Icônes russes et recueillement

L’église russe de la rue Daru et le couvent de Lesna

J’aime les lieux de culte lorsqu’ils sont vides, dépleuplés. Ils me permettent je crois, d’atteindre un état de recueillement « vrai ».  Ce vide, qui se crée alors en moi, m’apaise, et est prometteur de ce qui viendra après :  la méditation, le germe de la pensée, celui des idées.

Cette petite église russe qui n’est pas loin de chez moi, est cachée dans une rue parallèle au boulevard de Courcelles si bruyant.  Elle se situe de surcroît, légèrement en retrait, dans cette rue Daru si paisible.

Si elle est petite, sa découpe n’en est pas moins altière.

Hier après midi,  le soleil bas hiémal venait illuminer ces dômes couverts à la feuille d’or. Il restait 15 petites minutes avant la fermeture de l’église.


Le soleil  donnait une lumière exquise à l’intérieur de l’église vide, silencieuse. Dès l’entrée, la senteur douce de l’encens, telle une madeleine de Proust, m’a mise dans un état délicieux et m’a remémoré beaucoup de souvenirs.

Les chants aux voix si graves des prêtres, modulées par les voix des chorales où les voix féminines sont prépondérantes, étaient absolument discrets et m’ont accompagnée dans ma déambulation.

Si je ne comprends pas leur signification précise, parlant si peu de russe, j’ai toujours compris ce à quoi ils tendaient : la paix, le recueillement, l’apaisement.

Je suis passée d’icône en icône, la vierge noire, les triptyques si nombreux ;

je levais la tête pour regarder cette lumière zénithale, qui filtrait. L’encens si prégnant voile légèrement, subtilement cette lumière.

Je me déplace comme lors des offices où je n’ai jamais compris ces mouvements perpétuels des diacres, des portes qui s’ouvrent se referment, des personnes qui assistent et semblent aller prier d’icône en icône. Mais tout cela sans altérer ce recueillement « sublime » et apaisant.

Je pense que cela est du au respect du cérémonial, à cet « hors du temps » dans lequel je suis projetée, aux vêtements traditionnels des prêtres et des religieuses. Ces longues robes (ou soutanes) et coiffes noires qui inspirent la sobriété, le respect, la dignité.

Car ce noir est si spécial, sans empreint de tristesse mais au contraire de lumière, un peu comme dans les tableaux de Pierre Soulages que nous regardions ce samedi soir.

*****

Il ne m’aura resté que quelques minutes pour faire un chemin à rebours, et me retrouver au couvent de Lesna. Le temps ne se compte pas en minutes mais davantage en intensité, à mes yeux.

J’allais pour la Pâques russe aux offices de nuit dans ce couvent de Lesna, alors que j’étais enfant. Mon père soignait ces religieuses, dont les noms me faisaient rêver : je me rappelle du nom de la soeur Xenia (qui je crois, veut dire l’étrangère). Je les trouvais belles avec leur robe noire. Leurs coiffes m’impressionnaient. Elles parlaient français avec un accent que j’adorais.

Je suppose qu’aller à l’office au couvent de Lesna, était pour moi, comme un vrai voyage ; cela me dépaysait totalement, m’enchantait absolument.

L’enfant que j’étais, avait été fascinée par le calme de cette chapelle,  l’odeur de l’encens,  les fidèles qui ne restaient pas en place lors des offices mais semblaient davantage effectuer un voyage ; par la beauté des chants, la foi de ces religieux, leur bonté et générosité à nous accueillir.

La croix orthodoxe me touchait infiniment. Je ne me lassais pas de voir ces croyants se signer. Cela relevait du magique puisqu’ils faisaient le signe de croix à l’envers et se courbaient délicatement vers le sol.

Les offices duraient longtemps, mais je ne voyais pas le temps passer. Nous partagions du pain mais je n’ai pas plus de souvenir que cela, si ce n’est qu’il était délicieux.

et puis, il y avait ces icônes….

et ces oeufs de pâques. J’en avais plusieurs, tous très délicats, mais mes deux préférés étaient sans conteste, un représentant une croix russe, et l’emblème de la Russie tsariste. J’aimais aussi tout particulièrement celui avec un rouge gorge si fragile.

*****

Moi qui ne suis pas croyante, qui n’ai pas la foi, je me suis toujours dit que le recueillement (ou la prière) ne s’apprenait pas au cours d’offices, de catéchisme, mais relevait de l’expérience intérieure, solitaire et certainement que le voyage en était le plus beau témoignage. C’est certainement ce que m’ont offert ces religieuses du couvent de Lesna.

Je me serai profondément recueillie en ce dimanche après midi, rue Daru.

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Sollicitude en rouge

Cette photo prise en Californie, remonte à un voyage qu’il m’a été nécessaire de faire : Aller à San Francisco, depuis Tokyo.

Joindre ces deux « O », traverser cette étendue d’O, d’eau qu’est le Pacifique. Survoler cet océan, en prendre la mesure, prendre le temps de jauger ce Pacifique immense.

