Alice au pays des merveilles

Jeudi,  c’était un jeudi. Le père d’Alice, tout revigoré, avait sorti la JAGUAR et la faisait chauffer. Alice était déjà installée sur la banquette arrière. Son père l’emmenait avec lui à Paris tous les jeudis. A cette époque, il n’y avait pas école le jeudi.

En une petite heure, la JAGUAR les propulsait vers la capitale. Son père avait ses rituels, ses habitudes. Le temps de l’après midi avait, toujours, le même tempo.

Il se rendait toujours en premier chez son fournisseur, rue de la Porte Dorée. Alice redoutait particulièrement cette visite, car Monsieur SULTAN, homme qui menait rondement ses affaires, ressemblait à un ogre. Lorsque elle voyait Mr SULTAN, Alice se collait contre son père, en lui serrant fort la main. Mr SULTAN semblait aboyer lorsqu’il parlait. Ce qui est somme toute, plutôt normal, lorsqu’on porte un nom de chien.

Son père faisait vite car l’après midi passait, le temps était compté ! Il sortait de son portefeuille des liasses de billets de 100 et 500 francs, lorsqu’il récupérait sa marchandise. Il savait que sa clientèle serait satisfaite.

Après, Alice savait qu’ils passeraient chez HERMES, où chaque semaine, son père achetait à sa mère, un carré de soie, de cette soie lourde, de la plus belle facture, donc cher ! Le prix d’un foulard, à l’époque, était de 100 Francs. Alice avait compris que, ce qui lui importait, était de traiter sa mère, en déesse, de la faire rêver. La tête d’ Alice arrivait à peine au haut de la vitrine et son regard oscillait entre la vendeuse et les yeux noirs de son père. Alice restait muette lorsqu’il achetait le même foulard, à plusieurs reprises.

Ensuite, ils allaient chez FAUCHON, où il achetait les mets les plus raffinés. Il dépensait au moins 100 francs.

Son père, alors, la faisait remonter dans la JAGUAR en lui disant : Tu gardes la voiture, ne bouge pas, je reviens !

Entourée de tous ces cadeaux, Alice restait seule, enfermée dans la JAGUAR, qui était garée rue de Sèze. Elle ne savait pas combien de temps, il se passait, mais cela lui semblait durer une éternité. Alice n’aimait pas cette rue, où des néons scintillaient, flashaient au dessus des portes, où des femmes étranges semblaient être plantées sur le trottoir, attendant elle ne savait pas quoi. C’était le moment le plus désagréable de la semaine. Lorsque enfin, son père revenait, il lui posait toujours la même question avec un large sourire : “Tu as été sage ?”

Alice ne savait que répondre, désemparée. Et lui, avait-il été sage ? Voilà la question qu’elle se posait alors.

Avant de remonter l’avenue des Champs-Elysées, en JAGUAR, de prendre la pente de ce parking souterrain, de garer la JAGUAR et d’aller au DRUGSTORE PUBLICIS, où son père s’achèterait quelques livres et magazines, Alice savait qu’ils feraient un détour par le magasin de jouets au “TRAIN BLEU”, où son père ne manquerait pas de lui offrir, ce qui lui ferait plaisir.

Mais Alice avait tant, qu’aucun jouet ne lui faisait plaisir. Et comment avoir du plaisir, alors qu’elle savait au plus profond d’elle-même, que ce n’était pas pour lui faire plaisir que son père l’emmenait avec lui à Paris. Alice était un alibi, pour qu’il s’offre du plaisir.

Ce qui lui faisait plaisir “AU TRAIN BLEU” était de montrer du doigt, un jouet cher, à la hauteur de son déplaisir, de cette attente interminable, rue de Sèze. Son père la sous-estimait. Les enfants comprennent tout et surtout lorsqu’on se joue d’eux.

Ils rentraient pour diner. Alice était traitée en grande personne, puisque le jeudi, elle dinait avec ses parents.

