Imbrication

Ce matin, les choses se sont imbriquées différemment. Il commença par regarder le bleu du ciel au lieu de regarder ses pieds. Il s’arrêta au café du coin, et prit tout son temps pour boire son café. Au lieu de partir et de s’engouffrer dans le métro pour aller travailler, il décida d’ouvrir son cahier à la couverture bleue, et d’écrire. Non, il n’irait pas travailler aujourd’hui. De fait, il ne voyait pas le temps passer. Son imaginaire était décuplé. Les lignes et les mots couraient sur les pages. Celles ci s’affolaient, et son crayon n’avait rien d’immobile dans sa main malhabile. C’était le bazar finalement sur cette table, se promenaient cahiers, crayons, journaux, tasses… L’ambiance dans le café était un vrai charivari.

Il était content de lui et s’imaginait racontant une quelconque mésaventure le lendemain à ses collègues. Sommeil, oui il avait tellement sommeil qu’il ne s’était pas réveillé. Panne de réveil. Cela passerait-il face à Monsieur Turpin, son chef de service ? Le mieux serait d’aborder le sujet autour d’un café, le matin durant ce bref moment de convivialité. Rapidement, aussi vite qu’un  vif éclair, il glisserait la panne de réveil. Alors son sort serait scellé. Soit monsieur Turpin avalerait le mensonge, soit il le tancerait.

Il commençait à s’inquiéter devant ce mensonge. Mentir lui semblait désormais aussi difficile que grimper une montagne escarpée, partir gravir l’Everest avec un chapeau gris et une canne…

Ce mensonge, finalement, ne serait pas une partie de plaisir…

Les esclaves de Michel Ange – Musée du Louvre

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Rien ne pouvait passer cette crise de nerfs. Les mots ne pouvaient rien pour mes maux. Explosion, explosif, je ne pouvais que marcher au hasard des rues de Paris. Inspirer, expirer, souffler, mettre un pied devant l’autre, exposer mon visage au vent, à la pluie.

Après le Luxembourg, son jardin à l’anglaise, à la française, je regarde le ciel, écoute le vent souffler dans les branches nues, tortueuses des arbres. Elles sont à l’image de ma personne de ma douleur. Les mouettes rieuses tentent de me distraire, sans succès. Je laisse courir le dos de ma main contre le mur des immeubles. Je ne vois pas où je vais, je suis mon instinct, mon instinct de survie. Je me réveille sur les bords de la Seine : ma main  souffre, mais je ne sens rien. La peau déchirée du dos de la main, laisse le sang couler.  La douleur mentale dépasse la douleur physique.  Souffler, expirer, mourir, me rebeller. Me jeter à l’eau, non. Je rentre dans le Louvre par la porte des lions. Les salles aux hauts plafonds du département des arts premiers m’apaisent.

Les statues du Gabon, épurées, aux traits minimalistes, me soulagent, ne me font pas de mal. Je ne peux supporter que du lisse, que du beau, que du silence, de l’aérien ; Il faut que tout glisse, pour ne pas me faire mal. Tout est lisse et glisse.

Statue arts premiers -Gabon

Statue arts premiers -Gabon

Je me perds dans le musée

Mes larmes roulent  devant la pietà de Luis de Morales. Ce sont les mains fines, longues, ces mains qui agrippent le cadavre du christ qui m’émeuvent. Le sang coule, roule de mes mains comme le sang  coule le long du corps du Christ.

Pieta - Luis de Morales

Pieta – Luis de Morales

*****

j’arrive devant les esclaves de Michel Ange, ces deux statues fabuleuses, commandées initialement pour le tombeau de Jules II. Je m’assois dans ce hall passager pour attendre le calme, et me laisser le temps de contempler ces deux statues.

Les esclaves - Michel Ange

Les esclaves – Michel Ange

L’esclave “mourant” me fait penser davantage à un homme endormi, livré aux songes, au rêve. Les paupières sont closes, la chevelure bouclée. De la douceur émane de la statue. La musculature est quasi inexistante.

L'esclave "mourant" - Michel Ange - Musée du Louvre

L’esclave “mourant” – Michel Ange – Musée du Louvre

L’esclave rebelle, me touche beaucoup plus. La force qui se dégage de la sculpture est extraordinaire. L’homme à la musculature puissante, aux yeux creux, a la face exprimant la douleur. Sa posture, l’appui qu’il prend sur sa jambe fléchie, font qu’il semble vraiment essayer de se libérer. L’état de désespoir, de violence interne dans lequel je suis fait que je m’identifie beaucoup plus à ce rebelle. Je suis esclave de ma douleur, de ma folie.

J’adore cette imperfection, cette veine noire dans le marbre blanc. Elle semble être une blessure, une balafre. Je ne sais si c’est à cause de cette imperfection que Michel Ange a laissé cette oeuvre inachevée ?

