silence japonais

Mon fil s’est délité alors que je suis alitée. Je n’ai plus de force, je suis désespérée à me cogner la tête contre les murs. Je n’écris plus, je ne crie plus. Je suis bâillonnée, mes mains sont attachées. Mais le pire est le manque d’espoir qui scie inlassablement mon fil d’écriture. Je vomis du silence depuis quasiment un an. Je n’arrive pas à remonter la pente. La force m’a quittée. Le désespoir et l’angoisse sont prégnants. Je ne vois pas d’éclaircie. Mon ciel est plombé.

Je n’arrive pas à prendre plaisir à quoi que ce soit. Mon séjour à Kyoto à Noël m’a à peine fait plaisir. J’ai été heureuse de revoir ma femme de chambre, certes. C’est une victoire. Mais l’énergie m’a manqué pour profiter pleinement de mon voyage. Le Japon m’est familier et cela m’a évité d’aller vers de nouveaux paysages, chose dont je n’étais pas capable. J’ai passé ces deux semaines à revoir les endroits familiers délaissés en 2008.

Ecrire ces deux paragraphes minuscules m’a épuisée  et est allé au dessus de mes forces. Quand vais je revoir le soleil ? Vais je le revoir un jour ?

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Imbrication

Ce matin, les choses se sont imbriquées différemment. Il commença par regarder le bleu du ciel au lieu de regarder ses pieds. Il s’arrêta au café du coin, et prit tout son temps pour boire son café. Au lieu de partir et de s’engouffrer dans le métro pour aller travailler, il décida d’ouvrir son cahier à la couverture bleue, et d’écrire. Non, il n’irait pas travailler aujourd’hui. De fait, il ne voyait pas le temps passer. Son imaginaire était décuplé. Les lignes et les mots couraient sur les pages. Celles ci s’affolaient, et son crayon n’avait rien d’immobile dans sa main malhabile. C’était le bazar finalement sur cette table, se promenaient cahiers, crayons, journaux, tasses… L’ambiance dans le café était un vrai charivari.

Il était content de lui et s’imaginait racontant une quelconque mésaventure le lendemain à ses collègues. Sommeil, oui il avait tellement sommeil qu’il ne s’était pas réveillé. Panne de réveil. Cela passerait-il face à Monsieur Turpin, son chef de service ? Le mieux serait d’aborder le sujet autour d’un café, le matin durant ce bref moment de convivialité. Rapidement, aussi vite qu’un  vif éclair, il glisserait la panne de réveil. Alors son sort serait scellé. Soit monsieur Turpin avalerait le mensonge, soit il le tancerait.

Il commençait à s’inquiéter devant ce mensonge. Mentir lui semblait désormais aussi difficile que grimper une montagne escarpée, partir gravir l’Everest avec un chapeau gris et une canne…

Ce mensonge, finalement, ne serait pas une partie de plaisir…

Cela m’est =

Egal, oui le signe =

Le signe est formé de deux signes unitaires : deux traits droits, plats, parallèles. Ils ne se croiseront jamais, et vivent ainsi dans cette indifférence de l’égal.

Cela lui est égal puisque tout est plat, sans relief, sans douleur, sans joie, sans saveur.  Deux traits noirs sur un fond blanc.

Ce serait  comme au sein d’un vieux couple où chacun se serait résigné à supporter l’autre. Donc un compromis : il la supporte tel qu’elle est ; elle le supporte par sa présence. Chacun tire un trait sur sa vie et tombe sur l’égal.

Rien ne semble faire mal, tout semble en équilibre avec ces deux traits parallèles. Le signe + me suggère l’addition, l’amas,  l’intensité. Le trait vertical semble mis là pour pénétrer, tuer, faire du mal. Une souffrance sur ce chemin de croix.

Egal, = , ce petit signe, ce presque rien, qui en dit long sur le vide de la vie.

E.N.F.A.N.C.E.

Je tire de l’enveloppe une lettre de ma mère me souhaitant la bonne année. Mais il n’y avait pas que cette lettre dans l’enveloppe. Une photo aux bords jaunis m’entraîne à rebours, venait réveiller ma mémoire.

J’étais sur la plage, à marée basse, en larmes au bord de la mer. Je porte un bermuda en laine avec des rayures bleues et blanches. Mes jambes chétives flottaient dans ce bermuda. Mais mon regard se déplace vers le bas de la photo, pour atteindre le sol qui n’est que  sable. Mon pied droit, à gauche donc sur la photo, est nu. J’entends les rires de mon frère et de ma mère. Mon désarroi est immense.  Je n’ai plus qu’une chaussure.

Je frotte mes yeux emplis de larmes. J’ai glissé sur les rochers couverts d’algues. Je me suis retrouvée à terre, au sol.

Ma hotte remplie de crevettes s’était ouverte. Le courant les a libérées. Dans ce tumulte, ce chaos, j’ai perdu ma tong jaune. Avec le manche de l’épuisette, je remue l’eau sableuse, soulève le varech cherchant cette trace jaune, jaune comme le soleil, jaune comme le citron des biscuits que faisait pour moi ma grand-mère ; Ces tongs toutes neuves, me procuraient un sentiment de liberté. Elles étaient un désir assouvi, un interdit bravé. Pour arriver à mon dessein, j’avais accompagné mon père au marché. Le stand de tongs était bien là.

-Quelle couleur te ferait plaisir ? Le jaune était ma couleur préférée.  J’avais enfilé aussitôt les tong tant désirées. En rentrant à la maison, ma mère avait crié. Tu passes tout à ta fille. Quelle honte, des tongs, des chaussures en plastique, des chaussures de pauvres !