Aller à la conquête de l’ouest américain, à l’envers, depuis l’Ouest et non l’Est.

Se perdre dans le temps, raccourcir sa journée au point d’en minimiser une pour sauter au jour suivant !

Cette déambulation sur les côtes au nord de San Francisco pour retrouver l’endroit où avait été tourné les « oiseaux » d’A.Hitchcock, avant de rejoindre au sud de San Francisco, le lieu du tournage de « Vertigo ».

Cette idée était venue se planter en moi, comme une idée fixe, pour me quitter à tout jamais, une fois seulement, le désir assouvi.

Cette photo m’a beaucoup émue, car improbable, tout comme ce voyage rêvé et fou !

Prise au nord de San Francisco, j’ai aimé

– les deux personnages habillés quasiment de la même façon : ce rouge des deux vestes est splendide face au gris du Pacifique, de la côte découpée à proximité  de San Francisco. Les couleurs des chapeaux de ce couple se fondent dans les couleurs du paysage.

– la finesse des doigts de cette femme qui tient ces deux chapeaux, avec délicatesse.

– la douceur et la prévenance ; La sollicitude de ces bras qui se croisent.

– Mais, ce que j’ai trouvé de plus beau, de fort dans cette image improbable, est l’anonymat de cette photo. Leur regard était captivé par la vue de baleines et baleineaux, dans ces eaux froides de Californie.

Mais d’ailleurs est-ce un couple ?

La magie de cette photo tient au fait,  que nous soyons côté pile et non côté face.

Les visages sont inconnus et c’est justement cela qui est fabuleux, étonnant : ne pas voir ces deux visages.

Cet anonymat confère à cette photo, un caractère « universel » qui :

– grave l’émotion de cet accident du temps et de la géographie,  sur les stries de notre mémoire,

– et statufie les deux personnages, ces personnes, personne et n’importe qui,  pour l’éternité.

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Le Krak des chevaliers, Qal`at al-Hosn

Qal`at al-Hosn: La forteresse imprenable

J’ai adoré ma halte en cet endroit magique à l’ouest de la Syrie, alors que j’allais rejoindre le Liban.

Pourtant j’étais de mauvaise humeur ; je suppose que quitter Alep à 4h du matin, la longue route dans cette voiture inconfortable, et cet hôtel glauque, sale, vide où je venais d’arriver y étaient pour quelque chose.

Cependant, cet hôtel en perdition, avait un très gros avantage : il avait une vue imprenable sur la citadelle (même si ce n’est pas le plus beau côté).

Cette vue, avait réussi à faire basculer mon humeur et je suis partie à la conquête du Krak, pleine d’entrain. La visite m’aura transportée.

Datant du XII ème siècle, ce château est excellemment placé au sommet d’une colline dominant la région.

Je suis partie à la découverte de ce lieu en prenant tout mon temps, sans aucun support, aucun guide. je voulais retenir uniquement ce qui attirerait mon attention.

L’architecture du Krak est absolument géniale ; l’impression que j’ai eu, a été de parcourir deux  châteaux indépendants, enchevêtrés l’un dans l’autre et pouvant être rendus étanches : donc une architecture fondée sur la défensive !

J’ai été surprise par la complète autonomie de la citadelle : une ville à part entière : citerne, cuisines, …. permettaient de vivre en autarcie. Je me suis perdue dans des salles obscures.

Je me suis demandée combien de chevaux pouvait accueillir l’écurie longue de 100 mètres ?  Combien de personnes habitaient ce fort ?

Ecuries

Après avoir déambulé dans des dédales de passages, d’escaliers qui semblaient n’aboutir nulle part, après m’être littéralement perdue… je suis arrivée sur une grande place qui desservait cuisines, salles à manger et un peu plus loin, une chapelle à la pierre légèrement rosée.

J’ai terminé l’après midi, assise à l’ombre et en contemplant le paysage des alentours depuis le chemin de ronde ! Mais c’était le ramadan et le krak fermait à 16h.

J’ai eu du mal à trouver le chemin de la sortie et suis allée me désaltérer tant il faisait chaud.

Je suis lentement retournée vers cet hôtel peu engageant pour regarder le soleil tomber. Et là j’ai vécu des moments enchantés.

Alors que le fort était blanc, au plus haut du soleil ; la lumière de la fin d’après midi, la lumière rasante du soleil qui déclinait doucement donnait aux pierres une couleur flamboyante, presque rougeoyante.

Quelle ne fut pas ma surprise, quand une fois la nuit tombée, j’ai vu cette pleine lune se lever et donner une couleur blanche et une atmosphère unique, hors du temps. Je suis restée ébahie devant ce paysage lunaire. Il n’y avait pas un bruit.

Pleine lune sur le krak

Etait-ce la pleine lune qui fut la cause de mon délire ou cette brume qui courait, embrassait la citadelle à l’aube ?

