Rothko – Sublime abstraction

J’ai toujours trouvé extrêmement intéressant de regarder l’évolution de l’oeuvre d’un peintre, à travers l’étude de son « catalogue raisonné »,

C’est la démarche que j’ai menée avec la peinture de Rothko dans « the works on canvas »,  par David Anfam, publié en 1998. A ma grande surprise, j’ai découvert un peintre qui avait eu du mal à trouver son chemin, même si, à partir du milieu des années quarante, on voit poindre son style, qui à partir de 1949-1950, va enfin se simplifier, ne cesser de se simplifier, d’éliminer, d’éradiquer le superflu, l’inutile,  jusqu’à la disparition tragique du peintre.

“The progression of a painter’s work…will be toward clarity; toward the elimination of all obstacles between the painter and the idea, and between the idea and the observer…to achieve this clarity is, inevitably, to be understood.”– Mark Rothko

Quelques exemples d’oeuvres de Mark Rothko entre 1936 à 1945 sont reproduites ci-dessous :

L’évolution après 1949 est nette, franche, voire radicale. Le style est méconnaissable.

Mark Rothko, untitled, 1950

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« Mes tableaux sont des façades » – Marc Rothko, Page 18, Ecrits sur l’Art – 1934-1969

Lorsque je regarde des tableaux de Rothko, j’ai avant tout besoin d’espace, pour apprécier l’abstraction vertigineuse et envoûtante de ses tableaux. J’ai le sentiment d’être à la fois, dans un état de recueillement, puisque je vais baisser ma voix, ralentir le temps, l’arrêter, et également de m’évader, d’être transportée, de partir dans un voyage intérieur, vers l’ailleurs. Je suis donc au bord du vide, sur l’arête.

Je vois, dans ses tableaux, des portes, des fenêtres, m’offrant la liberté, menant vers un ailleurs, vers un monde renversé et inversé.

En ce qui concerne les façades, Rothko a été beaucoup influencé par ses voyages en Italie et fortement marqué par la visite de la Bibliothèque Laurentienne à Florence, conçue par Michel-Ange.

Etude pour Porte et fenêtre pour la bibliothèque Laurentienne, Monastère San Lorenzo, Firenze, Michel-Ange

Black on maroon, M.Rothko, 1958

Hall de la bibliothèque Laurentienne, monastère San Lorenzo, Firenze,

Dans ses écrits sur l’art, page 214,  il mentionne aussi, avoir ressenti, à la suite d’une visite à Pompéi, une profonde affinité, intimité entre son propre travail et les fresques de la Villa des Mystères, il avait été bouleversé par le même «sentiment, les mêmes étendues de couleur sombre». Là aussi, la notion de « façade » se démarque immédiatement.

Les rouges profonds de Rothko m’attirent tout particulièrement. Je ne peux remplir cette page de photos.

Peut-être faudra-t-il consacrer un autre texte dédié à certaines couleurs chez le peintre : Bleu-orange, Rouges, noir et gris

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J’apprécie également dans l’oeuvre abstraite de Rothko, ses séries, ses tableaux qui sont des répétitions, des thèmes se différenciant, variant à peine les uns des autres, comme pour prouver que le temps est aboli, que le travail du peintre, relève de cette accident du temps, qu’est l’éternité.

Il a su capturer dans ses tableaux «quelque chose de magique et de rituel qui touchait au religieux». Et en dépit de ses dénégations, « il s’en dégageait aussi un mysticisme quasi religieux»

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J’aime bien faire le parallèle entre La danse de Matisse et ce tableau lumineux de 1968 : les bords de ses tableaux ont une couleur de plus en plus floue.

Ce vert et ce bleu profond vont se fondre dans le bleu un peu plus clair, de manière diffuse, imprécise. Il n’y a pas de trait, de ligne franche. Rien que cela, me transporte, et me rappelle les lignes incertaines, improbables d’horizon des paysages où le ciel et la mer, le ciel et la montagne, ne font plus qu’un.

Mark Rothko, green on Blue, 1968

Matisse, La Danse, 1909

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Ce qui me frappe également dans l’oeuvre de Rothko est la maîtrise de la lumière, les aplats de couleurs qu’il décline à l’infini.

Certains tableaux apparaissent sombres, tristes, faisant penser à la mort, à la couleur de sang séché.

La répétition du même travail apparaît comme un rituel, voire une obsession. Tout cela confère aux tableaux de Rothko un sentiment d’extase, de ravissement.

On imagine le peintre en pleine dépression, avec des idées morbides. Et puis, en regardant la même oeuvre, sous un autre angle, à côté d’un tableau aux couleurs plus lumineuses, plus gaies, le tableau sombre renaît et devient lumineux, éclatant encore davantage de beauté :

Regardez les deux photos ci-dessous du même tableau :

Version sombre de la « Rothko room » au MOMA

Autre regard posé sur le tableau « bleu sur marron »

La mise en perspective, le recul, la notion de série, de déclinaison à l’infini changent tout. Ma théorie, est qu’un Rothko ne peut être seul, il faut en voir plusieurs, se décliner, au gré de ses envies, de ses humeurs.

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Et je reviens à mon idée obsessionnelle des triptyques, comme dans sa dernière oeuvre, « la chapelle de Rothko », commande privée.

Ces tableaux sont dépouillement et simplification « absolus ».

Rothko Chapel, 1969, Houston

Le triptyque au centre, ces trois rectangles mis côte à côte,  apportent cette mystérieuse « verticalité » qui confère à l’ensemble, solennité, recueillement, religieux, extase, mysticisme. Les deux tableaux carrés déclinent de chaque côté cette couleur sombre, la rappelle à l’infini, comme un jeu de miroirs, voire de labyrinthes.

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Références :

Works on Canvas, Rothko, Catalogue Raisonne, David Anfam, Yale University Press, 1998

Mark Rothko, Ecrits sur l’art 1934 – 1969 (Flammarion, Champs)

Mark Rothko, La réalité de l’artiste (Flammarion, Champs)