Vide

La pesanteur, l’angoisse et la noirceur ont à nouveau envahi mon monde.

Je ne suis plus, n’existe plus. Je ne vois plus ma personne dans les miroirs. L’inconsistance, la souffrance, le vertige font partie de mon quotidien. Tout me blesse, arrache mon épiderme. A fleur de peau, à fleur d’âme, je transparais. Je m’épuise à me faire mal. J’habite dans les profondeurs de l’océan ou aux confins de l’univers, là où la chaleur, la joie n’existent pas, ne font partie d’aucun vocabulaire.

Perdue, je suis perdue. J’ai perdu mes mots, mais gagné en maux. La colère ne se déclenche pas. Elle reste au plus profond de moi. Le vertige me saisit, les forces me quittent. Je n’ai envie de rien. Le désir, le rêve ont disparu.

Il ne me reste que la mort.

En route pour le Val de Grâce

A midi tapante, le téléphone a sonné.

– La voiture est prête, madame. Elle vous attend du côté de chez Swann.

La limousine aux vitres teintées est garée en double file. Le moteur tourne. Le chauffeur se précipite pour ouvrir la porte. La reine du Mulot s’installe dans la voiture blindée. Le directeur de cabinet s’impatiente. Je prends la place à côté de lui, dans la voiture suiveuse.

– Le talkie walkie crépite : c’est bon, la patrouille nous rejoint dans 10 minutes.

– La patrouille ? Vous voulez dire la patrouille de France, celle qui sillonne le ciel le 14 juillet, devant mes fenêtres ?

– Mais non, quatre motos de la gendarmerie nationale vont nous ouvrir la route. Quelle idée de traverser Paris à l’heure de pointe.

– Je n’y peux rien, rien du tout. Vous deviez bien vous attendre à quelques caprices. C’est une reine que nous transportons. Il faut bien qu’elle joue aux divas… Avez vous prévenu son secrétaire particulier ? Combien de gardes du corps garderont sa chambre ?

– Un garde du corps devant la porte de sa chambre. Quatre chambres à proximité ont été réservées pour ses secrétaires, et vous   … Je viens de recevoir la liste des patients…. Un ancien premier ministre, deux généraux, le shah de Perse. Evidemment, je ne peux anticiper les imprévus …. Vous pensez bien que si le Président vient en urgence, le Professeur C. devra peut-être  abandonner son altesse quelques instants. La République passe avant le royaume du Mulot.

Après la Place de la Concorde, juste devant l’Assemblée Nationale, le convoi se forme et la limousine prend le boulevard Saint Germain, puis Raspail. Les motards,  écartent les voitures, bus, vélos, en sifflant.

Le chauffeur accélère. Des journalistes nous suivent en moto. La voiture tourne à gauche, s’engouffrant sur  le boulevard du Montparnasse. Pour déjouer les paparazzis campés devant l’hôpital militaire, le convoi se dédouble.

La voiture de la reine, prend la rue Henri Barbusse pour rejoindre le Val de Grâce tranquillement.

Le bagad du Lann Bihoué est là. Aussitôt la reine arrivée, le chef d’état major des Armées, l’invite à passer la troupe en revue :  Les cornemuses entament le Gruyère, l’hymne national  du mulot, avant de jouer la Marseillaise.

– Rompez, …!

Toute l’équipe médicale du Val de Grâce prennent en charge la Reine du Mulot qui est conduite dans ses appartements : Le dernier étage de l’aile Nord est bouclé :

Le chargé de communication nous reporte des tweets qui circulent sur le net. Impossible de déjouer, de semer les journalistes. Le Professeur C. arrive enfin et est assailli par le directeur de cabinet, avant de pouvoir atteindre la chambre de la Reine. La journée du lendemain serait rythmée par 3 communiqués médicaux, déjà rédigés et lus par le professeur C.

Le professeur C. n’était pas homme à se laisser faire par un rond de cuir. Il tança le directeur de Cabinet.

– C’est moi le chirurgien ! Des fuites, des fuites ? Je ne suis pas plombier.

Face à la réaction, le silence s’instaura. Le Professeur C. alla accueillir chaleureusement son amie la Reine du Mulot.

– Philippe, vos équipes sont d’une efficacité redoutable ! Jamais je n’ai eu autant de personnes pour s’occuper de moi. Figurez vous que je n’ai pas internet !!!!

Le professeur C. se confondit en excuses. Bien sûr, Internet, …. Mon dieu, il avait tout prévu, sauf Internet …. Et là, il ne pouvait rien faire…. Il trouva la parade. le chirurgien fit un signe à l’infirmier.

– Votre altesse, je vous opère en premier demain. Le réveil se fera à 5H30.

L’infirmier était en train d’injecter un sédatif à la monarque…..

*****

L’opération s’est déroulée divinement bien ! Le secret médical fut bien gardé. La reine signa des autographes au personnel médical du service. Elle ne manqua pas de leur dire un petit mot personnel. Deux jours après, le convoi quitta le Val de Grâce à l’aube, … La Reine du Mulot était en pleine forme, prête à partir taquiner les chats !

Courants de pensées

Les fenêtres claquent dans mon colombier. La rue Malaparte est le royaume des courants d’air. Les cloches de St Sulpice sonnent à pleine volée, marquant ainsi la fin de la messe, ponctuant ce samedi.

A la librairie La Procure, je cherche sans succès « Explorateurs de l’abîme » d’Enrique Vila-Matas, ce recueil de nouvelles dont une a été soufflée, demandée par Sophie Calle. Je passe au rayon « Histoire » et découvre avec surprise, sur le présentoir, en tête de gondole, le livre de mon grand-père, les récits de guerre de Romain Darchy.

Je me revois la semaine dernière, ouvrir ce livre, ce bloc, au Café d’Orient, à Beyrouth. Ce lieu s’était imposé à moi pour ouvrir ce pavé du passé, à l’heure du thé. L’horizon dégagé, le front de mer, le ciel dont la couleur se rapprochait au plus près du « bleu horizon » appelaient mon grand-père. J’avais plongé dans les mots, comme je plongeais dans la méditerranée, ses courants chauds, cet été à Jbeil ou Conca dei Marini.

Lestée par ce bloc, cette histoire si lourde à porter, j’ai sombré dans les profondeurs. En cet endroit, les couleurs n’existent plus, les sons sont assourdis, l’air est absent. Seuls les courants, les ondes marines ballottaient, caressaient mon corps. Le froid endormait la souffrance. Allais-je disparaître dans les lignes, dans ses mots, cachée, introuvable, enterrée vivante, comme le fut mon grand-père ? Je me débattais dans l’eau glaciale. Ma main que je secouais, a lâché le livre. Aussitôt, je me suis sentie happée vers la surface. L’air a empli à nouveau mes poumons.

En terminant le livre, en tournant la dernière page, je tournais de même une page de ma vie. La magie du Liban avait eu lieu une deuxième fois. Oui, un bloc de plus, s’était détaché de moi. J’avais vécu une répétition, une réplique au tremblement de terre de l’été 2010.

Je me suis réveillée dans ma chambre, celle dont la porte ouvre sur la mer.