La Villa Malaparte fait son cinéma

 

 

La Villa Malaparte s’invite au Festival de Cannes. L’affiche officielle du 69ème anniversaire du festival de Cannes nous offre une montée des marches extraordinaire.

L’escalier à la découpe parfaite raffle la vedette aux marches de Cannes.

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Des maux sur un fil

Longtemps j’ai regardé ce séchoir de bonne heure.

Mes voisins (D’ailleurs, je ne sais s’ils sont un, une ou plusieurs) semblent vivre dans l’obscurité, dans le noir profond. Les fenêtres sont dépourvues de volets, de voilages. Les vitres brillent. De cet appartement, je ne vois aucune lumière, aucune vie, si ce n’est un séchoir. Les baleines se plient à peine sous le poids du linge.

En partant le matin, je ne peux m’empêcher de jeter un oeil à cette immense arête de poisson qui me fais penser au meuble de Charlotte Perriand.  Blue jean, sous vêtements, polo, pull, sont posés au cordeau. Ils semblent avoir été tirés dans tous les sens pour éviter à leur propriétaire un laborieux repassage. Pas un pli n’apparaît sur les étoffes qui sèchent. Orange, bleu, vert sont les couleurs du jour.

A 17 heures, je tourne la clé de mon appartement. Le mouvement de gauche à droite se prolonge jusqu’à ma tête. Mon regard franchit la large fenêtre palière puis celle de l’appartement voisin. Chaussettes, lingerie, blue-jean, tee-shirt, cardigan de la marque Aéropostale, sont étirés, aplatis. 18H30, les cloches de l’église Saint-Sulpice sonnent gravement l’angélus. 18H45, l’église Saint-Germain des Prés prend le relai, avec un peu plus de gaité. La nuit tombe. Je sors acheter du pain. A la place des vêtements, reposent des draps blancs, un dessus de lit ivoire en coton damassé. Ils sont tendus au maximum, telle une page blanche, une toile à peindre. Pourtant, l’appartement semble vide.

séchoir rue Malaparte - swimminginthespace

séchoir rue Malaparte – swimminginthespace

Le lavage quotidien et systématique de tout tissu, étoffe, vêtement se situant dans l’appartement me semble relever du trouble comportemental compulsif. Ce rituel, ces gestes répétés qui ne peuvent être réprimés, trahissent de la souffrance. Parvient-il ou elle à atteindre un état de pureté, ou le pays de la perfection, avec tant de savon ?

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Je me fais mon cinéma… Mon voisin serait il un tueur en série qui nettoie jour et nuit les vêtements de ses victimes, et les draps qui ont servi à étouffer ? Non, ce n’est pas possible, et les corps alors ? L’appartement est grand, … on pourrait y loger plusieurs congélateurs. Même l’absurde ne pouvait me faire changer d’avis car ce séchoir, une vraie arête appelle le squelette. Quelque chose ne tournait pas rond, si ce n’est le tambour de la machine qui devait tourner, laver, battre, voire même essorer !

Charlotte Perriand - Banquette en forme d'arête

Charlotte Perriand – Banquette en forme d’arête

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On sonne à la porte. Oui c’est bien chez moi. Mais il est près de 23h. J’allume, enfile ma robe de chambre, et dévale l’escalier, devancée par mon chat. J’ouvre la porte en laissant la sécurité. Je tombe face à face avec un réparateur de chez Darty !

– Bonsoir, je viens pour la machine.

– Pardon, quelle machine ? J’écarquille les yeux. Il doit y avoir erreur. C’est sûrement pour les voisins d’en face !

– Personne ne répond.

– Ah oui, il n’y a pas de lumière à côté. Il n’y a jamais de lumière d’ailleurs. Je ne peux rien pour vous.

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Cette semaine, j’étais partie au bord de la mer, chez ma mère. En arrivant, j’avais tout de suite penser au séchoir, en voyant les fils électriques, et les hirondelles qui se préparaient, vérifiaient leurs ailes pour la grande migration.

Hirondelles sur des fils électriques

Hirondelles sur des fils électriques

Ces hirondelles ressemblaient à des pinces à linge. Il ne manquait que le linge des voisins. Et puis, avec le jardinage, le séchoir s’est fait oublier.  Ma mère m’a donné des plantes à rempoter pour mon balcon germanopratin ou plutôt saint-sulpicien, voire malapartien.

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Vendredi, sous le soleil d’automne, je m’appliquais à sauver les arbustes en les transplantant dans des pots généreux. Ma porte était restée ouverte. Mes mains étaient pleines de terre. Ma tête tournait tant je m’activais pour sauver ce chêne, le mimosa et l’oranger du mexique. J’ai alors entendu la porte de mes voisins claquer et une voix m’appeler. Nous nous présentons. J’ai donc un voisin italien, chercheur… il vit seul et n’a donc aucune famille avec qui laver son linge sale …. Je suis restée coite lorsque, regardant mon séchoir plié dans un coin, il m’a demandé où je l’avais acheté.

