52 semaines de déambulation : Pli 2

Historiette d’une française, lors de son 1er voyage au Japon 

Avril 2004 :

Lors de ce premier voyage au Japon, j’avais décidé de rejoindre Kyoto dès le deuxième jour. J’avais réservé ma première nuit au Four Seasons Marunouchi, en raison de sa proximité de la gare. L’hôtel n’avait rien d’extraordinaire, pas de piscine, pas de vue dégagée, mais le service y serait parfait.

De cette première journée au Japon, je n’ai que peu de souvenirs, si ce n’est que tous mes sens, malgré la fatigue, étaient en éveil : j’avais cette impression de m’être plongée dans un océan inconnu. Il faudrait que je m’accoutume aux courants, à la couleur de son eau, sa salinité, sa chaleur, ses différentes profondeurs, son bestiaire, la texture de ses rochers, et la déclinaison de végétaux : tout un nouveau monde à découvrir. Je nageais, j’évoluais dans cet univers marin, avec fluidité, surprise à chaque seconde par mille choses.

*****

L’hôtel me propose qu’un portier m’accompagne jusqu’à la gare. Le concierge m’avait acheté un billet à mon arrivée. Je ne sais pourquoi, car ce n’est pas du tout mon caractère, mais j’ai accepté cette suggestion, ce service.  Ce fut une expérience inoubliable, une des premières confrontations avec la culture japonaise et son sens du service.

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Le bagagiste tout pimpant dans son uniforme, prend en charge ma petite valise à roulettes. Il me devance, après m’en avoir demandé l’autorisation. La marche jusqu’à la gare dure environ un quart d’heure. Le chemin était facile et j’aurais vraiment pu le faire seule.

Nous arrivons donc en avance sur le quai de ce Nozomi, nom du Shinkansen ultra rapide, qui doit me mener à Kyoto.

Le train est en cours d’installation, et je peux voir un système étonnant de rotation des sièges, qui permet de mettre les fauteuils dans le sens de la marche !

Nous attendons que la voiture soit prête. Les portes s’ouvrent rapidement et je m’installe confortablement alors que le bagagiste installe ma valise dans le compartiment des bagages.

J’ai 15 minutes d’avance. Je salue le bagagiste, le remercie. Je prends soin de ne pas lui donner de pourboire, puisque cela voudrait dire que je n’aurais pas été satisfaite de ses services.

Et là, je deviens interrogative, stupéfaite, lorsque je regarde par la fenêtre : le bagagiste est sur le quai, il me regarde fixement.

Qu’ai-je donc fait ? Fallait-il lui donner un pourboire ? Je ne pense pas lui avoir plu ? mais je me pose bien la question, tout de même ! Mais que fait-il donc à attendre ainsi sur ce quai, de l’autre côté de la vitre ?

Il reste dix minutes avant que le train ne parte. Le wagon se remplit petit à petit, mais je suis tellement mal à l’aise, gênée par ce regard fixe, que je suis divertie et ne regarde pas tous ces hommes d’affaires qui s’installent. Je n’entends même pas tous ces jingles qui annoncent le parcours du train, en japonais puis en anglais.

Le bagagiste devient le coeur de mes préoccupations. Pendant ces dix minutes qui restent avant le départ, il est le centre de mon monde.

Je garderai en mémoire, toute ma vie, l’image de ce jeune homme, déguisé, avec son petit chapeau rouge sombre, sa veste en queue de pie grise.

Ces minutes n’en finissaient pas de passer, le bagagiste était comme statufié sur ce quai. Le temps allait au ralenti.

Plus les minutes s’écoulaient, plus j’étais mal à l’aise, gênée, voire, presqu’inquiète. Je n’en pouvais plus. J’avais bien dit  merci (“Domo arigato gozaimasu”) et  au revoir (“Sayônara”). Quel impair avais-je commis ? Etait-il encore temps d’aller lui porter un pourboire ? Cela ne pouvait être que cela, ce premier grand impair que j’aurais commis !

