Bleu piscine – Les escaliers du MOMA, New York

Lors d’une visite impromptue à New York, un saut de puce de deux jours, j’avais pris le temps de faire un détour au MOMA (Museum of Modern Art) pour y retrouver des Mark Rothko que j’aime tant et si bien mis en valeur ainsi que quelques Léger, Chagall et peintres américains, Edward Hopper, Roy Lichtenstein, Jasper Johns, Jackson Pollock, Sam Francis….

J’avais semé mes collègues pour m’offrir une échappée, un moment de respiration. J’étais seule, non accompagnée.

Par cette chaleur estivale, qui m’assommait, j’espérais profiter de cette cour ombragée et me reposer parmi les sculptures.

J’ai été happée par ce musée, repensé par l’architecte japonais Taniguchi, espace qui avait réouvert en 2004.

Je n’ai vu aucun tableau, aucune photo, aucun dessin.

Je suis restée en arrêt devant les escaliers du MOMA, où j’aurai passé plus de deux heures, hors du temps, en ce point précis, et ai pris tout mon temps à capturer tous les angles. J’étais comme un phare qui inspectait chaque recoin, j’étais comme cette lumière de Google Earth qui zoome sur la géographie d’un pays paradisiaque.

J’ai déplié ce coin et en ai fait mon territoire, en effectuant le relevé topographique, en dessinant la carte de mon monde.

Oui, ce que j’ai vu, et pu capter avec mon appareil photo m’a littéralement transportée dans une piscine avec un plongeoir, où se réverbérait un escalier.

J’étais dans mon monde imaginaire et regardais ce sol qui me semblait être la surface d’une piscine, je contemplais la découpe parfaite de l’escalier (comme la découpe de celui de la Villa Malaparte). Son ombre projetée sur ces dalles capturait magnifiquement la lumière tamisée de ces vitres.

Après avoir nagé pendant près d’une heure, dans cette piscine du MOMA, après avoir sauté de ce plongeoir, à la découpe parfaite (exactement comme l’ombre des plongeoirs de David Hockney), mon regard s’est tourné vers un interstice, une fenêtre découpée (elle aussi) qui offrait un spectacle sur un autre escalier.

L’espace était comme un théâtre où se jouaient des partitions, des pièces uniques, et improbables.

Par un jeu de miroirs, par hasard, grâce à l’improbable, parce que tout peut arriver, comme rien du tout, j’ai attendu ce qui pourrait me captiver devant cette fenêtre qui s’ouvrait sur un paysage étonnant.

Mon attention a été détournée quelques instants par un parfum et une voix masculine. Je me souviens parfaitement de cet homme, qui est passé derrière moi. Frappée par son parfum, oui, son parfum a attiré mon odorat, et cela a fait se mouvoir ma tête et mon regard. J’ai réussi à croiser son regard, l’espace d’une seconde. Qu’elle a été longue et belle cette seconde !

Dans les instants magiques, exquis, le temps se distend, se déforme, s’étire, est aboli. Le temps chronologique n’existe plus ; il est alors remplacé par cette éternité, cet « hors du temps »….

Il s’est éloigné. Je l’aurais bien suivi, j’aurais bien quitté mon territoire, marché à contre courant, car il n’allait pas dans le sens naturel de la visite (exactement comme j’adore faire), mais je n’ai pas bougé.

En fait, je l’attendais, devant cette vitre. Si mes relevés topographiques étaient justes, inévitablement, je le reverrais à travers cette fenêtre.

J’ai attendu… Mais rien de ce que j’espérais n’est arrivé. Une nouvelle fois, j’apprenais qu’il ne fallait rien attendre, rien espérer.

J’ai revu mon new-yorkais, montant cet escalier, sans me regarder, et en haut, tout en haut, une femme, sa femme je suppose, l’attendait. Elle était dans un fauteuil roulant. Alors, est arrivé un instant magique que j’ai photographié : l’ombre de ce fauteuil poussé par cet américain. Ce serait l’image qu’il m’en resterait : l’ombre de sa femme, une ombre de douleur, de souvenir, de commémoration, comme celles que je verrais au Japon, à Hiroshima ?

J’ai repensé aussi, en cet instant précis, au livre « la pitié dangereuse » de S. Zweig.

Aimait-il cette femme car il en avait pitié, l’aimait-il sincèrement, espérait-il expier des fautes en l’aimant ?

J’ai aussi repensé à Michel Ange, l’époux de Melle Badiou.

J’ai gravé pour toujours, à travers ce négatif, cette photographie, ce moment inattendu, grâce auquel je revois en pensées cet américain, avec qui j’aurai échangé une seconde de bonheur intense (mais l’intensité ne se compte pas en secondes).

J’aurais donné mon âme au diable, pour  l’aimer, me donner, m’offrir à lui,  ne serait-ce qu’une fois.

Mais je ne crois pas au diable !

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