Dis moi ce que tu caches au fond de ton coeur

Elle marche d’un pas vif. Les sandales claquent sur le trottoir. L’étoffe souple et longue, virevolte autour de son corps.

Jason dévale l’escalier et vient à la rencontre de la femme, prestement, comme un loup, en silence. Tout de noir vêtu, il la regarde gravement.

De sa main gauche, il attrape le foulard. Le drapé de soie file entre ses doigts. L’étoffe crépit, se froisse, se crispe. Un clac résonne : le foulard est tendu.

Avec ses bras, Jason l’embrasse doucement. L’étoffe recouvre ses paupières. Jason approche sa bouche et  murmure à l’oreille :

« Ton visage serait-il un miroir ? Dis moi ce que tu caches au fond de ton coeur. »

M.Monroe, 1957 – Richard Avedon

Le tissu est tendu contre ses paupières. Elle a laissé faire Jason. Devant elle, s’étale un paysage de silence. Le bruit de la rue a disparu. La voix basse de Jason est nette, claire. Dans le noir, les sens s’éveillent. Le temps se ralentit. Les repères ont disparu.

Jason termine son poème, envoûté par son parfum.

La passante, laisse filer le foulard. Un fragment de seconde se passe, elle goûte à la lumière ;  reprend sa marche, traverse la chaussée, et disparaît pour jamais au carrefour, en s’engouffrant dans la rue qui mène à la seine.

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Peintres Américains : Edward Hopper – Regards

Une rétrospective dédiée à E Hopper va se tenir au Grand Palais du 10 octobre 2012 au 28  janvier 2013.

Les vacances aoûtiennes ont été pour moi l’occasion, de revisiter sa peinture, son oeuvre. Edward Hopper a eu la chance et le génie de capturer et de nous restituer les instants uniques, les moments charnières, de tension, de suspense, cette fine ligne, cette arête que sont les Etats-Unis au court du XXème Siècle en train de passer, de basculer « en masse » de la société industrielle à la société de consommation, de passer du médium aux mass-media.

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E.Hopper a obligatoirement un caractère fort et de la détermination. En effet, il a vécu à la même époque que Picasso, Klee, Mondrian… et tous les grands peintres abstraits du XXème siècle. Né aux US, sur la côte Est, il fait son tour d’Europe comme tant d’artistes et d’intellectuels américains. En France, il se sent attiré davantage par la peinture de Manet, ou celle de Courbet que par l’avant-garde. De retour aux US, E.Hopper suivra un tout autre chemin que ses pairs qui se délectent dans l’abstraction. Lui a choisi l’arête, le bord, ceux de l’Amérique, du réalisme, au coeur du XXème siècle. Il s’en tiendra à ce cap.

Ainsi, la peinture d’Hopper dégage-t-elle un petit décalage dans l’art du XXème siècle. A contre courants, le peintre a eu la chance d’être reconnu de son vivant. Le MoMA et Whitney Museum achètent ses toiles dès 1925. Son oeuvre, vue avec un peu de recul historique, reflète bien, l’Amérique à cette époque, et l’idée qu’elle suggère à une européenne telle que je le suis : les grands espaces, l’avénement du cinéma, l’architecture urbaine renouvelée, l’individuation grimpante de notre société, la société industrielle basculant à la société de consommation !!!

Avec Hopper, nous sommes à l’aube de la société de consommation. Et oui, ce sont les vitrines d’Edward Hopper qui me le suggèrent.

Nighthawk – 1942 – Edward Hopper

Nombres de ses toiles représentent des vitrines de bureaux, de café, de restaurants, des entrepôts, en attendant les boutiques.

Sunday – 1926 – Edward Hopper

Les rues sont vides, à cause de ce coup de semonce, cette aspiration, ce vide qu’est la grande dépression de 1929. New York, ses environs s’urbanisent, se développent. Les immeubles de bureaux se remplissent d’hommes et de femmes. Les voitures sont là, les pompes à essence aussi ; les banlieues, sont-elles en train ou vont-elles, se dessiner sur ce paysage ?