L'esclave rebelle - Michel Ange - Musée du Louvre - Veine noire dans marbre

L’esclave rebelle – Michel Ange – Musée du Louvre – Veine noire dans marbre

Le pied : Au fur et à mesure

Un après midi d’automne, devant un parterre de lavandes au jardin des Tuileries, elle vivait le néant. Ses larmes roulaient, derrière ses grandes lunettes de soleil. C’était la grande inondation. Elle attendait un signe de lui, un reply mais Il l’avait quittée, avait décrété une impossibilité. No Way. Cinq lettres et un point avaient détruit son monde. Le sol était mouvant, elle était renversée dans ce fauteuil au bord du vide.

Le bruit de fond de la ville soulignait son mal de tête. L’horizon des immeubles au loin quai Anatole France ne semblait lui apporter aucune issue. Soudain une voix la réveilla: « Vous avez de jolis pieds »

Un homme à bicyclette se tenait près d’elle. Jamais un homme ne lui avait dit cela. Jamais un homme n’avait eu la curiosité de cette extrémité.

« Je peux m’asseoir près de vous ? ». Comment avait elle pu accepter, si ce n’est par désespoir.

Elle ne voit même pas le visage de cet homme. La seule chose qu’elle note est qu’il n’était pas du même milieu et qu’elle n’aurait pas supporté cet homme si elle avait été dans un état normal. Jamais un homme n’avait fait exister ses pieds de la sorte.

Il restait silencieux, avait compris qu’il fallait garder le silence comme un malade garderait la chambre. Il avait enlevé doucement son nu pieds, et caressait sa peau si douce. Il avait pris tout son temps pour explorer la géographie de ses deux pieds :

Ses doigts se promenaient sur la courbe parfaite que dessinaient ses orteils, le vallon de leur plante, la douceur de ses talons, les Alpilles que formaient les os sur le dessus, tant ses pieds étaient maigres. Les mains de l’homme s’enhardissent, tournent autour du talon, et glissent tombent vers le tendon d’Achille pour courir sur le mollet. Le temps était arrêté. Elle sentit l’homme sucer son orteil. Elle était dans un état d’extase et avait littéralement perdu pied.

Il voulait la renverser, se renverser avec elle sur un lit. Avait-il franchi une limite ? L’avait-t-il mise au pied du mur ? Elle prit ses mots au pied de la lettre.

Elle n’était pas désespérée au point de se retourner avec un inconnu, qui avait surgi de nulle part. Elle lui avait offert son pied, c’était déjà énorme.

Elle sentit qu’elle se réveillait, qu’une distance s’instaurait, que le nombre de pieds qui la séparait de cette homme grandissait exactement comme lorsqu’un paysage s’efface, en avion avec l’altitude. Ses pensées sombres l’envahissaient à nouveau.

Il la raccompagne en silence jusqu’au métro, écrit son numéro de téléphone sur un papier. Elle ne donne rien. En guise d’au revoir, elle lui fait un signe de la main, qui aurait pu s’apparenter à un pied de nez, et disparaît dans la bouche du métro.

Elle réalise alors que si elle avait remercié dans un certain sens cet homme, elle avait oublié de lui dire merci.

 

 

 

 

 

 

La fille de ferme – Soutine

Dans cette chambre minuscule, à l’odeur de savon, aux murs blanchis à la chaux, tout en haut du colombier, Martine s’apprêtait à se coucher. Ce n’est pas facile d’être fille de ferme. Elle avait retiré ses lourds sabots de bois. Rien à voir avec les chaussons de mademoiselle Eugénie. Ces chaussons si beaux, à la fourrure si douce la faisaient rêver. Ses gros sabots à elle, claquaient sur le plancher comme les sabots des chevaux fracassent les pavés de la grand’ route.

La journée avait été rude. La chienne avait mis bas à quatre heures ce matin dans l’arrière cuisine. Ses flancs bombés, gras, lourds, qui la tiraient vers le bas, vers le sol, à plat, s’étaient enfin libérés dans un fleuve de vie. Mais Madame ne supportait pas le bruit. Même ouïr le hululement des choucas dans le sapin de la cour la rendait de mauvaise humeur. Madame n’avait rien voulu savoir. Martine avait reçu ordre de fourbir les armes. Elle avait du s’y reprendre à deux fois, trahie d’abord par le miaulement du chat. Sans émotion, elle avait attrapé les chiots dans le carton, et les avait jetés dans un sac de grosse toile. Habituée à tant de rudesse, Martine avait franchi le seuil de la porcherie. Abasourdie au milieu de cet enfer de bruit, elle avait frappé, sec et fort, le sac contre le sol. Lassée par tant d’efforts, elle l’avait jeté ensuite dans la fosse à purin. Comme cela remuait encore un peu, avec le balai qui traînait, elle a poussé le sac fort, loin, afin de ne plus le voir, de ne plus y penser.