Je saisis mon portefeuille, je sors 1000 Yens, c’est peut-être trop, pas assez ?

Les portes du train se ferment alors, à ce moment précis. Mes yeux se lèvent vers le bagagiste et je le vois se pencher, se courber vers moi. Ce sera la dernière image que j’aurai eu de ce bagagiste avant qu’il ne disparaisse de mes yeux, pour toujours. Que j’ai été soulagée de le voir enfin disparaître !

*****

Ainsi, ai-je compris que c’est par infinie politesse et avec une grâce indéfinissable, que les personnes vous disent au revoir, se courbent, jusqu’à ce que vous disparaissiez de leur champ de vision !

Ceci n’arrive pas en toute circonstance, mais est systématique dans les hôtels de standing, les ryokans, et les magasins, restaurants que vous fréquentez régulièrement.

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Tokyo : Samedi 7 – Dimanche 8 mai 2011

C’est la première fois, que je me rends au japon, professionnellement. Ma bonne dizaine de voyages, au pays du soleil levant, a toujours eu lieu pour mon plaisir. D’ailleurs, je ne pensais pas retourner au Japon.

Mon dernier séjour remonte à novembre 2007.

Ce pays m’a comblée.

Je craignais de ne plus revoir vivant, le vieux monsieur qui s’occupe de mes chaussures, à l’auberge Tawaraya de Kyoto. Je le voyais décliner, à chaque fois, un peu plus courbé, n’arrivant plus à se tenir droit.
Il en était de même pour le jardinier qui s’occupe si bien de mon jardin privé. Je le voyais arroser, tailler ces herbes quasiment, de manière unitaire, avec un soin extrême.
J’avais tellement peur de ne plus les revoir, que paradoxalement, il est arrivé un point où j’ai décidé, que je ne retournerai plus à Kyoto, et donc, plus au Japon.

Il me restait pourtant, beaucoup à découvrir : en particulier, la péninsule de Noto, que je n’aurai pas eu le temps de visiter. Je voulais séjourner dans cette auberge, au bord de la mer, au plus près de la côte de cette mer du Japon, passer une ou deux nuits dans cette auberge inaccessible, dans cette auberge du bout du monde. Cette auberge, spartiate, avait une baignoire en cuivre, faisant face à la mer du Japon : Cela me transportait, me faisait rêver !

Je suis folle, dérangée, déraisonnable, mais c’est ainsi.

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Je suis stupéfaite (encore plus qu’à Hong-Kong) de l’étroitesse de l’espace pour travailler.

Les bureaux me donnent l’impression d’avoir rétréci, d’être compressés tant ils sont minuscules, ou plutôt, tant l’espace est réduit, limité.

Au bureau, cet espace est optimisé au cm². D’ailleurs, il en est de même pour les locaux commerciaux ou d’habitation !!

Il y a de nombreuses répliques, de petits tremblements, mais rien de grave, de significatif. Je finis par en faire abstraction, ou plus exactement, à m’en soustraire, tant je m’enterre dans mon travail, pour oublier.

Xavier me propose de me joindre, à la petite dizaine de collaborateurs, avec qui il pratique l’Ikebana (art de l’arrangement floral japonais), mardi soir. C’est sa façon à lui, de développer, avec ses employés, des liens extra-professionnels, et ainsi, tout se passe-t-il beaucoup mieux au travail !

J’ai trouvé cette idée géniale et j’ai bien sûr accepté, me considérant d’ailleurs, privilégiée, d’être conviée. Je lui ai parlé de la calligraphie japonaise, que j’avais pratiquée… Cela aurait pu aussi autre un moyen de nouer des contacts avec les japonais.

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Je rentre samedi soir, à l’hôtel, après une journée de travail intense. Comment mesurer cet ennemi impalpable, invisible ? Je regarde la voûte céleste, désappointée.