Western Motel – 1957 – Edward Hopper

Si le personnage de ce tableau nous regarde, ainsi, c’est qu’il n’est pas encore temps de partir en week end, de consommer, d’aller découvrir … Mais E.Hopper porte bien le regard du spectateur, de celui qui regarde le tableau, vers le paysage qui reste à dessiner, à inventer. Ce serait comme si, cette femme, qui regarde le peintre, lui révélait ses pensées et qu’Hopper les relayer, via son regard, notre regard, vers l’extérieur, vers le paysage. Hopper n’est-il pas en train de manipuler le spectateur, comme pourrait le faire de la publicité ?

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Le blog de Claire O’Neill « The big picture » nous montre, dans l’article New Topographics, à quel point E.Hopper a influencé, a marqué la photographie de la seconde partie du XXème siècle. La Fraenkel Gallery, spécialisée dans l’art photographique et le catalogue : Fraenkel Galery book « Hopper and company, exploring a painter’s influence on photography » nous révèle bien la même chose :

« Edward Hopper’s relevance to American photography becomes clearer with each passing decade. His respect for humble subjects, his interest in the psychological, his depth as a landscape artist, and his astonishing sensitivity to color as a means of communicating feeling, are only some of the elements that may have led the writer Geoff Dyer to theorize that Hopper ‘could claim to be the most influential American photographer of the twentieth century—even though he didn’t take any photographs. »

Oui, E.Hopper me parle bien de duplication, de multiplication et de consommation des images, avec des slogans ! Il nous restitue le frémissement, la frénésie et l’appétit pour les media naissants. Les images, objets, messages, seront alors facilement dupliqués,  puis répliqués, communiqués, multipliés, « copiés et collés ». L’ère des mass-media est arrivée.

The Ground swell – Edward Hopper – 1939

Ce tableau nous montre encore le caractère génial de la composition d’Hopper. Oui, il nous mène en bateau. Via cette toile marine peinte à l’été 1939, avec ce voilier, E.Hopper, montre un paysage à la clarté sans pareille. Quatre ou cinq personnages regardent une bouée sombre et sa cloche, qui sonnent le glas. Ainsi, E.Hopper nous mène-t-il à la radio, et ses messages inquiétants de cet instant là. Il relaie, en dupliquant les cirrus dans le ciel, en magnifiant la houle, les ondes marines, le message inquiétant : Quelque chose de grave est en train de se passer, va se passer ! La guerre est déclarée via « the king speech » :

The King Speech – 2011

Edward Hopper nous mène « en bateau » pour nous mener aux media : la radio, la télévision, la publicité, le cinéma, la photographie, les journaux, les dessins animés !  

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La lumière est un matériau, un personnage  à part entière des tableaux d’Edward Hopper. Il manie la lumière naturelle, artificielle, mais aussi celle du cinéma, ou de la photographie, de manière sophistiquée, élaborée.

Avec la lumière, il compose à merveille ses tableaux et les imprime telle une strie dans notre mémoire. Ce style ne s’oublie pas. Hopper ne fait pas que reproduire, ou dessiner, il « met en scène » et surtout il éclaire, tel le plus grand des cinéastes.  La lumière aspire le regard, envoûte les personnages. Qui regarde quoi ?  Où est le peintre, celui qui peint, mais aussi, où est le narrateur, celui qui raconte l’histoire? Où se porte le regard du narrateur, que veut nous montrer E.Hopper ?

Ce sont bien ces questions littéraires, que je me suis posée en tant que spectateur.


Night Windows – 1928 – Edward Hopper

Hopper se projette-t-il au cinéma ou fait-il son cinéma ?  On le croirait au milieu d’un carrefour, perché sur une grue, en train de filmer, manier la caméra et plonger  !