Villa Malaparte – Point virgule

Je viens de découvrir l’affiche officielle du 69ème anniversaire du festival de Cannes. Cette affiche, toute dorée célèbre le film de JL Godard.  J’y vois la villa Malaparte au coeur de l’affiche.

Sa villa me fait rêver, sa vie me fascine, ses livres dépeignant la cruauté de la guerre me bouleversent, son écriture me renverse.

Comment Malaparte est-il venu se planter dans ma tête ? Il est rivé à ma personne, tel un clou, comme un point d’ancrage.

Je ne peux arriver à exprimer clairement ce qui m’attire autant chez Curzio Malaparte : sa vie extraordinaire, sa personnalité un peu folle, son oeuvre, ses voyages, les épreuves qu’il a traversées. Malaparte me transporte, me fait rêver ! Il est une source d’inspiration intarissable. Me voilà désormais habitant sa rue, sa maison à Paris.

Je ferme les yeux, et monte l’escalier lentement, en prenant mon temps pour admirer le paysage.

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Me voilà sur le toit terrasse, cachée derrière cette ponctuation, cette virgule, cette respiration, que forme le mur du solarium.

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Ce qui aura manqué à ma vie, est de visiter l’intérieur de sa villa à Capri. Car sa maison est bien un des paradoxes de Malaparte : un extérieur au design épuré, des marches, des escaliers à perte de vue. L’escalier montant au toit terrasse est inspiré de celui de l’église d’Annunziata à Lipari. escalier-eglise-annunziata-lipari-pour malaprte D’autres marches déroulent un tapis et forment un escalier privé qui serpente vers la mer.

L’extérieur est parfait, splendide à mes yeux. Cela pourrait être un lieu de sacrifice, d’abandon, face à l’immensité de la mer, à l’infini de la voute céleste. La verdure environnante accrochée à la roche gris claire se marie à la couleur rose brique de la Villa.

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Villa Malaparte – photo Carole Darchy – 8/8/2010 – Capri – Swimminginthespace.com

Les fonds marins déclinent une palette idéale couvrant l’intégralité du spectre des bleus et des verts.

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Fonds marins et verdure près de la Villa Malaparte – 08 août 2010 – Photo de Carole Darchy – Swimminginthespace

L’intérieur est d’une rare austérité, totalement dépouillé et donne une impression glaciale.

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Etait-ce cela la face cachée de Malaparte, un homme avec une pierre à la place du coeur ? un homme uniquement capable d’aimer lui même et ses chiens, dont le célèbre Febo ?

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C’est peut-être cela qui m’attire autant chez Malaparte : l’esthétique, l’aridité, une douleur sourde que je devine au fin fond de son âme, au travers des pages folles de violence et de souffrance dans La Peau ou Kaputt.

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Malaparte est une idée fixe, un désir à atteindre, un rêve inaccesible

Tentative d’épuisement

Les cloches de Saint Sulpice ont rompu le silence et ont sonné à toute volée répandant des ondes de joie, mercredi à près de 19H30. Etrange horaire … Ce ne pouvait être que pour célébrer un nouveau pape. Etre ainsi informée, de manière désuète, m’a enchantée.

Réveil nocturne. Je décide d’aller marcher dans la nuit ondine. Le lourd porche se referme. Le pavé brille sous l’effet de la pluie.

Comment décider d’un itinéraire ? J’emprunte la rue Saint Sulpice, et me dirige vers l’église, cette grande masse d’ombre. L’absence de piéton, de voiture, de vie confère à cette sortie un caractère magique. La lumière blanche des vitrines, le regard perdu des mannequins, le seul bruit de la pluie amplifient ma solitude.

Le café de la Mairie sommeille. J’y vois Georges Perec travailler sur sa « tentative d’épuisement  d’un lieu parisien » 

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Georges Perec – 1974 – Café de la Mairie, Place Saint Sulpice – Paris

Le temps est aboli, je déambule sans but, sans chemin. Suis je dans un rêve, dans la réalité ?

Mon regard est attiré par une ombre telle un fantôme. Dans la nuit profonde, la lumière forte d’un projecteur se focalise sur la statue de Saint-Paul au sein de l’église. La lumière projette sur le vitrail l’ombre du saint avec son épée.

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C’est pour moi une invitation au voyage. Je me souviens alors que tous les chemins mènent à Damas. Est-ce que le chemin de Damas me donnera la foi ?