Je me réfugie dans le travail. Ce voyage est bien une fuite, un espoir pour tourner la page. Mais je sais, que je n’arrive pas à oublier, qu’il sera impossible d’oublier, que tout est gravé dans le bloc. Ma souffrance est là, prête à refaire surface au moindre tremblement.

Allongée, l’espace de quelques minutes, le sommeil m’a envahie, à 20H à peine, alors que je voulais ressortir,  marcher au hasard des rues.

Je me réveille en pleine nuit, avec une crise d’angoisse.

Je parcours son texte, sur son image et sa beauté. La suffisance, l’auto satisfaction que suggèrent ses mots, me consternent.

Je ne pensais pas qu’une personne, avec un tel ego, pouvait exister sur terre !  Son ego relève de l’Everest, est déformé tel un tableau de Francis Bacon. Sa personne ne présente aucun intérêt. Il se mire dans ses mots, tel Narcisse ! Cela relève de l’obsession, de la pathologie, …

Nous sommes exactement aux antipodes l’un de l’autre : il s’auto congratule, je me dévalorise.

Georges Perec est une bonne référence. Mais au lieu de se référer  à la disparition, n’est-ce pas plutôt à  la vie mode d’emploi qu’il faudrait  songer ?

Il a perdu pied !

Et puis, ce texte est médiocre, écrit “à la va-vite”. Je me fais cette réflexion également pour moi-même.

La finesse de la pensée et des mots, le sentiment de la langue, semblent décidément le quitter, s’éloigner.

Mon cafard est royal. C’est bien ma disparition, mon absence que je lis partout. Je perds le sens de la vie, de mes pensées. La fatigue du sens m’envahit. Je tourne en rond, en boucles, toutes ces histoires qui me font du mal.

A quoi bon écrire ? Il a détruit mes écrits, donc ma personne, qui n’est plus personne.

Pourquoi continuer, pour quoi, pour qui ? J’ai tout perdu.

Ma nullité m’atterre. Je n’inspire que le rejet, le dégoût. Comment exister lorsqu’on est personne ?

Il a tout détruit. Avec sa lame, il a tranché mes mots, d’un geste, aussi sûr, que celui d’un coupeur de gorge.

Je recherche la clarté des yeux, d’un regard ; Mais ils se sont détournés de moi. Je ne vois que des yeux fermés, des yeux renversés, exorbités, comme ceux des cadavres.

Le voyage créée l’oubli chez la plupart. Il n’en est pas de même pour moi.

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Dimanche matin, je me rends chez Xavier en prenant des chemins de traverse. Je rejoins Omotesando, et comme je le faisais d’habitude, je quitte la grande artère commerçante pour atteindre la campagne à Tokyo. Derrière ces blocs, de petites maisons se cachent. Je retrouve le marchand de plantes, au tournant d’une ruelle.

Jardinerie TOKYO SHINJUKU – Avril 2004, Photo C.Darchy reproduction interdite

Je suis surprise, ravie par un envol de papillons, plusieurs dizaines de papillons, quelques mètres devant moi. Je repense à ceux de Nuwara Eliya, dans les montagnes au coeur de l’île de Ceylan.

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Xavier et Yuuko habitent non loin, un immeuble sobre, récent, plein de charme. L’accueil est formel. L’atmosphère se détend vite autour du thé qui m’accueille, d’autant plus que sa femme parle un peu français.

Je n’ai pas manqué d’apporter des petits présents pour mes hôtes et leurs enfants.

Leur appartement est splendide, magnifique, aux larges proportions, exactement comme une maison plantée sur un toit, avec des jardins suspendus, sans aucun vis à vis.

Des stores en bambou, de diverses formes, ainsi que des shojis, et des plantes sur les balconnets filants, font barrière au soleil, et permettent à l’ombre de développer son territoire, et donc de mettre en exergue la lumière, là exactement où il le faut, dans l’espace à vivre.