Des maux sur un fil

Longtemps j’ai regardé ce séchoir de bonne heure.

Mes voisins (D’ailleurs, je ne sais s’ils sont un, une ou plusieurs) semblent vivre dans l’obscurité, dans le noir profond. Les fenêtres sont dépourvues de volets, de voilages. Les vitres brillent. De cet appartement, je ne vois aucune lumière, aucune vie, si ce n’est un séchoir. Les baleines se plient à peine sous le poids du linge.

En partant le matin, je ne peux m’empêcher de jeter un oeil à cette immense arête de poisson qui me fais penser au meuble de Charlotte Perriand.  Blue jean, sous vêtements, polo, pull, sont posés au cordeau. Ils semblent avoir été tirés dans tous les sens pour éviter à leur propriétaire un laborieux repassage. Pas un pli n’apparaît sur les étoffes qui sèchent. Orange, bleu, vert sont les couleurs du jour.

A 17 heures, je tourne la clé de mon appartement. Le mouvement de gauche à droite se prolonge jusqu’à ma tête. Mon regard franchit la large fenêtre palière puis celle de l’appartement voisin. Chaussettes, lingerie, blue-jean, tee-shirt, cardigan de la marque Aéropostale, sont étirés, aplatis. 18H30, les cloches de l’église Saint-Sulpice sonnent gravement l’angélus. 18H45, l’église Saint-Germain des Prés prend le relai, avec un peu plus de gaité. La nuit tombe. Je sors acheter du pain. A la place des vêtements, reposent des draps blancs, un dessus de lit ivoire en coton damassé. Ils sont tendus au maximum, telle une page blanche, une toile à peindre. Pourtant, l’appartement semble vide.

séchoir rue Malaparte - swimminginthespace

séchoir rue Malaparte – swimminginthespace

Le lavage quotidien et systématique de tout tissu, étoffe, vêtement se situant dans l’appartement me semble relever du trouble comportemental compulsif. Ce rituel, ces gestes répétés qui ne peuvent être réprimés, trahissent de la souffrance. Parvient-il ou elle à atteindre un état de pureté, ou le pays de la perfection, avec tant de savon ?

*****

Je me fais mon cinéma… Mon voisin serait il un tueur en série qui nettoie jour et nuit les vêtements de ses victimes, et les draps qui ont servi à étouffer ? Non, ce n’est pas possible, et les corps alors ? L’appartement est grand, … on pourrait y loger plusieurs congélateurs. Même l’absurde ne pouvait me faire changer d’avis car ce séchoir, une vraie arête appelle le squelette. Quelque chose ne tournait pas rond, si ce n’est le tambour de la machine qui devait tourner, laver, battre, voire même essorer !

Charlotte Perriand - Banquette en forme d'arête

Charlotte Perriand – Banquette en forme d’arête

*****

On sonne à la porte. Oui c’est bien chez moi. Mais il est près de 23h. J’allume, enfile ma robe de chambre, et dévale l’escalier, devancée par mon chat. J’ouvre la porte en laissant la sécurité. Je tombe face à face avec un réparateur de chez Darty !

– Bonsoir, je viens pour la machine.

– Pardon, quelle machine ? J’écarquille les yeux. Il doit y avoir erreur. C’est sûrement pour les voisins d’en face !

– Personne ne répond.

– Ah oui, il n’y a pas de lumière à côté. Il n’y a jamais de lumière d’ailleurs. Je ne peux rien pour vous.

*****

Cette semaine, j’étais partie au bord de la mer, chez ma mère. En arrivant, j’avais tout de suite penser au séchoir, en voyant les fils électriques, et les hirondelles qui se préparaient, vérifiaient leurs ailes pour la grande migration.

Hirondelles sur des fils électriques

Hirondelles sur des fils électriques

Ces hirondelles ressemblaient à des pinces à linge. Il ne manquait que le linge des voisins. Et puis, avec le jardinage, le séchoir s’est fait oublier.  Ma mère m’a donné des plantes à rempoter pour mon balcon germanopratin ou plutôt saint-sulpicien, voire malapartien.

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Vendredi, sous le soleil d’automne, je m’appliquais à sauver les arbustes en les transplantant dans des pots généreux. Ma porte était restée ouverte. Mes mains étaient pleines de terre. Ma tête tournait tant je m’activais pour sauver ce chêne, le mimosa et l’oranger du mexique. J’ai alors entendu la porte de mes voisins claquer et une voix m’appeler. Nous nous présentons. J’ai donc un voisin italien, chercheur… il vit seul et n’a donc aucune famille avec qui laver son linge sale …. Je suis restée coite lorsque, regardant mon séchoir plié dans un coin, il m’a demandé où je l’avais acheté.