Mais ce qui rendait Alice le plus perplexe, ce qui taraudait son esprit, ce qui lui nouait le ventre, l’empêchait de dormir, était de voir son père, le dimanche, déposer dans la corbeille, lors de la quête à la messe, un billet de 500 francs.

Sans pouvoir en parler à quiconque, Alice faisait les comptes, se demandant, combien d’argent son père avait dépensé rue de Sèze, pour qu’il récompense sa femme, sa fille et Dieu de tant d’argent ?

Pourquoi tout semblait avoir un prix, y compris l’amour qu’un père porte à sa fille ?

Pensées fragmentées

Elle mettait en place les élastiques pour fermer la pochette cartonnée rouge. Son visage montrait un petit air satisfait, devant ce dossier qui était bien classé, avec des papiers ordonnés. Elle semblait rassurée. Elle rangea le tout dans le secrétaire en chêne sombre, bien ciré.

Le parquet lustré craquait dans le silence de cette chambre. Elle se déplaçait en glissant sur des patins pour ne pas faire de rayures. La chambre sentait le propre, le bien rangé des intérieurs bourgeois. Il ne manquait à cet espace, cet intérieur, qu’une plante verte et cela aurait été un intérieur parfait, exactement comme celui décrit par Hermann Hesse dans le loup des steppes.

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Depuis la salle au premier étage du café de la Mairie, il l’avait aperçue venir le rejoindre. Elle portait une longue cape noire.  Ce vêtement éveilla en lui le souvenir de sa visite au monastère Saint-Antoine,  où il avait pu voir la rangée des aubes noires, accrochées sur un des murs de la chapelle. Sa silhouette avait un aspect spectral.

Il était assis sur une chaise, et la convia à s’installer sur la banquette. Après quelques échanges de bienséance, et du silence, elle avait osé une question.

– Quels poètes aimez vous ?

Lorsqu’elle parlait, son souffle semblait ne pas exister. Il imaginait  un miroir devant ses lèvres pâles. Il n’y aurait pas de buée.  La survie et non la vie semblait l’habiter. D’ailleurs, son habit, une longue robe noire, rendait cette impression encore plus prégnante.  Pour essayer de l’épater, il avait répondu à sa question en citant des noms de poètes peu connus.

– Christophe Tarkos, un géant parti trop tôt… Charles Pennequin, Vincent Tholomé..

Cela avait provoqué l’effet contraire à celui qu’il escomptait. Elle était tombée dans un mutisme complet. Ils se regardaient en silence. Il lisait dans ses yeux, son désarroi. Il avait alors saisi délicatement ses mains. Elles étaient froides, glacées, maigres. Elle l’avait laissé faire. Il se leva et alla s’asseoir à ses côtés. Il a lentement caressé ses longs cheveux qui tombaient jusqu’au bas de son dos. Puis il l’a enlacée, prise dans ses bras, lorsqu’il eut la certitude qu’elle était rassurée. Sa main caressa la popeline de laine noire, à l’endroit de ses seins. Eperdu, éperdument il l’embrassa.

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Ma solitude immense m’étonne, m’inquiète.  Personne ne peut, pourra imaginer à quel point cette solitude est vertigineuse. Elle se situe au bord du vide. Je veux dire que cette solitude est quasiment totale.

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Les mouettes sont de retour. Elles crient, volent de manière insensée dans le ciel au dessus de chez moi. La lumière blanche, pâle et basse du soleil hiémal envahit le jardin du Luxembourg, ses allées. Les branches nues, tordues, nouées inspirent la souffrance. Les feuilles en décomposition, entassées dans d’immenses cuves grillagées, livrent, avec l’humidité d’une douce journée de décembre, une odeur boisée, qui me rappelle mon enfance, les longues marches dans les hêtraies de Lyons-la-Forêt.

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Je marche rue Saint Sulpice sur le trottoir longeant l’église. Je passe à côté d’un vieil homme.  Sa main est blanche, presque jaune, et donne l’impression que  le sang semble l’avoir quittée.  La main et les doigts montrent de la roideur et me rappellent les mains des gisants, et aussi celles de mon père mort, reposant dans cette chambre funéraire.