Early Sunday Morning – 1930 – Edward Hopper

Et sur cette toile, prépare-t-il les décors du prochain film ? Il ne manquerait alors que le projecteur pour nous mener à notre futur solitude ??? Est-ce cela qui se trame, qui se file, qui se filme ?

Les spectateurs sont arrivés…. Sont-ils encore en train de bronzer sur le transatlantique?

People in the sun – 1960 – Edward Hopper

Il suffit juste de les diriger vers le Circle Theater,

The Circle Theater – 1936 – Edward Hopper

de les mettre dans une pièce et d’éteindre la lumière. L’ouvreuse les attend

New York Movie – 1939 – Edward Hopper

pour le début du film. Hopper nous attend pour lancer le film et allumer ses projecteurs sur le personnage principal :

Morning Sun – 1952 – Edward Hopper

Hopper nous offre des ondes, des tableaux imbriqués pour nous faire rêver, nous projeter  et aller hors des frontières, sortir de la boîte, comme l’ont si bien repris et compris les frères Coen dans Barton Fink, film sur le Hollywood, le cinéma, l’inspiration littéraire, la reproductibilité des succès…

Barton Fink, E & J Coen – 1991

La série des tableaux imbriqués, ou vus de la chambre, ou d’une pièce, d’un espace intime, clôturé délimité, permet au spectateur de jouer au billard, de passer de tableau en tableau et d’inventer l’histoire qu’il souhaite.

Je termine avec le tableau qui m’inspire le plus, qui me correspond, qui me fait rêver :

Il s’agit d’une chambre, obligatoirement. Elle est vide et anonyme mais c’est la mienne, je la reconnais puisqu’elle donne sur la mer !  Je relis, devant la méditerranée, La Peau, de Curzio Malaparte, et je me fais mon cinéma.  Je suis à Tyr, au Liban, en cet endroit unique au monde où une porte s’ouvre sur la méditerranée ! avec cette lumière, le tableau devient presque géométrique, abstrait et je veux rêver au bleu septembre !

Sun in an empty room – 1963 – Edward Hopper

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Médée

La tragédie avait marqué le tout début de l’été. Retirée dans ce monastère, au coeur des montagnes libanaises, je méditais non des textes sacrés, mais Médée d’Euripide.

Je lisais en parallèle, l’horizon du Mont Liban, et les vers tragiques d’Euripide. Je rapprochais ces deux histoires, et puis la nôtre. L’aridité du paysage qui se dessinait alors devant mes yeux, relevait de l’esthétique. Oui, il invoquait, de manière synthétique et pourtant intense, la pureté des plus belles gemmes, la virginité d’un monde ancien et révolu. J’avais devant moi un triptyque totalement, tragiquement, absolument parfait.

Isabelle Huppert, Médée, Euripide

Je tournais la dernière page de la pièce, j’éteins la petite lampe de chevet. La voûte céleste m’offre un ballet d’étoiles filantes. Impossible de m’endormir avec ce grand point d’interrogation qui avait jailli de ce livre. Ce qui me tourmentait, me taraudait, m’envahissait telle une sournoise inquiétude, anxiété, était l’effroi. Je n’osais ouvrir la bouche, de peur de crier, d’hurler ma douleur. Mon corps tout entier se convulsait de souffrance. Tout cela dura jusqu’au petit matin, jusqu’à ce moment où, entre chiens et loups, je saisis mon moleskine et écrivis :

« Pour terminer notre histoire, Il a su trouver, comme Médée, ce qui me ferait le plus mal au monde. Qu’est-ce qui aurait pu le faire souffrir ? Qu’est ce qui avait grâce à ses yeux ? ses amis ? non ; ses proches ? non ; ses parents ? non ; son épouse ? non ; alors, le fruit de sa chair, ses deux enfants ? non. Et c’est bien ce NON que j’écrivais doucement, en appuyant fort sur mon crayon, qui me faisait hurler intérieurement. Il s’aimait davantage que ses propres enfants.  Seuls, lui et sa place, comptaient. Cette place, la place des pensées,  ressemblait à la Place de l’Enfer. C’était bien la perte de la Place et uniquement cela, qui aurait pu le précipiter dans l’abîme. »

Loin d’être Médée, je n’ai jamais cherché à faire du mal, puisque je ne suis personne, puisque je ne suis que néant. Mais, je savais que j’avais raison et cela m’effrayait.

