Plage de Saint Jean de Luz

“Seule sur la Plage” J’avais lu, deux fois le message, en faisant un lapsus :

– Une première fois : “Seule sur la Place”. Oui certes je suis seule, mais n’évolue pas sur place, ou sur une Place, sauf celle de la Concorde. Non, c’était une erreur d’aiguillage. J’étais déplacée dans le temps, ou dans l’espace, mais pas sur une place, qui est un endroit fermé, bordé. Je ne peux pas vivre avec des cadres.

– Une seconde fois : “Seule sur la Page” … je pensais instinctivement à ma page d’écriture. Comme l’écriture requiert la solitude, ce lapsus me semble plus pertinent. Je vis dans la solitude absolue.

La plage, pour moi, est faite de sable et non de roches. Pourquoi ? je n’en sais rien. Je suis peu familière des plages de sable près de la mer ou d’une rivière. Je ne m’y vois pas m’y délasser seule ou pas.

“Seule sur la plage” : est-ce une personne (peu importe que je parle de moi ou non)? Une mouette égarée ? Autre chose ?

J’opte pour une personne seule ; j’aime la solitude.

J’imagine cette personne assise ou marchant sur une longue plage de sable doré, et qui regarde lentement la mer se retirer, aller, s’en aller pour peut-être ne plus revenir ? mais si, la mer reviendra, remontera jusqu’à la fin des temps. La personne, elle, va, s’en va pour peut-être ne plus jamais revenir. Et cela reflète bien mon état d’esprit actuel.

J’imagine que la ligne d’horizon n’est pas nette : donc le ciel n’est pas bleu, mais plombé, envahi de nuages, sans vent ; la mer a des reflets gris vert, comme en Nouvelle Zélande, et il est impossible de distinguer la ligne, le trait, la frontière qui sépare la mer du ciel : donc il est impossible de danser entre ces deux univers : un aérien et l’autre aquatique.

Ce qui voudrait dire que mon monde n’est plus partitionné (au moins aujourd’hui, dans l’état de ma pensée, de mon être). Rien n’est plus étanche.

Ce qui me révèle une extrême fragilité de ma personne, une tristesse, un désespoir. Cette solitude n’est donc pas féconde. C’est un état de retirement, de survie, de mélancolie.

En revanche, je suis sur une plage, un espace  et donc, le paysage est dégagé. Rien n’entrave ce que je regarde.

De surcroît, je suis certainement sur une “plage horaire”, ou une tranche horaire, sur une pendule, donc dans un temps qui s’écoule doucement mais, qui, sur cette plage, sur cette tranche, est limité, défini.

C’est la note d’optimisme que je retire (encore ce retirement, cette obsession des ruines, de la lenteur), car ce temps sur cette tranche, finira par tomber sur le côté pile ou face du temps ! donc mon monde, cet enfer que je vis depuis 50 ans, devrait s’arrêter net et il me faudra trouver la force de continuer, d’aller sans revenir sur le passé, de penser sans passé, de devancer le futur, l’inattendu, sans le fardeau du passé, de l’histoire.

Je m’imagine donc seule, sur la plage, sur cette page de sable fin, en train de graver des caractères, mon alphabet, mes pages d’écriture, pendant que ce temps sur la tranche passe lentement. Je m’applique à ce labeur ; la mer qui s’est retirée, revient et commence à manger mes mots, tout ce que j’ai écrit sur cette page ; La mer en recouvrant le sable et mes mots, fait que la plage recouvre sa virginité.

J’attends doucement que la mer se retire à nouveau, et je danse, le trait se dessine là où le sable est mouillé. Se réécrit à l’infini, en boucle, cette page d’écriture.

Je sais qu’un jour, une fois que mes idées noires, mes pensées démentes se seront envolées, alors seulement,  je pourrai quitter ce territoire, cette plage et cette page qui appartiendront alors au passé et que je refermerai pour toujours.

Je pourrai alors admirer “La Pergola”, bâtisse de la fin des années 20, réalisée par l’architecte Mallet-Stevens qui se situe au centre de la baie de Saint Jean de Luz, et me perdre dans le bleu du ciel.

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E.N.F.A.N.C.E.

Je tire de l’enveloppe une lettre de ma mère me souhaitant la bonne année. Mais il n’y avait pas que cette lettre dans l’enveloppe. Une photo aux bords jaunis m’entraîne à rebours, venait réveiller ma mémoire.

J’étais sur la plage, à marée basse, en larmes au bord de la mer. Je porte un bermuda en laine avec des rayures bleues et blanches. Mes jambes chétives flottaient dans ce bermuda. Mais mon regard se déplace vers le bas de la photo, pour atteindre le sol qui n’est que  sable. Mon pied droit, à gauche donc sur la photo, est nu. J’entends les rires de mon frère et de ma mère. Mon désarroi est immense.  Je n’ai plus qu’une chaussure.

Je frotte mes yeux emplis de larmes. J’ai glissé sur les rochers couverts d’algues. Je me suis retrouvée à terre, au sol.