Bleu nuit ou bleu noir

Les femmes aux yeux noirs dans la nuit avaient les yeux bleus dans la lumière du jour.

Bleu est la couleur du ciel, de l’encre

Le bleu du ciel se reflète dans le bleu de la mer

L’eau bleue noircit en profondeur,

Vertiges de bleu, vagues noires, vaguement

Echo bleu, noir, étoiles

Flou, fou, folie

Il nous plaît de confondre nos sentiments dans nos rêves

Nous rêvons en noir et blanc, en silence et en hurlant

Dans la lenteur du temps, à la vitesse de la lumière.

Nous rêvons dans le futur antérieur

Nous rêvons en nous perdant dans l’océan de la nuit,

Nous nous accoutumons à l’obscurité,

Cécité ou lumière ?

 

La renaissance et le rêve – Musée du Luxembourg

Pour donner une suite à la Pâtisserie des Rêves, pour poursuivre le rêve, j’ai traversé la Place Saint Sulpice, pour m’engouffrer rue Férou. Poussée par le Souffle, le vent qui venait de la Place j’ai vite atteint le Musée de Luxembourg, qui héberge du 9 octobre 2013 au 26 janvier 2014, l’exposition La renaissance et le rêve. Bosch, Véronèse, Gréco

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Ce musée, propose en moins de dix salles, et près de 80 tableaux, une déclinaison personnelle, du rêve à la renaissance. La nuit est prégnante, dans les oeuvres, dans l’obscurité des petites salles du Musée. Dans la solitude qui m’accompagne désormais, la mise en sommeil est immédiate, comme pour mieux préparer le visiteur à un voyage dans l’imaginaire. Les salles sombres aux tentures noires comme une nuit profonde, amplifient la sensation de malaise face aux cauchemars.  Les tableaux sont riches de sens, d’allégories, de signes, symboles. Le bien, le mal, le paradis, l’Enfer, l’épidémie, la mort, la religion, la damnation ponctuent les pas, la déambulation du visiteur.

Quelques moments forts :

Le Greco : Le rêve de Philippe II :

Le Greco - le rêve de philippe II- Renaissance et rêve -Greco, El (1541-1614): The Dream of Philip II. El Escorial, Monastery

Le Greco – le rêve de philippe II- Renaissance et rêve -Greco, El (1541-1614): The Dream of Philip II. El Escorial, Monastery

Ce tableau frappe par sa modernité, figures oblongues, étirées. Les couleurs sont étonnamment acidulées, en particulier les jaunes et les rouges, mais aussi le vert et le bleu. Le Gréco nous montre le sort réservé à la multitude. Nous autres, pauvres humains sommes voués au néant, à l’enfer. Le Léviathan vomit depuis sa gueule, les âmes destinées à l’enfer. Quelques heureux élus sont dans les nuages, au ciel, au paradis.

Philippe II est tout de noir vêtu. Agenouillé, ses mains portent des gants noirs, il semble imploré le pape, qu’il regarde, et qui porte, lui, des gants rouges.

Une zone centrale, emplie de nuages gris sombre, mais aussi dans sa partie inférieure, d’une masse rouge, comme un immense coeur semble pulser le sang, la force de la vie, ou mieux, une force ascendante, un courant aspirant vers les cieux, le haut, le paradis.

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L’allégorie de la nuit – Véronèse

Inspirée de la sculpture de Michel Ange, l’allégorie de la nuit nous montre une femme endormie, dont un sein porte les stigmates d’un cancer. Ecrasé, déformé, le sein gauche dénote clairement, dérange le spectateur qui décèle tout de suite l’anomalie. Pourquoi nous montrer ainsi la nuit ? Serait-ce un rêve de corps ? Pas un corps de rêve en tous les cas …

Allégorie de la nuit - Véronèse- renaissance et rêve- swimminginthespace

Allégorie de la nuit – Véronèse (1528-1588) –  Renaissance et rêve – Musée du Luxembourg – Corps de rêve ou rêve de corps ?

