Dis moi ce que tu caches au fond de ton coeur

Elle marche d’un pas vif. Les sandales claquent sur le trottoir. L’étoffe souple et longue, virevolte autour de son corps.

Jason dévale l’escalier et vient à la rencontre de la femme, prestement, comme un loup, en silence. Tout de noir vêtu, il la regarde gravement.

De sa main gauche, il attrape le foulard. Le drapé de soie file entre ses doigts. L’étoffe crépit, se froisse, se crispe. Un clac résonne : le foulard est tendu.

Avec ses bras, Jason l’embrasse doucement. L’étoffe recouvre ses paupières. Jason approche sa bouche et  murmure à l’oreille :

“Ton visage serait-il un miroir ? Dis moi ce que tu caches au fond de ton coeur.”

M.Monroe, 1957 – Richard Avedon

Le tissu est tendu contre ses paupières. Elle a laissé faire Jason. Devant elle, s’étale un paysage de silence. Le bruit de la rue a disparu. La voix basse de Jason est nette, claire. Dans le noir, les sens s’éveillent. Le temps se ralentit. Les repères ont disparu.

Jason termine son poème, envoûté par son parfum.

La passante, laisse filer le foulard. Un fragment de seconde se passe, elle goûte à la lumière ;  reprend sa marche, traverse la chaussée, et disparaît pour jamais au carrefour, en s’engouffrant dans la rue qui mène à la seine.

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Monumenta 2012 – Buren : De Palais en Palais

Alors que je songeais devant ce paysage qui s’étend à perte de vue, j’ai noté que le drapeau français, ce splendide triptyque ne flottait plus sur la cime du Grand Palais, mais qu’il avait été remplacé par le drapeau bleu de BUREN. C’était le signe que l’exposition Monumenta 2012 était ouverte. Buren s’était installé au Grand Palais et le faisait savoir par ce signe. Cet hiver, j’avais traversé les jardins du Palais Royal, de nuit, et j’ai été agréablement surprise par la rénovation des “colonnes de Buren” sises dans la Cour d’Honneur.

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En ce samedi matin, les nuages pommelés se promenaient dans le ciel ensoleillé. Il n’y avait pas grand monde pour l’achat des billets. J’aime le concept unique de cet événement, comme présenté sur le site de l’exposition :

A unique concept of universal appeal MONUMENTA is an ambitious artistic encounter unmatched anywhere in the world, organized by the French Ministry of Culture and Communication. Each year MONUMENTA invites an internationally renowned contemporary artist to appropriate the 13,500 m² of the Grand Palais Nave with an artwork specially created for the event. Contemporary art accessible to all A new kind of artistic performance, MONUMENTA is open to all, a way of discovering a unique event in which great French and foreign artists succeed each other each year. After the success of the first three MONUMENTA events entrusted to German painter Anselm Kiefer in 2007, to American sculptor Richard Serra in 2008, to French artist Christian Boltanski in 2010, each drawing close to 150,000 visitors in five weeks, then the British Indian-born artist Anish Kapoor whose work in 2011 attracted over 270,000 visitors in six and half weeks, it is Daniel Buren- one of the most highly recognized and honoured artists, by both his peers and the public – who will take up the challenge in May and June 2012.

L’entrée de l’exposition “Excentrique(s), travail in-situ” se fait par un passage secondaire, avenue du Général Eisenhover. Une fois la porte franchie, je n’ai pas ressenti d’émotions fortes, comme pour l’exposition de Christian Boltanski en 2010 et surtout comme le fabuleux Monumenta 2011 d’Anish Kapoor  : Le visiteur est invité (mais il n’a pas le choix) à traverser un paysage coloré pour rejoindre le coeur du Grand palais et la sortie située à l’autre extrémité. Je me trouve donc devant une forêt dominée par quatre couleurs : jaune, orange, bleu et vert. Les troncs, ces colonnes, ont le motif noir et blanc cher à l’artiste. 

Photo prise de la galerie.