Ma hotte remplie de crevettes s’était ouverte. Le courant les a libérées. Dans ce tumulte, ce chaos, j’ai perdu ma tong jaune. Avec le manche de l’épuisette, je remue l’eau sableuse, soulève le varech cherchant cette trace jaune, jaune comme le soleil, jaune comme le citron des biscuits que faisait pour moi ma grand-mère ; Ces tongs toutes neuves, me procuraient un sentiment de liberté. Elles étaient un désir assouvi, un interdit bravé. Pour arriver à mon dessein, j’avais accompagné mon père au marché. Le stand de tongs était bien là.

-Quelle couleur te ferait plaisir ? Le jaune était ma couleur préférée.  J’avais enfilé aussitôt les tong tant désirées. En rentrant à la maison, ma mère avait crié. Tu passes tout à ta fille. Quelle honte, des tongs, des chaussures en plastique, des chaussures de pauvres !

Je les arborais fièrement, devant ma mère. Je me méfiais de ma mère.  Le soir, au lieu de laisser mes chaussures sacrées en bas de l’escalier, je les prenais avec moi et les rangeais religieusement sous le traversin. Impossible de trouver le sommeil, je vérifiais à intervalle régulier, la présence de ces plastiques sacrés. Car j’avais peur que ma mère ne me les soustraie durant mon sommeil,

Me revoici sur la grève, j’avais eu beau remuer la mer, la terre, je n’avais pas pu retrouver ma tong perdue.

La honte et un immense désarroi m’avaient envahie lorsque ma mère avait immortalisé la scène avec l’appareil photographique. Les éclats de rire fusaient lors des projections de photos familiales, dominicales. Avec la disparition de ma chaussure, ma mère avait marqué un point en quelque sorte, avait gagné. J’avais le mal de mer.

Quatre japonaises rue Malaparte

En sortant de chez moi, en ouvrant la lourde porte cochère alors qu’il était à peine 8h30, je suis tombée sur 4 japonaises.

Un voyage dans l’espace et le temps s’offrait à moi.

Elles avaient leurs habits d’apparat, et semblaient être en mission diplomatique. De larges obi dans les plus belles soies venaient ceindre leur taille et habiller leur fin kimono d’été. Elles peinaient à se mouvoir avec leurs “geta” en bois. Des tabis blancs enveloppaient leurs pieds. Les cheveux, coiffés en chignon de “Geisha” étaient tenus avec moult épingles et peignes. Malgré cette difficulté à bouger, les bouches étaient déliées et la conversation vive. Elles semblaient perdues, lost in translation. Un plan en main, elles cherchaient à s’orienter, désespéraient de trouver un repère, tournaient sur elles mêmes, comme les aiguilles d’une pendule et faisaient du “sur place”, devant mon porche.

Malgré tout le travail qui m’attendait, je proposais mon assistance aux jeunes nippones. Pierre Hermé, … Voilà ce qu’elles cherchaient, découvris je très vite.

Je fus surprise de constater, à quel point, le désir de quelques macarons français, était intense, à son summum, pour susciter un tel déplacement, un tel engouement ! Evidemment je me suis bien gardée de leur dire ce que je pensais des macarons de Pierre Hermé. J’aurais tant voulu qu’elles apprécient ceux de chez Mulot, ou mieux encore, les macarons oubliés de la petite station balnéaire, nichée au fond du Cotentin !

La boutique est au coin de la rue. Elles sont tout près du but,… Je leur indique le chemin à suivre, les cinquante mètres à faire pour atteindre leur paradis artificiel.

Mon imagination me les fait voir, comme quatre alpinistes, à cent mètres du sommet de l’Everest, avec des bouteilles à oxygène presque vides.

Je me transforme en sherpa et prends la tête de ce convoi insolite, place Saint Sulpice. Elles m’insufflent de la bonne humeur, en me répondant qu’elles viennent du Japon…. Où au Japon ? Kyoto.

Je les abandonne devant la fameuse boutique qui ouvre à 10h00. Une heure et demi encore à attendre pour les quatre kyotoïtes….

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Hôtel de l’abbaye : Le jardin de la rue Cassette

Un soleil généreux envahit ma chambre rue Malaparte. Le paysage sonore n’est que silence avant que les cloches de Saint Sulpice ne sonnent à pleines volées et m’incitent à me lever, à danser, à sortir, à écrire. Le roucoulement de la tourterelle qui a élu domicile sur le faîte de la cheminée, juste au dessus réveille l’instinct chasseur de mes deux chats. Ils deviennent fous en entendant cette proie potentielle mais invisible et inaccessible.

Sur la double porte du palier, je dépose délicatement les deux poules en chocolat, pour mes deux petits voisins, Antonio et Elena. Leurs cris enjoués, heureux, font partie de mon paysage sonore et me comblent.

L’expresso du café de la Mairie me tire de mes pensées. Mais comment écrire ici, alors qu’à 9H, il y a déjà un peu de monde. Je tenterai la salle à l’étage une prochaine fois.