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La révélation de Sainte Hélène : deux tableaux en un.

Etonnante composition, où le tableau nous montre Hélène endormie, et dans le cadre supérieur, l’objet de ses rêves, la révélation de l’endroit où la sainte croix a été enfouie.

veronese - le reve helene - renaissance et rêve

Veronese (1528-1588)  – La révélation de Sainte Hélène – Sainte Croix – La renaissance et le rêve

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Enfin, le splendide polyptyque de Jérôme Bosch : La vision de l’au-delà avec quatre panneaux qui suscitent désolation, cauchemars, enfer. Le panneau avec le stupéfiant cône, rend particulièrement bien l’effet aspirant d’une spirale. Si paradoxalement cette spirale communique un effet de malaise, elle semble cependant mener vers la lumière, vers une zone de répit.

Vision de l'Au-delà - Bosch - La renaissance et le rêve

Vision de l’Au-delà – Bosch (1450 – 1516) – La renaissance et le rêve

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Manquerait-il la tentation de Saint Antoine de Véronèse ?  Ai je vu ce tableau lors de cette exposition ou l’ai-je rêvé dans cette exposition, ou lors d’une visite au musée des Beaux Arts de Caen. Quoi qu’il en soit, il s’impose à moi, comme une échappée par le rêve et est un idéal pour illustrer au mieux cette exposition.

Veronese - La tentation de St Antoine

Véronèse (1528 – 1588) La tentation de St Antoine – Musée des Beaux Arts – Caen.

La pâtisserie des rêves

Il faut vivre ses rêves. Voici une bonne raison de prendre la tangente, de faire un pas de côté, d’entamer une circonflexion rue du Bac. C’était, comme si j’avais devant moi, à hauteur de mes yeux, de mes papilles, suspendue à un un fil tenu par un magicien, l’image les gâteaux de P.Conticini.

Située 93 rue du Bac, entre la rue de Varenne et la rue de Babylone, la pâtisserie des rêves, vous invitera au voyage, vous transportera immédiatement dans votre enfance …

Je me suis pâmée d’admiration, devant les accents circonflexes de la Pâtisserie des rêves. Je suis sage comme une image. Et d’ailleurs, ce qui frappe en franchissant le seuil de la pâtisserie sont les fils qui tombent du ciel pour illuminer la piste aux étoiles, ce pays imaginaire :  les gâteaux, les pâtisseries semblent s’animer et littéralement s’offrir en spectacle, danser !

Patisserie des reves-rue du bac

Pâtisserie des rêves -97 rue du bac 75007

Trois bonnes raisons plus terriennes pour vous y rendre et vous rendre :

1/ Les énormes madeleines fondantes de Philippe Conticini m’ont accompagnée dans ma lecture de la recherche du temps perdu …. INCONTOURNABLES madeleines pour les adorateurs de Proust.

madeleine-pâtisserie des rêves

2/ La tarte au citron meringuée est la meilleure que j’ai pu trouver à Paris ! Un délice, un triptyque puissamment équilibré entre pâte sablée croquante à point, crème au citron équilibrée, riche en parfum, et meringue fondante.

Tarte au citron meringuée - La pâtisserie des rêves

3/ Le grand cru au chocolat noir, tour à tour fond dans la bouche, croustille, … A déguster à température ambiante pour que le chocolat noir développe tout son arôme. Pas facile de réussir un gâteau au chocolat qui égale ceux de la Maison du Chocolat.

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Philippe Conticini, pâtissier fondateur sait nous ensorceler avec les couleurs acidulées de sa boutique et tout particulièrement le rose bonbon très prégnant. Ses emballages, les sacs en papier rose vous plongent immédiatement dans le monde de l’enfance.

Ce voyage, ces rêves favorisent sûrement l’amplification des arômes et des parfums d’enfance et rendent encore meillleures ces pâtisseries oniriques, mais bien terriennes.

La pâtisserie des rêves mérite bien sa place sur les sentiers du plaisir.