Krak au petit matin dans la brume

A ce moment précis, j’ai entendu des chevaux galoper : d’où venaient-ils ? des écuries, ou rentraient-ils à la citadelle ? Je voyais ces cavaliers avec leurs armes blanches, leur parure. Je les entendais se congratuler. J’imaginais les voir revenir avec des trésors à cacher pour l’éternité. J’avais envie de quitter l’hôtel et de courir vers eux, les rejoindre dans cet espace temps surréaliste.

J’ai été en plein délire, je me suis fait mon cinéma, pour mon plus grand bonheur.

brume au petit matin


Je me suis réveillée un peu plus tard. J’allais entamer un autre voyage, rejoindre le Liban où je ne savais comment j’atteindrais Baalbek. Rétrospectivement, le chemin emprunté a été splendide.

Tout cela m’aura conduit à y retourner, à retourner éternellement, dans ces pays du moyen-orient.

Ce moyen orient m’a fascinée, transportée, fait rêver.

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Seule sur la plage

C’est le titre d’une photo que je n’ai pas vue.

J’avais lu, deux fois le message, en faisant un lapsus :

– Une première fois : « Seule sur la Place ». Oui certes je suis seule, mais n’évolue pas sur place, ou sur une Place, sauf celle de la Concorde. Non, c’était une erreur d’aiguillage. J’étais déplacée dans le temps, ou dans l’espace, mais pas sur une place, qui est un endroit fermé, bordé. Je ne peux pas vivre avec des cadres.

– Une seconde fois : « Seule sur la Page » … je pensais instinctivement à ma page d’écriture. Comme l’écriture requiert la solitude, ce lapsus me semble plus pertinent. Je vis dans la solitude absolue.

La plage, pour moi, est faite de sable et non de roches. Pourquoi ? je n’en sais rien. Je suis peu familière des plages de sable près de la mer ou d’une rivière. Je ne m’y vois pas m’y délasser seule ou pas.

« Seule sur la plage » : est-ce une personne (peu importe que je parle de moi ou non)? Une mouette égarée ? Autre chose ?

J’opte pour une personne seule ; j’aime la solitude.

J’imagine cette personne assise ou marchant sur une longue plage de sable doré, et qui regarde lentement la mer se retirer, aller, s’en aller pour peut-être ne plus revenir ? mais si,  la mer reviendra, remontera éternellement. La personne, elle, va (comme je pourrais répondre à quelqu’un qui me demande comment je vais : « çà va »), s’en va pour peut-être ne plus jamais revenir. Et cela reflète bien mon état d’esprit actuel.

J’imagine que la ligne d’horizon n’est pas nette : donc le ciel n’est pas bleu, mais plombé, envahi de nuages, sans vent ; la mer a des reflets gris vert, comme en Nouvelle Zélande, et il est impossible de distinguer la ligne, le trait, la frontière qui sépare la mer du ciel : donc il est impossible de danser entre ces deux univers : un aérien et l’autre aquatique.

Ce qui voudrait dire que mon monde n’est plus partitionné (au moins aujourd’hui, dans l’état de ma pensée, de mon être).  Rien n’est plus étanche.

Ce qui me révèle une extrême fragilité de ma personne, une tristesse, un désespoir. Cette solitude n’est donc pas féconde. C’est un état de retirement, de survie, de mélancolie.

Je ne peux m’empêcher de penser à lui et au vide qu’il m’a laissé.

En revanche, je suis sur une plage, un espace  et donc, le paysage est dégagé. Rien n’entrave ce que je regarde.

De surcroît, je suis certainement sur une « plage horaire », ou une tranche horaire, sur une pendule, donc dans un temps qui s’écoule doucement mais, qui, sur cette plage, sur cette tranche, est limité, défini.

C’est la note d’optimisme que je retire (encore ce retirement, cette obsession des ruines), car ce temps sur cette tranche, finira par tomber sur le côté pile ou face du temps ! donc mon monde, cet enfer que je vis depuis trois mois,  devrait s’arrêter net et il me faudra trouver la force de continuer, d’aller sans revenir sur le passé, de penser sans passé, de devancer le futur, la contingence, l’inattendu, sans le fardeau du passé, de l’histoire.

Je m’imagine donc seule, sur la plage, sur cette page de sable fin, en train de graver des caractères, mon alphabet, mes pages d’écriture, pendant que ce temps sur la tranche passe lentement. Je m’applique à ce labeur ; la mer qui s’est retirée, revient et commence à manger mes mots, tout ce que j’ai écrit sur cette page ; La mer en recouvrant le sable et mes mots, fait que la plage recouvre sa virginité.

J’attends doucement que la mer se retire à nouveau, et je danse, le trait se dessine là où le sable est mouillé. Se réécrit à l’infini, en boucle, cette page d’écriture.

Je sais qu’un jour, une fois qu’il sera sorti de mes idées, de mes pensées, alors seulement,  je pourrai quitter ce territoire, cette plage et cette page qui appartiendront alors au passé et que je refermerai pour toujours.