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Désorientée ?

La journée avait pourtant bien commencé. J’avais marché à travers Paris tout l’après-midi. Lasse, je m’arrêtais. Je n’ai pas osé m’installer en terrasse de peur d’être refoulée, puisque j’étais seule. Je prenais donc le soleil, debout, sur cette place, en buvant une San Pellegrino achetée à l’épicerie. Un orchestre se mit à jouer et attirait les badauds comme le nord capte l’aiguille de la boussole. Je me tenais, contre la barricade. La lumière de fin d’après midi donnait à la pierre une couleur chaude, dorée. Même moi, qui n’ai pas l’oreille musicale, qui ne sais apprécier ces morceaux de musique touristiques, avais mal, tant les fausses notes et l’arythmie massacraient mes tympans, plus qu’une otite.

Les amoureux se retrouvaient, les couples se tenaient la main, les amis étaient ensemble. Un étudiant des Beaux arts croquait la scène, un peu à l’écart. En plein milieu de la foule, ma solitude était exacerbée. Je sentis couler des larmes de fatigue.

Je me dirige vers la librairie à proximité. Je tombe sur un livre du dernier écrivain. En ouvrant une page au hasard, mes sourcils se froncent, mes mâchoires se contractent. La page que je lis, à travers ce style élégant,  me rappelle qu’à quarante ans, une femme n’est plus une femme. Alors à quarante neuf, je suis une vermine, un détritus, abjecte, provoquant dégoût et répulsion. Mes larmes roulent sur mes joues. J’ai envie de crier, mais je me retranche dans le silence exquis de mes mots. Mes nerfs se tendent. je suis au bord du précipice. je m’enfuis, terminant le trajet jusqu’à chez moi à pied.

Les feuilles mortes des platanes entassées sur le rebord du boulevard sentaient l’arrivée de la rentrée, étaient un présage à l’automne et aux promenades en forêt.

Je monte les six étages à pied, sans essoufflement. Je saisis le marteau sur la porte. J’aurais voulu le tenir comme une arme et me faire du mal, m’anéantir. Par instinct de survie, j’ai cogné doucement celui ci contre la porte. Il ne sert à rien de me faire davantage mal, et puis, je n’existe pas, suis inconsistante. Les « MetM’s » étaient rentrés dans l’après midi de Bretagne. Bronzés, reposés, Michèle rangeait valises et lançait les machines alors que Michel s’occupait des fruits de mer.

Nous étions conviés Nicolas, moi et les enfants à dîner, comme chaque dimanche. Le rituel reprenait. Une nouvelle année scolaire entamait sa révolution.

Blottie dans les bras de Nicolas, ses mains parcouraient mos dos pour me consoler. Je regardais les yeux déconcertés de Nicolas, légèrement rapetissés, derrière ses lunettes de myope. Il ne comprenait pas ma souffrance, ne pouvait imaginer mon désespoir. Pourquoi manquais-je d’amour à ce point ? Je n’avais jamais été aimée, j’étais mal aimée. Comment se faisait-il alors que je ressente l’absence d’amour, puisque personne ne m’a aimée. L’amour est-il un sentiment humain, vivant ou était-il naturel, spontané, animal ? Est-il possible de ressentir son manque alors qu’on n’a jamais été aimé ? Est-ce que cela suffit de voir des gens s’aimer, pour avoir envie d’aimer, d’être aimée, par simple mimétisme ? Je vivais au bord du précipice, sans ressentir quoi que ce soit, si ce n’est le vide, le néant, l’absence. J’étais déboussolée.

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