient à l’intérieur, dans la matrice.

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Lorsque je suis sortie de ce ventre, lors de cette naissance, pour aller à l’extérieur, dans un monde en expansion où tout est inversé, renversé, j’ai d’abord scruté le paysage :

Le décor de ce grand palais, entourant cette sculpture minimaliste à l’épure essentielle, est lui morcelé, n’est que fragmentation, fait de nombreuses pièces soudées elles aussi ensemble mais reliées par des rivets et vis au relief étonnant. Le contraste du paysage est saisissant. Cependant, en levant les yeux vers le ciel, ce cosmos, cette voûte céleste, la ressemblance entre le paysage et son contenu, est saisissant : les verres taillés revoient clairement aux lés de PVC.

Là aussi, ce qui m’a frappée est la projection de la structure de la nef, sur ce monstre. Les ombres de la nef, évoluent, se promènent sur ce grand ballon, comme sur un cadran solaire.

J’ai aussi adoré, le lisse de la structure qui permet la réverbération des passants, du décor sur ce monstre. A.Kapoor tend ainsi, à chaque visiteur, un miroir, dans un certain sens. Comment ne pas se remettre en question, devant ce miroir ?

J’ai adoré voir ce père, montrer à son enfant, comment caresser cette oeuvre, un univers, à part entière :

N’étant rien aux yeux des autres, n’existant pour quiconque, et vivant dans mon monde fait d’un désarroi abyssal, d’une noirceur obsessionnelle, je n’ai pas ressenti particulièrement ma petitesse, face à ce colosse, ni ma fragilité, comme beaucoup de personnes le mentionnent. Je les entendais parler de cela.

J’ai davantage ressenti la fragilité de ce Léviathan, de notre monde.

Enfin, j’ai aimé déambuler, me promener dans la solitude du lieu, dans cette solitude qui m’accompagnait.

Etais je dans le vide ou dans le plein ou dans un territoire autre : l’imaginaire ? Je ne sais pas. J’étais hors du temps.

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Anish Kapoor m’a délivré une oeuvre fragile aussi bien que  monumentale, éphémère aussi bien qu’intemporelle, unique aussi bien que multiple, voire infinie.

J’élis, sans conteste, cette oeuvre paradoxale, splendide, qui m’a ravie, qui m’a apaisée et qui me fait réaliser que je peux encore être surprise, être conquise, être subjuguée. C’est donc que mon instinct de survie n’est pas atteint, et que je ne demande qu’à vivre.

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Centre Pompidou – Marathon de lecture

Hier, le Centre Pompidou organisait une journée Marathon de lecture de textes divers : célèbres ou anonymes.

Cf lien 

Je me suis inscrite, pour aller y lire vers 16H30, 17H.

J’avais fait imprimer l’avant dernière chambre . Je trouvais ce texte beau. Et cela me faisait plaisir de le lire à haute voix.

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Je me suis présentée à l’heure dite. Le bleu du ciel avait attiré des passants. Mais ceux-ci regardaient des jongleurs et autres saltimbanques. Le public était concentré sur ces artistes de rue, de cirque à l’affut de quelques euros. Ce public était indifférent et n’écoutait pas, voire, semblait ignorer les textes lus avec passion, amour, et talent.

Il fallait lire à très haute voix, pour se faire entendre. Le brouhaha de la foule semblait étouffer toute phrase, comme si la lecture de ces textes était sciemment censurée par ce public happé par l’inconsistant : une synthèse de l’opium du peuple.

Deux tribunes, pour parler à la Place, telle une agora, avaient été installées, ainsi que des causeuses, pour lire de manière plus intimiste. A l’intérieur du musée, dans le hall, un dispositif semblable avait été mis en place.

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J’étais seule à être seule.

Je me suis installée à l’intérieur, sur une causeuse à 17h, une fois la lecture de Judith Magre terminée. J’ai attendu que les gens se dispersent.

Il n’y avait personne en face de moi. J’ai lu ce texte à haute voix, pour couvrir le bruit, dans le vide.

J’étais dans un état étrange de vide, concentrée sur mon texte, et souhaitant le lire avec amour et dignité.

Deux passants fatigués, las, sont venus s’asseoir, en face de moi, dans l’indifférence la plus totale. J’avais l’air de les déranger, et ils se sont vite levés, pour aller se reposer plus loin, je suppose. J’en ai fait abstraction.

