Labyrinthes – The maze

Ma mère me parlait du ciel si bleu, sur cette route dégagée, du soleil prometteur de cette journée.

J’ai entendu ce message mail arriver. J’ai jeté un oeil et ai très vite compris.

J’ai senti un malaise, une difficulté à respirer, un vide. Elle me demande si cela m’a fait plaisir de venir la voir. J’ai répondu machinalement: « oui bien sûr », mais j’étais ailleurs, meurtrie.

Dans ce train qui me ramène à Paris, je ne peux me concentrer sur mon entretien de demain. Mes yeux regardent le paysage défiler. Je suis dans le vide le plus complet.

J’ai relu ce message dans ce train, assise, seule.

Ce message d’adieu ou d’au revoir, me complimente et me promet un avenir radieux, sans doute pour essayer de ne pas me blesser. Je suis comme un  kleenex, qui, une fois qu’un homme n’en a plus besoin, est jeté à la poubelle puisque :

– la menace a été utile pour l’autre, l’a remise sur le bon chemin,

– la respiration que j’offre n’est que temporaire, vus mon âge, mon physique, mon indépendance : un homme se retrouve donc, dans mes bras, « par défaut » ;

dès qu’il a trouvé une maîtresse, une femme digne de ce nom -belle, jeune, étonnante- ou a retrouvé l’épouse, … , je ne sers plus à rien. Je deviens obsolète.

La dure réalité, est, qu’à mon stade terminal, 99% des femmes sont différentes de moi : jeunes, belles, elles intéressent les hommes.

Je ne suis plus une femme aux yeux d’un homme, mais une épave répugnante ou, dans le meilleur des cas, un objet de curiosité pour des désespérés.

Je ne vais donc pas me battre contre des moulins à vent, tenter d’exister pour un homme : c’est impossible.

A 47 ans, je ne suis rien pour un homme, face à une femme de 20 ans, 25 ans, 30 ans, 35 ans, 40 ans, voire 45 ans… Les hommes prennent du plaisir à humilier les femmes qui ne le sont plus.

Je me vois donc, comme un objet, ou un fichier usagé, trop vieux, plus d’actualité ; l’homme prend sa souris, saisit le fichier, déroule le menu, sélectionne « delete » et fait « ok ».

C’est si simple de me faire disparaître du paysage.

Comment être alors optimiste, sûre de soi, tenter de ne pas se dévaloriser, alors que je vais d’échec en échec. M.A. me dit que mes histoires ne sont pas des échecs, que je n’en garde que les aspects négatifs et abolis les moments heureux.

M.A. sait pourtant bien que je suis ainsi : je ne filtre et garde en mémoire, uniquement ce qui me fait mal. Le reste n’est que flatteries.

Pire qu’une alakaluf, je détruis le mot bonheur de ma vie. Je sais qu’il existe, mais, je n’y ai pas droit. M.A pense que le voir ne sert pas à grand chose ou n’est pas suffisant.

J’en déduis que mon cas l’ennuie et qu’il a le sentiment de perdre son temps. Il voudrait gagner de l’argent sur des sujets plus intéressants.

*****

Ne trouvant pas le sommeil, j’ai décidé cette nuit, de mettre un point final à ma vie de femme « obsolète ».

Je ne supporte plus le regard des hommes ; je ne supporte plus la manière dont ils se jouent de moi, de ma condition de femme âgée.

A 47 ans, ma vie de femme, de maîtresse, d’amante est terminée.

J’ai réussi à échapper à la condition d’épouse et de mère, c’est déjà énorme et cela me confère une liberté incommensurable.

Retrouver ma solitude totale et son silence me permettra d’aller n’importe où, en Syrie, au Japon….., puisque je n’existe pour personne, puisque je ne suis pas.

Les hommes n’existeront plus à mes yeux, puisque je ne peux plus lire dans la clarté des leurs, puisqu’ils détournent leur visage, qu’ils ne me regardent plus ou alors, avec mépris, et dégoût.

Henrietta Moraes, 1969 – Francis Bacon

Le temps est venu pour moi, de nier les hommes, de les ignorer, et de vivre dans le désert, sans plaisir, sans douleur, sans couleur, hors du jour et de la nuit, sans bruit, sans odeur, sans goût, sans toucher, sur une surface plane, lisse, sans relief, donc de survivre, en attendant, que la mort veuille bien de moi.

J’avais encore osé me prendre pour une femme, ces dernières semaines, alors que je ne suis qu’une épave. Mon comportement a été déplacé.

Il faut prendre la place qui revient à une femme de mon âge : c’est à dire, le vide, les labyrinthes du néant, là où je serai silencieuse, diaphane, transparente, invisible pour les autres, là où j’épargne à tous, tout simplement, mon existence. Je ne suis qu’un long et douloureux cri intérieur, un cri qui m’envahit, comme les cris que l’on trouve dans les tableaux de Francis Bacon.

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