Musiques du monde : la méditerranée de Roula Safar

J’avais repéré par hasard cette affichette en promenant mes yeux embrumés de sommeil sur les murs du métro :

« Mélismes sacrés et profanes de Babylone à Grenade, avec Roula Safar, mezzo-soprano, guitare et percussions »

Il me fallait me rendre à cette invitation au voyage.

ROULA_SAFAR_

L’auditorium de taille modeste s’assombrit. Le public s’assagit, devient silencieux. Des projecteurs illuminent alors la scène et Roula Safar arrive. Elle a un peu l’allure d’une gitane avec sa robe rouge et longue, ses cheveux noirs un peu fous, son regard noir et vif. Mais le port est altier, le sourire doux et la voix enchanteresse. Son visage laisse transparaître cette esthétique de l’aridité que j’ai découvert au moyen orient.

J’ai fermé les yeux. Pendant une heure, Roula Safar nous a fait traverser la géographie en abolissant les frontières du bassin méditerranéen, en laissant de côté les clivages religieux. Roula Safar nous a également menés au travers d’un dédale historique en chantant des textes anciens sacrés, incantation à des dieux, des textes profanes, des poèmes d’auteurs contemporains comme Andrée Chedid, par exemple.

Elle a su faire revivre des langues mortes, perdues. De sa voix profonde elle a magnifié le Grec, l’akkadien, l’araméen, l’ougaritique, l’arménien, l’arabe, le français, le berbère, et l’espagnol.

Avec peu, mais de beaux instruments : sa voix de mezzo-soprano, sa guitare, et quelques percussions, Roula Safar la magicienne m’a transportée et fait rêver.

sergilla

Je marche dans Sergilla, ville morte de Syrie, en plein mois d’août. Le soleil de fin d’après midi fait revivre les couleurs et les odeurs. Les herbes brûlées par le soleil et le vent, les chardons poussent sur cette terre d’un brun profond. Les figuiers libèrent une odeur de suc. Leurs feuilles recroquevillées s’ouvrent un peu pour tenter de capturer le soupçon de fraîcheur qui s’installe. Les oliviers aux troncs épais et tortueux montrent leur capacité à s’épanouir dans ce monde hostile.

Tentative d’épuisement

Les cloches de Saint Sulpice ont rompu le silence et ont sonné à toute volée répandant des ondes de joie, mercredi à près de 19H30. Etrange horaire … Ce ne pouvait être que pour célébrer un nouveau pape. Etre ainsi informée, de manière désuète, m’a enchantée.

Réveil nocturne. Je décide d’aller marcher dans la nuit ondine. Le lourd porche se referme. Le pavé brille sous l’effet de la pluie.

Comment décider d’un itinéraire ? J’emprunte la rue Saint Sulpice, et me dirige vers l’église, cette grande masse d’ombre. L’absence de piéton, de voiture, de vie confère à cette sortie un caractère magique. La lumière blanche des vitrines, le regard perdu des mannequins, le seul bruit de la pluie amplifient ma solitude.

Le café de la Mairie sommeille. J’y vois Georges Perec travailler sur sa « tentative d’épuisement  d’un lieu parisien » 

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Georges Perec – 1974 – Café de la Mairie, Place Saint Sulpice – Paris

Le temps est aboli, je déambule sans but, sans chemin. Suis je dans un rêve, dans la réalité ?

Mon regard est attiré par une ombre telle un fantôme. Dans la nuit profonde, la lumière forte d’un projecteur se focalise sur la statue de Saint-Paul au sein de l’église. La lumière projette sur le vitrail l’ombre du saint avec son épée.

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C’est pour moi une invitation au voyage. Je me souviens alors que tous les chemins mènent à Damas. Est-ce que le chemin de Damas me donnera la foi ?

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Le croassement des corneilles me réveille. Le cri aigu des mouettes rieuses me sort définitivement de mon sommeil. Se sont-elles égarées pour habiter au coeur de Paris ? Non, elles viennent et reviennent danser dans le ciel de la rue Malaparte. Elles ont sans doute élu domicile, au jardin du Luxembourg, pour l’hiver.