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Le croassement des corneilles me réveille. Le cri aigu des mouettes rieuses me sort définitivement de mon sommeil. Se sont-elles égarées pour habiter au coeur de Paris ? Non, elles viennent et reviennent danser dans le ciel de la rue Malaparte. Elles ont sans doute élu domicile, au jardin du Luxembourg, pour l’hiver.

La fièvre fait frissonner tout mon corps. La tête endolorie par de sourdes vagues m’empêche de penser distinctement, de me poser, me reposer. Le fluide de la pensée est asséché. Mon cerveau est tel un paysage désertique, ravagé par le sel. Je déraisonne, déforme les sensations, les amplifie. Le mal qui sommeillait au fond de moi, qui se faisait discret,  se réveille tel un volcan et m’envahit. Désespoir, mélancolie, souffrance et mort, me hantent comme de vieux compagnons.

*****

La voix  de Paul grésille au téléphone. J’entends une moquerie injuste : Me voici traitée de snob. Ce qualificatif me révolte, car lancé à la va-vite, sans aucun fondement.

Je prends la définition du Larousse : « Qui affecte et admire les manières, les opinions qui sont en vogue dans les milieux qui passent pour distingués et qui méprise tout ce qui n’est pas issu de ces milieux ».

Je tente de rétorquer : « je n’aime ni la vogue, ni le milieu. Je vis sur l’arête ».  Mais Paul, d’humeur espiègle, campe sur sa position. J’ose espérer qu’il ne le pense pas réellement mais le doute subsiste en moi. Et cette idée saugrenue aura taraudé mon esprit fiévreux, le weekend entier.

Du côté de chez Proust


J’ai quitté « Du côté de chez Swann » pour basculer sur l’autre rive, « Du côté de chez Proust ».

Suis je au théâtre ? J’entends du bruit dans les coulisses. Le pas lourd et lent d’un homme dans l’escalier m’évoque les trois coups de batons tapés par le régisseur.   Il ne manque que les rideaux rouges. Et moi, qui suis je dans tout cela ? le public, l’acteur, le régisseur, le machiniste ? Non je ne suis personne, rien.

Du côté de chez Proust - Curzio Malaparte

Du côté de chez Proust – Curzio Malaparte

La seule musique de ce théâtre est celle des cloches des deux églises voisines :

– celles de Saint Sulpice, dont j’aime la sonorité grave, profonde, solennelle. Elle me fait penser à une voix de contralto. J’imagine le battant venir frapper la pince de la lèvre inférieure. Le choc envoie les ondes sonores dans la panse puis la robe,

– celles de l’église Saint Germain des Prés ont une tonalité plus légère. De surcroît, en sonnant trente minutes plus tard, elles me semblent propulser un vent d’insouciance, marquer un détachement, voire une certaine nonchalance.

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Le froid a broyé mes os, a endolori chacun de mes muscles.

Le soleil dominical m’a entraînée rue Férou, la plus jolie rue de Paris à mes yeux. En traversant la Place Saint Sulpice, devant la fontaine des quatre évêques, Bossuet, était bien là, à mes côtés, veille sur moi.

Statue de Bossuet - Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice - Paris

Statue de Bossuet, évêque de Meaux – Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice – Paris

Ivre de fatigue, pas encore amarinée à mon bateau, Rimbaud me livre son poème rue Férou.

Rimbaud-bateau ivre - rue Férou

Rimbaud-bateau ivre – rue Férou

Les peintures de Chagall au Musée de l’orangerie n’arrivent pas à m’apporter la légèreté que j’y lis d’habitude. Rien n’y fait, ni ses compositions poétiques, ni les couleurs gaies des toiles. Je suis davantage dans la guerre, que dans la paix.

Chagall, entre Guerre et Paix - Musée du Luxembourg

Chagall, entre Guerre et Paix – Musée du Luxembourg

Emplie de mélancolie, je ne vois ni le bleu du ciel, ni les rayons du soleil. Je ne ressens aucune paix intérieure à demeurer enfin rue Malaparte. Une nouvelle fois, une fois encore, je montre une incapacité totale, entière, complète, à éprouver ne serait-ce qu’une once de bonheur. La tristesse est rivée à mon corps, à mon âme, et broie mes pensées.

Je marche lentement vers un monde tourmenté, dans la solitude de ce jardin. Je suis dans l’obscurité malgré le soleil qui se déploie de mille feux. La rue Malaparte, du côté de chez Proust est ma dernière demeure.

Curzio Malaparte et son chien - Terrasse de la Villa Malaparte - Capri

Curzio Malaparte et son chien – Terrasse de la Villa Malaparte – Capri

J’aurai passé le court temps de ma vie à vouloir m’échapper, m’enfuir et voyager vers de nouveaux cieux, pour rêver, désirer. Ceci est sans espoir. Mes pensées, ma prison mentale, font que je vis dans le pays où l’on n’arrive jamais.