J’ai lu ensuite, une page des Exercices d’admiration d’E.Cioran : « Elle n’était pas d’ici », dédié à Susana Soca, dans l’indifférence la plus totale, également. Ce texte est si beau pourtant !

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J’ai trouvé ce moment de lecture intéressant. Il synthétisait bien ce que j’étais: « Rien », ainsi que ma déchéance, mon absence, mon inconsistance.

Il m’apprenait l’humilité dont doivent faire preuve les êtres exclus, qui n’existent pas, qui sont au rebut. Je m’habitue peu à peu, à ma condition « d’être du néant », de « femme obsolète ».

Je souhaite continuer mon chemin de vie, à ma manière, et refuse la superficialité, l’instantanéité. Je sais que je ne peux plus susciter une quelconque curiosité, que je n’ai jamais suscité d’intérêt, puisque je ne dispose de rien, et que j’ai choisi de vivre dans l’ombre, de manière discrète.

Je suis dans un état en survie. J’attends que la mort vienne me prendre par la main, puisque mon état d’épave a été décrété par les hommes. Ils m’ont condamnée à mort, à ne plus être.

Excepté écrire, rien ne m’apporte du plaisir. Je vis repliée, pour éviter les blessures. Mon âme, mon corps sont à fleur de peau.

Même, le souffle doux de l’air, l’odeur des tilleuls en fleurs, les paroles neutres, me font mal, entaillent mon corps et mon âme, qui sont à l’agonie.

Je ressens le geste froid et sec de l’arme blanche qui est, à chaque occasion, planté dans ma chair.

A chaque fois, la douleur est plus forte.

Je voudrais perdre tous mes sens, pour ne plus avoir à souffrir.

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Charlotte Perriand : du Japon au Petit Palais

Charlotte Perriand dont une exposition se tient au Petit Palais à Paris  , est une artiste inclassable, connue pour avoir  travaillé avec Le Corbusier, Pierre Jeanneret. Elle a exercé à la fois le métier d’architecte, de designer, de photographe, de conceptrice de meubles, d’enseignante….

Il ressort de cette exposition que je suis allée voir en avril, qu’elle a été une femme libre, en avance sur son temps.  L’exposition met en exergue le rôle de la photographie dans son oeuvre, ainsi que le concept « d’art brut », qui lui a permis de s’inspirer de mixer, d’utiliser dans ses créations, les matières naturelles et l’acier : bois, ossements, détritus… Son goût pour l’art brut a donné de merveilleuses créations.

Son processus de création, tout comme ceux des grands artistes (je pense à Calder, Moore, …) rejoint l’amour qu’elle portait pour la nature, les grands espaces. En temps de guerre, tout peut être utile ! Et Charlotte Perriand en aura vécu deux grandes.

Revenant du Japon, je souhaitais mettre davantage l’accent sur ce qui m’a sans doute le plus frappé dans son travail : sa gestion de l’espace, l’épure des lignes, la rigueur, l’importance du vide et du plein, la prégnance de la nature (l’art brut), qui font que son oeuvre, avant même qu’elle ne se rende au Japon en 1940, était en parfaite adéquation avec l’esthétique japonaise.

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Charlotte Perriand a longtemps conçu  l’aménagement des demeures que Le Corbusier  construisait : l’intérieur ne devait pas être dissocié de l’extérieur.

Elle partage avec lui la rigueur, le souci du minimalisme, résumés par cette règle d’or : « La fonction crée l’objet ». Cette rigueur, sera encore plus prégnante, après ses voyages et expositions au Japon (1940 et 1955).

Mais son attirance pour le dépouillement remonte à bien plus loin , à son enfance, après un séjour à l’hôpital : « Pour la première fois, instinctivement, je découvrais le vide “tout puissant parce qu’il peut tout contenir”. »

Une rigueur, encore renforcée, par un voyage au Japon, en 1940, où elle est invitée, par le ministère impérial du Commerce.

Elle sera « conseillère de l’art industriel du Bureau du Commerce, auprès du ministère impérial du commerce et de l’industrie ».

Sa mission consiste à orienter l’industrie japonaise vers l’Occident. Elle donnera des conférences et enseignera auprès de jeunes architectes. Durant son séjour, sa vie au Japon, elle sera frappée, marquée, imprégnée de l’art de vivre japonais, la philosophie du vide, la gestion de l’espace ainsi que l’esthétique japonaise que l’on retrouve en abondance dans l’habitat et l’artisanat.