D’une hauteur de trois mètres environ, presqu’à ras le sol, par rapport à la hauteur de la verrière du Grand Palais, elle s’étale sur toute la surface de cet immense espace. La lumière, les rayons du soleil projette sur le sol l’ombre colorée de chacun des “disques” ou “arbres”. Ce qui marque instantanément est une certaine légèreté et gaité à déambuler sous ces parasols, ces tonnelles. Cette exposition dégage de la normalité, de l’humain. Les enfants se sentent tout de suite à l’aise, dans cet environnement joyeux. Ils jouent. J’en vois un faire de la bicyclette ! Le coeur du Grand Palais, sous la nef, se présente comme une clairière, ou la Place d’un village. Des miroirs ronds, ronds comme ces disques sont posés à même le sol.

Je redeviens une enfant, et ne peux m’empêcher de marcher dessus pour jauger l’effet de plus de quarante mètres de hauteur et également de profondeur rendus par ces miroirs. Ces disques ont un caractère ludique, et je pense que tous les visiteurs auront été tentés, comme moi de les arpenter.
De l’eau est arrivée je ne sais comment sur l’un d’eux. Elle déforme à merveille la nef qui se reflète et ressemble à la cible d’un jeu de fléchettes.
Cet espace central est bien l’attraction, le point culminant de l’exposition.
Des médiateurs, étudiants à l’université de dauphine, vont et viennent en renseignant les badauds. Plusieurs personnes se font photographier, allongées sur ces miroirs, contemplant la nef.
Je quitte ce terre plein central pour rejoindre cette forêt, et me diriger vers la sortie.
Finalement, je trouve que cette exposition ressemble à la vie, notre lot à tous. La première partie est une découverte. Le temps passe lentement. Le point culminant apparaît être le plus beau. La seconde partie, ce versant vertigineux sur lequel tout s’accélère et où il est impossible de freiner nous conduit à notre disparition.
Certes, cette promenade n’est pas désagréable, mais Buren n’a pas réussi, à mon avis, à trouver un thème fort, à déployer la créativité nécessaire pour marquer mon esprit, ou ma sensibilité. De ce Monumenta se dégage une atmosphère de légèreté, de l’ordinaire, qui vire à la fadeur. Le cru 2012 est le moins bon de ces cinq éditions !   Aucune majesté, peu de caractère, rien de monumental…
C’est vrai qu’il n’était pas facile de passer après Anish Kapoor !
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Oeufs de Pâques

Qui avait jeté sur la table, près de la porte d’entrée, deux livres de Michel Onfray : la sculpture de soi et la puissance d’exister ? Ils étaient abandonnés, sans un mot.

A défaut de chocolat, ces deux livres représentaient les oeufs de Pâques, venus de nulle part, et non tombés du ciel. Je les ai adoptés. Quelle idée d’être sortie marcher dans les jardins du Palais Royal ? J’y ai trouvé un calme olympien après le brouhaha de la foule parisienne dans les rues jouxtant le jardin. Les feuilles vert tendre des tilleuls coloraient l’espace. Le pollen en suspension a irrité mes yeux, mon système respiratoire, à un point tel, que j’ai failli étouffer. Un cafetier compatissant m’a offert de l’eau. Je suis rentrée chez moi, à la hâte.

Je tournais en rond, comme un poisson dans un bocal, n’osant plus sortir de chez moi, à cause du pollen, de ces allergies, qui cette année, en particulier, n’ont jamais été aussi prégnantes.

Je n’ai pas touché un seul instant aux deux livres abandonnés. Je les regardais de loin. ils représentaient à mes yeux une provocation. C’est que je suis persuadée de mon inexistence, de mon inconsistance. Alors que dire de la puissance d’exister ? Cela me dépassait puisque j’en suis au point où j’inspire un minimum d’air et tente d’expulser toute ma douleur.