TAWARAYA Ryokan, Kyoto – Juillet 2005 – Photo Carole DARCHY – reproduction interdite

Le décor est minimal, les pièces se plient ou se déplient, grâce au jeu des cloisons coulissantes. Que j’aime marcher sur les tatamis.

L’appartement est vide, calme, minimal. La sérénité me gagne, ainsi que l’appétit…

Assis autour d’une table basse, Yuuko nous apporte des mets exquis, qu’elle a cuisinés. La cuisine japonaise est aromatique ! Les poissons développent un arôme subtil dans la bouche. L’huile de sésame, met en relief la saveur des légumes locaux : aubergines, épinards, choux, racines,…

Les plats se succèdent. Heureusement qu’il y a peu à chaque fois.

Le plaisir des yeux – les mets disposés dans de la vaisselle si sobre – vise à égaler celui du palais !

Bien sûr, nous parlons de ce désastre dont les media font un déni en France. Nous parlons de l’horreur.

Par précaution, ils ont pris la décision, d’envoyer chez les parents de Yuuko, leurs deux jeunes enfants. A la campagne, et surtout, loin de Tokyo, dans la petite île de Shikoku, ils les pensent en sécurité.

Comment oublier, se taire ? Ce serait fait injure aux victimes. A ce moment précis, l’immeuble tremble légèrement.

Il faut savoir rester optimiste. Ils me parlent des collectes, des dons qui affluent. Mais comment gérer l’urgence ? Comment effacer un tant soit peu l’horreur ?

Xavier suggère à Yuuko, qu’elle me parle de ses endroits préférés au Japon. Puis, nous prenons la tangente, nous divergeons.

Nous passons en revue photos de France, du Japon. Xavier me montre une photo d’ikebana, prise quelques jours avant le 11 mars :

Exposition d’IKEBANA à KYOTO – Avril 2004 – Photo Carole DARCHY – Reproduction interdite

Ils promettent de me rendre visite à Paris. Et je leur promets de retourner au Japon et de rendre visite aux parents de Yuuko, dans l’île splendide de Shikoku, que je ne connais pas.

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Yuuko sait qu’elle me fait un immense plaisir en nous servant un thé matcha, un thé en poudre, à la couleur verte, étonnante !

Photo Carole DARCHY – Décembre 2008 – Cérémonie du Thé au Ryokan TAWARAYA Kyoto -Reproduction interdite

Elle le fait spécialement pour moi, selon les rites, qu’elle a appris de ses ancêtres. C’est une vraie cérémonie du thé, avec de petits gâteaux, à la pâte de riz, fourrés d’haricots rouges, écrasés avec du sucre.

En partant, je remarque le tokonoma que je n’avais pas vu. Je peux apprécier la chance qu’ils ont d’avoir la place, un mètre carré pour ce Tokonoma, cette alcôve, ce lieu sacré dans lequel est placé un kakemono dédié au mois de mai et à l’espoir !

Yuuko y a placé une plante fragile, éphémère et fleurie, qui résume toute la délicatesse de l’esthétique japonaise.

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Nous devons nous séparer et je les quitte à regret.

Une fois rentrée à l’hôtel, j’écris, j’écris vite, à la vitesse de la lumière, pour mieux voyager, pour ne rien oublier des émotions tristes ou belles que j’ai vécues lors de ce dimanche japonais, tokyoïte.

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Le Japon de l’après Fukushima : Arrivée à Tokyo

vendredi 6 mai 2011 – samedi 7 mai 2011 :

Arrivée à Tokyo au petit matin, je suis frappée par le vide de l’aéroport de Narita. Je reprends vite mes repères.

Je suis accueillie par Yoshi qui me conduit à l’hôtel puis au bureau. Ce n’est clairement pas le Tokyo que j’ai connu. Les artères sont quasi vides. Le nombre de gens portant des masques est impressionnant.

Je m’attendais à ressentir la gentillesse des japonais à l’égard de ces étrangers qui viennent au Japon. Effectivement, l’accueil, la reconnaissance se lit dans leur regard, partout : dans la rue, au travail, à l’hôtel.