Elle sera initiatrice de deux expositions au Japon : une en 1941 (seule) et une en 1955 (en collaboration avec Fernand Léger et Le Corbusier)


Bibliothèque « Nuage », Chaises « Ombre », Chaise longue en Bambou et Banquette « Tokyo » inspirée par une arête de poisson

Ainsi, une version de la célèbre chaise longue à ossature en acier conçue en collaboration avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret (1928) est-elle créée artisanalement, en bambou, en 1941.

Les chaises « Ombre » sont réalisées au Japon, éditées par Takashimaya et présentées pour la première fois à l’exposition « Synthèse des arts ».

Confrontation d’une arête sculpturale et de la banquette « Tokyo » de 1954

Table basse en Hinoki (Cyprès) de C.Perriand

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De retour en France, de 1965 à 1969, elle travaille, avec Junzo Sakakura, à l’aménagement de la résidence de l’ambassadeur du Japon, en France, près du la rue du faubourg Saint Honoré.

Je me rappelle, alors que j’étais étudiante (et finalement, cela aura été sans doute l’inception de tous mes voyages au Japon), mes visites régulières à l’ambassade du Japon, avenue Hoche, avec ce hall au design si particulier. A l’époque, je ne pensais pas que charlotte Perriand était un petit peu derrière cela. Mais ce lieu me fascinait par sa sérénité et sa beauté intérieure.

Enfin, en 1993, elle conçoit le pavillon de thé pour l’Unesco. Même si cet ensemble est splendide, cela sera sans doute, ce qui m’aura le moins marqué dans l’oeuvre de C.Perriand.

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J’ai été frappée de voir des photos d’elle, toujours, radieuse, souriante, épanouie.
Son visage affichait toujours un merveilleux sourire.
Je souhaitais terminer cet article par une main, une table de Charlotte Perriand qui pour moi, a la forme d’une main. Pourquoi aurais-je vu cette main tendue vers moi ?
Cette main était pour moi, un signe d’un tout petit espoir, un signe de renouveau, qui réussissait à sortir de terre, tel un rhizome, après cette dizaine de jours de silence, cette incapacité à écrire tant ma tristesse est immense, tant l’énergie me manque.
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Broken Thoughts

Here is the strange and bizarre thought I had all day long :

Questions are a burden to others; answers a prison for oneself.

I guess this is the reflection of the depths of my despair. I saw my distorted soul in the mirror, just like I saw my distorted face as a Bacon painting.

Will this touch of sadness, not to say, this depression, end up ?

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I would like my state levels off.

I would like to reach a quiet plateau.

I do not request happiness, but just a peaceful mind.

I would like so much to feel a welcoming hand holding mine.

I do not want to see see anymore these hands again, in a nightmare :

Shane Willis

They made me thought of Escher drawing hands, of Escher impossible prints :

La dernière chambre

Et si tout ce que j’écrivais récemment, n’avait été qu’une prémonition à la disparition de ce père ?

Cette mort, le fait de ne pas l’avoir reconnu, ce détachement, cette indifférence et ce devoir de fille que j’aurai fait jusqu’au bout ne font que mettre en exergue mon inexistence, ma déchéance et le vide de ma vie.

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Oui, je me suis levée à l’aube. D’ailleurs, je n’avais pas dormi, dans cette nuit de vendredi à samedi.

J’ai pris ce train pour Angers. Et comme si mon père ne voulait pas que je fasse mon devoir, il aura fallu qu’une montgolfière tombe sur les caténaires et stoppe mon train au Mans.

Il était 9h et la messe commençait dans ce domaine perdu, une heure plus tard. J’ai trouvé un taxi pour faire ces cent kilomètres. Dans l’impossibilité de trouver cette abbaye, l’entreprise de pompes funèbres est venue me chercher, sur une rocade d’Angers.

Je suis arrivée, juste pour l’entrée du cercueil, dans la chapelle. L’endroit appelle au recueillement. Même si, j’avoue que je n’ai pas réussi à me recueillir, à cause du monde et de la messe. Je n’apprécie les églises que lorsqu’elles sont vides.

A la sortie de l’office, j’ai retrouvé tout un pan de famille perdue depuis près de 30 ans. J’étais seule à être seule. Personne, ne m’a posé une seule question sur ce que je devenais. Qu’aurais je répondu à « Que deviens tu ? »  Rien, eût été la seule réponse possible. C’est le genre de réponse que les gens ne veulent pas entendre.