Quant à la sculpture de moi, je n’arrive pas à me la représenter si ce n’est par deux formes antithétiques : un monstre de graisse ou un fil inconsistant. Où est la vérité ? Personne n’est là pour me le dire. Je ne vois plus les autres. Personne ne me parle. En plein délire, mes yeux déforment mon corps dans le miroir, les vitres. Je ne peux plus les regarder, je ne veux plus les regarder. J’ai décidé d’abolir les miroirs, de les éviter.

Le désir d’écrire se fait rare, est quasiment absent, signe sans doute du vide au dessus duquel je me situe, de mon inconsistance.

Il aura fallu cette insomnie, pour que je pose ces quelques mots qui courent sur le papier.

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Sophie Hong’s silk clothes

Qu’est ce qui m’aura arrêtée et fait entrer cette fois-ci dans la petite boutique de Sophie Hong, alors que je traversais le jardin du Palais Royal ?

Galerie Montpensier 

Je passe pourtant devant, depuis longtemps. Je pense que c’est la “différence”, le style personnel, discret et à la fois affirmé de Sophie Hong qui m’a convaincue, de pousser la porte et d’entamer un voyage merveilleux qui m’a transportée dans un “ailleurs”.

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Sophie Hong, taïwanaise, dessine, fabrique des vêtements en soie. Mais il s’agit d’un travail d’orfèvre en couture, de haute couture, tant les matériaux, la soie, y sont hors du commun, splendides, travaillés. La matière – la soie – est teintée selon les processus traditionnels anciens des chinois. Ainsi, a-t-elle presqu’un aspect de papier froissé, tout en gardant une fluidité impressionnante. Les motifs des tissus sont simples et à la fois sophistiqués.

Les vêtements des collections de Sophie Hong, ont des formes épurées, géométriques, simples, parfaites, uniques, qui se déclinent selon une palette riche, étonnante de gris, bleus, verts, rouges, roses et mauves.

Chaque vêtement semble être une pièce unique. Le souci de la perfection, du détail qui sait se faire oublier, confère à ses collections une intemporalité. Son travail se situe dans un espace temps “autre” que notre quotidien, autre que l’ordinaire.

Je pensais, en regardant les vestes, tuniques, à des idéogrammes, au souffle unique et régulier utilisé en calligraphie, pour chercher l’équilibre des signes sur la surface de papier, aux traits de vie que m’inspire l’art de la calligraphie japonaise. Je pensais à la méticulosité, à la patience mais aussi à l’inventivité déployée pour utiliser l’espace. Je me sentais aérienne.

Le papier que j’achète au Japon pour reproduire les Haikus, ou Tenkas, provient souvent de Taïwan ! C’est vrai qu’il a un aspect soyeux, tout comme la soie de Sophie Hong a l’aspect unique de papier.

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J’ai adoré l’atmosphère qui règne dans la boutique minuscule de Sophie HONG nichée dans la Galerie Montpensier, au coeur du Palais-Royal.

En poussant la porte de cet écrin, j’ai entamé un voyage merveilleux, dans le temps et dans l’espace !

Dans le temps, et hors du temps, car cette boutique est un bijou, avec son sol de carreaux noirs et blancs d’origine, son meuble en bois poli, et ses miroirs aux bords arrondis. Le calme, l’accueil chaleureux, l’élégance non ostentatoire, la discrétion qui s’en dégagent, renforcent cette intemporalité.

J’avais l’impression en essayant les vestes de Sophie HONG, de me transporter en extrême orient, aux confins de la Chine. Je voyais les mandarins déambuler dans leurs vêtements d’apparats.

Puis, je passais dans le Japon du XIème siècle, en voyant défiler quelques fragments colorés des “Notes de chevet” de SEI SHÔNAGON que j’aime tant :

Choses que l’on a grand hâte de voir, ou d’entendre :

Les tissus qu’on a teints après les avoir tordus, les étoffes de nuance inégale, toutes celles qui ont des tons divers, obtenus par exemple en liant certaines parties avant la teinture.

P201, Notes de chevet – Sei Shônagon – Gallimard – Connaissance de l’Orient.