Les recommandations en cas de tremblement de terre me sont spécifiquement montrées, alors qu’il n’en était rien lors de mes précédents séjours. Un papier me fournit la conduite à tenir pour faire face à l’invisible, que je ne sais mesurer, la radioactivité.

Le japonais dégage une humanité, une proximité que je n’avais jamais perçues auparavant.

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Je me dis au plus profond de moi, que je vis une chose similaire à ce peuple qui se sent rejeté, qui vit l’exclusion. Rien à voir avec mes maux, mais tous les hommes m’ont jetée à la poubelle, m’ont rejetée, ont fini par tuer la femme que j’étais, m’ont exclue définitivement du monde des femmes. Je me sens proche des japonais. J’ai compris ce qu’il pouvaient ressentir.

Le Japon vit le rejet, l’exclusion, le malheur.

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Une fois arrivée, nous nous sommes tous rassemblés, avec le personnel pour se souvenir des victimes, louer le travail des secouristes, des techniciens de Fukushima.

Une fois cette cérémonie terminée, tout le monde donne l’exemple, et redouble de travail.

Le travail m’engloutit. Tout le monde est à pied d’oeuvre, y compris samedi.

Le programme qui m’a été fourni ne me prévoit pas beaucoup de temps libre. Dimanche, je pensais aller à Kyoto. Mais, il me sera impossible de décliner l’invitation de Xavier qui me convie chez lui, pour un dimanche en famille à la japonaise. Il a épousé une japonaise, Yuuko, et vit maintenant depuis 15 ans à Tokyo.

Je suis heureuse, et ai décidé de faire comme si de rien n’était. Je mange avec appétit. J’essaie d’apporter une note d’optimisme à ce pays, que, je veux être symboliquement, une note d’optimisme pour moi.

Je remarque des visages qui sourient : La disparition de Ben Laden fait toujours la une des journaux ; cela permet aux japonais d’oublier quelques instants Fukushima.

Mais je vois, en passant avec  Xavier devant un  jardin d’enfants, tout près du bureau, que les petits sont tous dotés d’une bouteille d’eau.

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Ce soir, en rentrant à l’hôtel, je regarde, avant de sortir, le superbe livre de Xabi Etcheverry, qui me livre des images du Tokyo que je voudrais voir : “avoir 20 ans à tokyo”

Cela ressemble étrangement à la vue que j’ai de ma chambre… Evidemment, ce n’est pas mon visage.

Je sais qu’en déambulant dans Shibuya, dans la nuit tokyoïte avec un minimum d’éclairage, je ne retrouverai pas cette atmosphère, ce soir.

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Il faut que je trouve des petits présents, à la japonaise, pour la femme de Xavier et ses deux enfants.

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En route pour le Japon…

Le mai, le joli mai en barque sur le Rhin, ….
Guillaume Apollinaire

Je suis heureuse de franchir cette borne, de sauter à pieds joints, dans ce mois de Mai, qui m’éloigne des mois passés, si funestes.

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Ce jeudi, je vais partir au Japon, à Tokyo, pour prêter mains fortes à nos équipes locales.

Le médecin m’a prescrit des pastilles d’iode. Les formalités administratives sont terminées.

J’aurai passé mon weekend à écrire des textes pour continuer à publier dans cet espace.

Je vais y rester, environ deux semaines, le temps qu’il faudra.

Bien sûr, j’ai réfléchi aux risques pour ma santé…

Mais, personne ne me retient. Je n’ai aucune charge familiale. J’ai donc répondu favorablement à cette demande.

Et puis, j’ai besoin de m’éloigner de Paris, où j’ai vécu l’humiliation, le rejet. Comme si 2010 n’avait pas été assez éprouvant pour moi, ces 3 derniers mois n’ont été que répétition de cette déchéance que m’ont fait vivre les hommes.