Je les arborais fièrement, devant ma mère. Je me méfiais de ma mère.  Le soir, au lieu de laisser mes chaussures sacrées en bas de l’escalier, je les prenais avec moi et les rangeais religieusement sous le traversin. Impossible de trouver le sommeil, je vérifiais à intervalle régulier, la présence de ces plastiques sacrés. Car j’avais peur que ma mère ne me les soustraie durant mon sommeil,

Me revoici sur la grève, j’avais eu beau remuer la mer, la terre, je n’avais pas pu retrouver ma tong perdue.

La honte et un immense désarroi m’avaient envahie lorsque ma mère avait immortalisé la scène avec l’appareil photographique. Les éclats de rire fusaient lors des projections de photos familiales, dominicales. Avec la disparition de ma chaussure, ma mère avait marqué un point en quelque sorte, avait gagné. J’avais le mal de mer.

 

 

L’été découpé

Assise à la meilleure table du restaurant Dar Al Azrak, à l’extrémité de cette jetée qui s’avance dans la mer et la surplombe, je terminais mon repas de poisson frais, coupé en fines tranches, pour exalter le goût de la chair crue. J’avais pressé dessus un citron enrobé d’une mousseline pour éviter un combat avec les pépins. Je venais de tourner la dernière page du livre de Moravia, « le mépris ».

Je goûtais le temps des vacances, celui qui passe doucement. Dans ce restaurant estival de Byblos, j’avais l’impression d’être sur un navire, flottant sur une mer calme. La couleur de l’eau était insaisissable, bleu profond, mais le soleil de fin d’après midi, tapait encore fort pour illuminer la surface de l’eau et tout l’espace qui m’entourait.

DarAl Azrak -byblos-jbeil

Dar Al Azrak – Byblos -Jbeil

Oui, Godard s’était bien fait son cinéma, en ajoutant la scène où Bardot effeuille son corps, le découpe en morceaux pour Paul son mari, joué par Piccoli. Ce n’est plus Bardot mais des jambes, des chevilles, … Je n’avais pas retrouvé trace de ce morceau du film dans le livre.  Pure invention et fantasme de la part de Godard.

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Justement deux compères libanais, vivant à Paris, discutaient quelques tables derrière la mienne. Le plus jeune, découpait son épouse en parlant de la « paire de hanches » qui avait partagé sa vie, et qui avait voulu filer à l’anglaise avec un londonien. Joseph avait découvert le pot aux roses en recourant à une agence de détectives privés. Il s’était décidé à franchir la porte de l’immeuble situé rue du Louvre à Paris, et avait rencontré la fille du fondateur, qui dirigeait le cabinet.

L’équipe diligentée par DULUC avait été efficace, avait filé Mina, jusqu’à Londres pour détricoter l’intrigue. En moins de deux semaines, l’affaire avait été pliée ou dépliée.

Joseph avait eu tous les éléments factuels pour faire pression sur la famille de sa femme. La famille avait remis Mina dans le droit chemin. Les pactes familiaux sont sacrés au Liban. Ce qui m’avait surprise, étonnée, dans ce morceau de vie, était de comprendre que Joseph était, lui aussi, infidèle à Mina. Finalement, le tabou dans ce couple, n’était pas la perte de la paire de hanches, mais la séparation potentielle, le divorce, qui aurait privé Joseph du titre de propriété de l’appartement familial Place du Trocadéro. Un bout de papier était au noeud du pacte qui liait les deux époux.

En rentrant à Paris, je n’ai pu m’empêcher d’aller voir si je n’avais pas rêvé. L’enseigne – cinq lettres entourées d’un tube en néon – existait bien, en plein coeur de Paris.

DULUC-détectives-18 rue du Louvre

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Plutôt que découper, je regardais les découpes : celle de l’ombre du plongeoir dans la piscine de David Hockney, celle de mon escalier, rue Malaparte.  Non, mon escalier ne ressemblait en rien à celui de la villa Malaparte, celui qui mène sur le toit terrasse et sa ponctuation, son solarium. Il ressemblait bien, en revanche, à ce petit escalier à Baalbek, ce passage étroit qui reliait, au sein des ruines, le temple de Bacchus à la terrasse du temple de Jupiter.

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Je m’engouffre, comme chaque matin, rue Férou, ce passage où « souffle » l’esprit, depuis la Place Saint Sulpice vers la rue de Vaugirard. Le soleil frappe sur la vitre du rez de chaussée du 4, là même où Jacques Prévert a vécu. Je contemple, comme chaque matin, trois découpes, coincées entre la vitre et le volet intérieur pas complètement fermé :

  • Les « films de ma vie » de Truffaut,
  • le dos d’une carte postale qui jaunit et dont le carton se gondole,
  • un exemplaire de Tintin au Congo qui semble ne jamais avoir été ouvert.

Ces trois objets me semblent avoir été oubliés, abandonnés pour l’été. Ils prennent vie chaque matin, lorsque je les regarde. Je les fais exister.

4 rue Férou

4 rue Férou

Je n’existe pas. Tout ce qui est vivant et qui m’entoure, m’ignore. Je ne cherche pas à me réifier. La réalité est pire que cela : Je suis moins que ces trois objets oubliés. Si peu vivante, je n’arrête pas de pincer ma peau, pour m’assurer que je suis en vie. Cette peau, à hauteur de mon poignet, est réduite à l’état de griffures. Je sens grandir ce cri silencieux au plus profond de moi. Il est en train de m’envahir et me réduire à néant.

Je cherche une fenêtre, une porte, une ouverture pour m’échapper.