Je traverse la place Saint Sulpice d’un pas franc et décidé, longe la Procure, rue de Mézières, et tourne sur la gauche pour prendre la rue cassette, qui doit receler des trésors ! L’Hôtel de l’abbaye. Un hôtel dont je ne connais aucune chambre, mais dont l’entrée discrète, au fond de la cour pavée retient mon attention. Je rentre et me dirige comme si j’étais venue déjà à plusieurs reprise, dans le salon, pour m’installer dans le jardin d’hiver donnant sur le jardin d’été.

 

Je suis accueillie par Mehmet, qui n’a rien d’un sultan ottoman, mais dont la silhouette ascétique et le visage taillé à la serpe, me rappellent davantage ceux des serviteurs de l’hôtel Palmyra de Baalbek.

 

Avec simplicité, discrétion, bienveillance, sourire, il assure un service parfait et semble déjà connaître mes habitudes en apportant une deuxième théière.

Depuis ma table, les jardins me surprennent par leur couleur verte. Ma soeur dirait que le lieu est encastré puisque, de part et d’autre de la fontaine qui chante dans le jardin d’été, le lierre grimpe galope jusqu’aux cimes, le long de la façade arrière de deux immeubles. Camélias, lauriers, orangers du mexique, agrémentent le jardin de leur feuillage persistant.

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Le temps semble ralentir, il passe sans compter. Donc, j’ai ce sentiment exquis de prendre tout mon temps, dans un lieu retiré, loin de la foule et du bruit. Le décor de ce jardin d’hiver, des salons de l’hôtel de l’abbaye, n’ont rien de la grandeur et du caractère historique des salles du 1728. Il s’en dégage au contraire, un esprit provincial, bourgeois, propre et bien rangé qui me rappelle la demeure où loge “le loup des steppes” d’H.Hesse.

*****

En rentrant à l’appartement, je trouve deux très beaux dessins à ma porte, de la part de mes deux petits voisins. Ma journée est illuminée par leur gentillesse.

Antonio et Elena

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Du côté de chez Proust


J’ai quitté “Du côté de chez Swann” pour basculer sur l’autre rive, “Du côté de chez Proust”.

Suis je au théâtre ? J’entends du bruit dans les coulisses. Le pas lourd et lent d’un homme dans l’escalier m’évoque les trois coups de batons tapés par le régisseur.   Il ne manque que les rideaux rouges. Et moi, qui suis je dans tout cela ? le public, l’acteur, le régisseur, le machiniste ? Non je ne suis personne, rien.

Du côté de chez Proust - Curzio Malaparte

Du côté de chez Proust – Curzio Malaparte

La seule musique de ce théâtre est celle des cloches des deux églises voisines :

  • celles de Saint Sulpice, dont j’aime la sonorité grave, profonde, solennelle. Elle me fait penser à une voix de contralto. J’imagine le battant venir frapper la pince de la lèvre inférieure. Le choc envoie les ondes sonores dans la panse puis la robe,
  • celles de l’église Saint Germain des Prés ont une tonalité plus légère. De surcroît, en sonnant trente minutes plus tard, elles me semblent propulser un vent d’insouciance, marquer un détachement, voire une certaine nonchalance.

*****

Le froid a broyé mes os, a endolori chacun de mes muscles.

Le soleil dominical m’a entraînée rue Férou, la plus jolie rue de Paris à mes yeux. En traversant la Place Saint Sulpice, devant la fontaine des quatre évêques, Bossuet, était bien là, à mes côtés, veille sur moi.

Statue de Bossuet - Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice - Paris

Statue de Bossuet, évêque de Meaux – Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice – Paris

Ivre de fatigue, pas encore amarinée à mon bateau, Rimbaud me livre son poème rue Férou.

Rimbaud-bateau ivre - rue Férou

Rimbaud-bateau ivre – rue Férou

Les peintures de Chagall au Musée de l’orangerie n’arrivent pas à m’apporter la légèreté que j’y lis d’habitude. Rien n’y fait, ni ses compositions poétiques, ni les couleurs gaies des toiles. Je suis davantage dans la guerre, que dans la paix.

Chagall, entre Guerre et Paix - Musée du Luxembourg

Chagall, entre Guerre et Paix – Musée du Luxembourg

Emplie de mélancolie, je ne vois ni le bleu du ciel, ni les rayons du soleil. Je ne ressens aucune paix intérieure à demeurer enfin rue Malaparte. Une nouvelle fois, une fois encore, je montre une incapacité totale, entière, complète, à éprouver ne serait-ce qu’une once de bonheur. La tristesse est rivée à mon corps, à mon âme, et broie mes pensées.

Je marche lentement vers un monde tourmenté, dans la solitude de ce jardin. Je suis dans l’obscurité malgré le soleil qui se déploie de mille feux. La rue Malaparte, du côté de chez Proust est ma dernière demeure.

J’aurai passé le court temps de ma vie à vouloir m’échapper, m’enfuir et voyager vers de nouveaux cieux, pour rêver, désirer. Ceci est sans espoir. Mes pensées, ma prison mentale, font que je vis dans le pays où l’on n’arrive jamais.

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