 

Un matin, je vis une femme vraiment jolie, d’une beauté qui se passait d’artifices, … Elle portait un vêtement écarlate très foncé, à la surface délustrée, avec, par dessus, un manteau couleur de feuille morte, et un autre d’étoffe très légère.

P226, Notes de chevet – Sei Shônagon – Gallimard – Connaissance de l’Orient.

 

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En quittant la boutique de Sophie Hong, je suis rentrée chez moi à pied. Place de la Concorde, la nuit tombait. Le ciel était partiellement envahi de nuages sombres. Le panorama et la lumière exceptionnels m’ont fait prendre une photo.

En passant devant l’hôtel Crillon, à la façade enfin restaurée, j’ai vu passer un bagagiste qui prenait en charge la livraison d’un vélo de course, flambant neuf, protégé par des emballages en plastique et en carton, pour un riche client américain, qui supervisait l’opération. Je l’imaginais faire le tour de sa suite à bicyclette, à moins qu’il ne se risque à faire le tour de la Place de la Concorde !

Je me suis faufilée, rue Boissy d’Anglas, pour regagner mon domicile.

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Librairies parisiennes : Delamain

Il faut pourtant que je me repose, que je marque une pause. Ma fatigue est telle que les vertiges m’envahissent et m’obligent par instants à agripper les murs avec mes mains.

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J’aime cette librairie, tout près des jardins du Palais Royal. C’est sans doute, une de mes préférées, à Paris. C’est la raison pour laquelle, elle a l’honneur de cette rubrique.

Le fait qu’il y ait une “Main” dans son nom est certes un avantage à mes yeux, mais cela ne suffit pas.

Ce lieu dispose d’une partie réservée à la vente de livres anciens. Quand je rentre dans cette librairie, j’entreprends un voyage, tant l’odeur du cuir et du papier m’envahit, me transporte dans un ailleurs, un hors du temps. Les murs, du sol au plafond, sont remplis de livres. Il faut des échelles, pour les atteindre.

Les livres les plus accessibles, disposés sur les tables, ne sont pas ceux qui m’intéressent le plus. Je me rends toujours à la section des livres étrangers, sur la droite, ou me perds devant la vitrine qui est toujours disposée, avec soin, méticulosité et goût.

Les jeux de reflets, de miroirs de la vitrine, avec cette place Colette et son café mettaient en exergue la beauté de la pierre et magnifiaient la couleur qu’elle prend, en fin d’après-midi, lorsque le soleil vient la frapper.

Cette image improbable me semblait si belle, que je n’ai pu m’empêcher de rêver, de désirer.

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J’avais envie d’y revoir celui que j’avais croisé dans ce lieu familier.

Hier, j’avais dédié ma journée aux expositions photos. Cependant, j’étais résolue à passer à cette librairie.

Cette exposition de photographies m’a tellement captivée, a tellement étendu mon monde, que je n’ai pas senti le temps passer et j’ai saisi le sentier qui bifurquait.

A 16H15, j’étais encore dans le Marais, proche de la maison Européenne de la Photographie.

Et puis, au fond de moi, je me suis dit qu’il ne servait à rien de m’y rendre, de courir comme je l’avais fait, pour être à l’heure, alors que C. m’avait oubliée, n’avait même pas eu à m’oublier. Je n’existais plus pour lui, puisque rendue à la poussière d’une décharge de détritus.

Il fallait vraiment que j’atterrisse, mais surtout que je me pose, me repose, et dépose mon crayon à papier et mon moleskine.

Je reporterai cet échange de livre à une autre fois.

Ne fallait-il pas s’aérer, prendre le soleil, ralentir le rythme, ou plutôt, trouver le bon, pour écrire dans la durée, comme me le recommande ma soeur.

Je consacre trop d’énergie, trop de temps à l’écriture. J’écris de manière déraisonnée, et m’épuise, sans m’en rendre compte. Mais le résultat n’est pas là. Ces écrits perdent en rigueur. La fatigue me fait perdre ma vigilance et mon exigence.