Le vide se voyait à ce point sur ma personne ?

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Nous avons pris la route pour Sancerre. La dernière fois que j’étais allée là-bas, c’était à l’occasion d’un enterrement, il y a trente ans.

La chaleur ne faisait qu’accentuer ma fatigue. J’ai réussi à m’assoupir quelques instants.

Nous avons eu du mal à trouver le cimetière de Vinon. Nous sommes arrivés juste pour 16H30. Il régnait dans cet espace confiné, bordé de murs, une chaleur estivale. Le soleil me brûlait.

Le cercueil reposait au dessus de cette dernière chambre. Il a été demandé de réciter un « Notre père » et un « Je vous salue Marie ».

J’avais oublié les mots de ces prières enfantines. Je n’avais pas la foi. Pendant que les autres récitaient,  je me demandais comment ce cercueil plus long que la tombe, pourrait descendre au fond de ce caveau et notais que la tête de mon père regarderait l’Est, verrait tous les jours, le soleil se lever.

Lors de la mise en abîme, lors de la descente du cercueil, dans cette dernière chambre, celle de l’éternité, j’étais oppressée, et au bord du malaise. J’étais en larmes de voir ce cercueil, posé si profond. Nous étions tous en larmes, pour des raisons différentes, je suppose.

Une personne qui le connaissait bien, est venue vers moi, pour me dire que ce père était un homme « bien ». Il ne se vantait pas d’avoir soigné gratuitement des enfants déshérités, d’avoir aidé l’Eglise. Ces paroles n’ont fait que retourner le couteau dans la plaie. Prenant le prétexte de me recueillir, j’ai pu m’isoler ; J’avais failli crier. Que j’aurais préféré avoir un « bon père », proche, aimant et doux, pendant mon enfance, plutôt qu’un père soignant les pauvres.

Il fallait qu’il se rachète à sa vieillesse, du mal qu’il nous avait tous fait ? Comment effacer le mal qu’il m’a fait, ce traumatisme, qui m’a hantée et conduite à cet état de décomposition ?

Jamais je n’ai été aussi triste.  Je me sens cassée en mille morceaux, sans force. Toute la tristesse de cette vie silencieuse, douloureuse ré-émerge et se répand en larmes.

Qu’aurait pensé mon père, s’il m’avait revue ? Et d’ailleurs, en regardant ce cercueil, il me regardait encore pour quelques instants, ainsi que le bleu du ciel. Qu’aurait-il pensé, en voyant ma face, ou ce côté pile de mon visage ?

Et, qu’ont pensé les quelques personnes, perdues depuis près de trente ans, à cet enterrement, en me voyant surgir de nulle part ? Je les sentais m’observer.

Je savais que j’étais une épave, une ombre épuisée, psychologiquement et physiquement, que j’étais tout simplement personne et qu’ils n’auraient pas à m’oublier puisque je n’existais pas.

Je pense que mon désarroi, ma détresse abyssale, mon physique décomposé, mon extrême fatigue faisaient qu’ils avaient honte de ma personne, et pire, sans doute, pitié.

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Mes trois nièces auront été le seul rayon de soleil de cette journée.

La plus petite m’a promis de me dessiner des coquelicots oranges et des papillons jaunes. Ils étaient les seules marques de beauté, de couleur de ce cimetière, les seules notes gaies, qui dansaient dans le ciel et virevoltaient délicatement dans cette fournaise.

J’ai juste eu le temps de dire « Au revoir », poliment. Le taxi était à l’heure. J’ai pris mon train à Cosne sur Loire. Ce train venait de Nevers, pour rejoindre Paris, en fin de soirée.

Je ne regrette pas d’avoir fait ce second deuil, même s’il a rouvert, agrandi des plaies.

Je n’ai aucune illusion, aucun rêve, je n’attends rien, n’espère rien : aucune douceur, aucune joie.

Mon activité principale, le coeur de ma vie, résident désormais à écrire au dessus du vide et du néant, dans cet espace stellaire. Mon champ d’écriture est la voûte céleste. je ne cherche plus à exister, mais seulement inspirer, expirer, respirer, survivre, en attendant que la mort vienne prendre ma main.

Je n’existe pour personne.

Avec cette dernière chambre, une page s’est tournée. Il faut entamer un nouveau Moleskine. Seules des pages blanches m’attendent.