La fièvre fait frissonner tout mon corps. La tête endolorie par de sourdes vagues m’empêche de penser distinctement, de me poser, me reposer. Le fluide de la pensée est asséché. Mon cerveau est tel un paysage désertique, ravagé par le sel. Je déraisonne, déforme les sensations, les amplifie. Le mal qui sommeillait au fond de moi, qui se faisait discret,  se réveille tel un volcan et m’envahit. Désespoir, mélancolie, souffrance et mort, me hantent comme de vieux compagnons.

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La voix  de Paul grésille au téléphone. J’entends une moquerie injuste : Me voici traitée de snob. Ce qualificatif me révolte, car lancé à la va-vite, sans aucun fondement.

Je prends la définition du Larousse : « Qui affecte et admire les manières, les opinions qui sont en vogue dans les milieux qui passent pour distingués et qui méprise tout ce qui n’est pas issu de ces milieux ».

Je tente de rétorquer : « je n’aime ni la vogue, ni le milieu. Je vis sur l’arête ».  Mais Paul, d’humeur espiègle, campe sur sa position. J’ose espérer qu’il ne le pense pas réellement mais le doute subsiste en moi. Et cette idée saugrenue aura taraudé mon esprit fiévreux, le weekend entier.

Du côté de chez Proust


J’ai quitté « Du côté de chez Swann » pour basculer sur l’autre rive, « Du côté de chez Proust ».

Suis je au théâtre ? J’entends du bruit dans les coulisses. Le pas lourd et lent d’un homme dans l’escalier m’évoque les trois coups de batons tapés par le régisseur.   Il ne manque que les rideaux rouges. Et moi, qui suis je dans tout cela ? le public, l’acteur, le régisseur, le machiniste ? Non je ne suis personne, rien.

Du côté de chez Proust - Curzio Malaparte

Du côté de chez Proust – Curzio Malaparte

La seule musique de ce théâtre est celle des cloches des deux églises voisines :

– celles de Saint Sulpice, dont j’aime la sonorité grave, profonde, solennelle. Elle me fait penser à une voix de contralto. J’imagine le battant venir frapper la pince de la lèvre inférieure. Le choc envoie les ondes sonores dans la panse puis la robe,

– celles de l’église Saint Germain des Prés ont une tonalité plus légère. De surcroît, en sonnant trente minutes plus tard, elles me semblent propulser un vent d’insouciance, marquer un détachement, voire une certaine nonchalance.

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Le froid a broyé mes os, a endolori chacun de mes muscles.

Le soleil dominical m’a entraînée rue Férou, la plus jolie rue de Paris à mes yeux. En traversant la Place Saint Sulpice, devant la fontaine des quatre évêques, Bossuet, était bien là, à mes côtés, veille sur moi.

Statue de Bossuet - Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice - Paris

Statue de Bossuet, évêque de Meaux – Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice – Paris

Ivre de fatigue, pas encore amarinée à mon bateau, Rimbaud me livre son poème rue Férou.

Rimbaud-bateau ivre - rue Férou

Rimbaud-bateau ivre – rue Férou

Les peintures de Chagall au Musée de l’orangerie n’arrivent pas à m’apporter la légèreté que j’y lis d’habitude. Rien n’y fait, ni ses compositions poétiques, ni les couleurs gaies des toiles. Je suis davantage dans la guerre, que dans la paix.

Chagall, entre Guerre et Paix - Musée du Luxembourg

Chagall, entre Guerre et Paix – Musée du Luxembourg

Emplie de mélancolie, je ne vois ni le bleu du ciel, ni les rayons du soleil. Je ne ressens aucune paix intérieure à demeurer enfin rue Malaparte. Une nouvelle fois, une fois encore, je montre une incapacité totale, entière, complète, à éprouver ne serait-ce qu’une once de bonheur. La tristesse est rivée à mon corps, à mon âme, et broie mes pensées.

Je marche lentement vers un monde tourmenté, dans la solitude de ce jardin. Je suis dans l’obscurité malgré le soleil qui se déploie de mille feux. La rue Malaparte, du côté de chez Proust est ma dernière demeure.

Curzio Malaparte et son chien - Terrasse de la Villa Malaparte - Capri

Curzio Malaparte et son chien – Terrasse de la Villa Malaparte – Capri

J’aurai passé le court temps de ma vie à vouloir m’échapper, m’enfuir et voyager vers de nouveaux cieux, pour rêver, désirer. Ceci est sans espoir. Mes pensées, ma prison mentale, font que je vis dans le pays où l’on n’arrive jamais.