Ce voyage au Japon marquera, imprimera, gravera pour toujours, ce passage de la frontière, vers ce “no man’s land”, où je vais vivre en “absente”.

Je tiens, aussi, à me faire mon opinion, bien à moi, sur ce qui se passe au Japon.

A Tokyo, je pourrai mesurer par moi même, l’inquiétude locale, voir la ville, la nuit, sans ses lumières bleues et vertes. Les écrans plasma accrochés aux buildings seront éteints, la ville sera endormie la nuit.

Cette image, je ne pourrai la voir qu’en pensée :

Je ne pourrai m’asseoir contre la vitre pour contempler les lumières qui me ravissaient.

Je vais vivre en tokyoïte, avec les coupures de courant, le métro encore plus bondé qu’à l’habitude et cette présence invisible mais bien réelle de la radioactivité.

A quoi vais-je penser en regardant le soleil se lever, dans le ciel de Tokyo ?

Une telle masse de travail m’attend, que je ne sais, si j’aurai le temps de penser à tous ces dangers invisibles, depuis mon hôtel, depuis le travail, en marchant dans la rue, en mangeant, en ingérant et faisant couler sur ma peau, cette eau empoisonnée.

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Je sais que mes collègues japonais prendront soin de faire, comme si, rien, ne s’était passé. Une fois la compassion exprimée, ce sera “business as usual.”

Néanmoins, j’observerai tous ces japonais, les media et l’information dispensée, avec mon regard, si particulier, d’européenne qui a passé du temps au Japon, qui connaît bien sa culture pour lui avoir consacré une partie de ma vie.

Je pense que mes collègues se douteront, liront cela, dans mon comportement.

Ils ne manqueront pas de remarquer que je porte le deuil des japonaises en voyant mes cheveux courts, l’austérité de mes vêtements et mon air absent, détaché.
Ils sauront que je n’existe plus pour quiconque, que ma vie est terminée, que je me voue à mon travail.
J’attends désormais que la mort vienne prendre ma main, pour la refroidir et non la réchauffer.

Mais réciproquement, je pourrai découvrir, lire dans les yeux des japonais, la réalité de leurs pensées.

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Bleu piscine : du Park Hyatt Tokyo à la rocade des hommes-boîte

Le Japon est une terre de paradoxes. J’adore passer la douane, une fois arrivée à Narita ! Car le chiffre « un » évoque la perplexité et la méfiance au Japon.

Une femme voyageant seule, pour la première fois au Japon, à titre personnel, relève quasiment de l’impossible dans l’âme nippone.

A la douane, j’étais toujours la première passagère arrivée : les officiers me posent des questions dans un anglais si approximatif que je suis d’emblée « Lost in translation ».
Ils sont déconcertés par mes réponses. Je sème le doute dans leur esprit : ma valise est fouillée dans son entièreté, mon passeport inspecté, page par page. Ces fouilles ont cessé à partir de mon quatrième voyage : Rassuré de voir 3 timbres japonais, attestant de mes visites passées, sur mon passeport, j’ai vu l’officier, me dire avec un large sourire « many times in Japan » et enfin, s’incliner !

Me sentant alors libre comme l’air, aérienne, je sème tout le monde, à travers les dédales des couloirs, gares, correspondances, comme si je connaissais ces lieux par coeur, comme si je les avais parcourus dans un futur antérieur ! Je cours vers l’hôtel de “Lost In Translation”, le plus bel endroit “moderne” où séjourner à Tokyo !

Enfin arrivée au Park Hyatt Tokyo, dans ma chambre du 50 ème étage.

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Park Hyatt Tokyo, Photo Carole DARCHY – Avril 2004 – Reproduction interdite

Je consacre cette fois-ci une semaine de mon séjour dans cet hôtel. Je veux du  répit, du silence.

Je vis enfermée dans cet hôtel comme si j’en faisais partie intégrante : je l’habite, tout comme j’habiterai cet hôtel à Baalbek. Je fais corps avec lui.

J’ai ce sentiment étrange de faire bloc avec l’hôtel. Bien sûr, je suis allée nager dans la piscine du 47ème étage. Je l’ai eue pour moi seule, comme Scarlett Johansson, dans « Lost in Translation ».

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Park Hyatt Tokyo – Piscine – 1er mars 2005 – Photo Carole DARCHY – reproduction interdite

 

A chaque fois que je sors de la piscine, un préposé  court vers moi pour me fournir une large serviette. Peu importe si j’y retourne 2 minutes après. Un immense drap de bains tout chaud vient m’envelopper dès que j’en sors.

Je nage sur le dos, il fait nuit ; je regarde les lumières de la ville à travers les immenses baies vitrées et la toiture verrière.

De retour dans ma chambre, j’utilise la salle de bains comme le font les japonais : je me nettoie sous la douche, et me délasse dans cette immense baignoire remplie d’eau chaude, où j’avais fait infuser des « Yuzu » (citrons japonais) coupés en deux, qui exhalent un parfum si subtilement différent de celui des citrons européens.

La nuit, je m’installe sur le rebord de la vitre, comme le fait Scarlett Johansson, en fixant les lumières vertes et bleues, à perte de vue. Je suis silencieuse, en apesanteur comme si je flottais au dessus de la ville ; Je rêve, je plane !

Cette vue vertigineuse aura été l’idée, “l’inception” de mon idée de relier la terrasse de l’infini et la Villa Malaparte

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Park Hyatt Tokyo, Photo Carole DARCHY – Avril 2004 – Reproduction interdite

Au petit matin, dans ma chambre, je prends mon petit déjeuner, en regardant le soleil se lever. J’ai vu les ficelles des stores se mouvoir ; mon jus d’orange se balancer dans mon verre… ces quelques secondes ont duré une éternité : c’était mon premier tremblement de terre japonais.

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Park Hyatt Tokyo, Photo Carole DARCHY – Avril 2004 – Reproduction interdite

Le 4ème jour, je suis enfin sortie. Je ne pouvais éviter les parcs avec les corbeaux agressifs qui me font un peu peur. Ils semblaient affamés mais, c’est ainsi à Tokyo …

Je décide de déambuler au hasard dans Shinjuku : je traverse parcs, places ; monte, descends des escaliers, traverse des malls. Je parcours des petites rues aux bars glauques, avec des voitures aux vitres teintées, comme celles des Yakuzas.

Je me perds littéralement et me retrouve sur une rocade, un périphérique, en arrêt, perplexe devant une rangée qui ne semblait pas se terminer ; oui, je voyais des boîtes recouvertes de bâches en plastique, épaisses, de couleur bleue. La rocade était bordée de bleu.

A  perte de vue, la couleur bleue, s’étirait. Je ne voyais que ce bleu piscine. Toutes ces boîtes bleues étaient entretenues avec une infinie propreté, un soin attentionné. Je comprends alors qu’il s’agit d’habitations de sans domicile fixe : ces « hommes-boîte ».

Il n’y avait aucune déchéance, et tellement de dignité, que j’ai été bouleversée. Je n’osais pas photographier. Je me demande s’il y avait un lien, avec le livre d’Abe Kobo, “l’homme boîte” : j’aimerais le croire.

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Rocade près de Shinjuku, Tokyo, Photo Carole DARCHY – Avril 2004 – Reproduction interdite

Finalement je décide de faire une photo : Surgit de nulle part un homme fou furieux. Qui aurait pu dire qu’il était Sans Domicile Fixe ? Vêtu simplement, il était âgé. Mais comment donner un âge à un asiatique ? Il parlait un anglais parfait, avec beaucoup de finesse d’esprit. Il avait été professeur dans une université.

Avec humilité, je lui ai expliqué mon émotion et mon souhait de montrer au monde occidental, un visage peu connu du Japon. Mon émotion, ma gêne, devaient se lire sur mon visage, dans ma voix. Il me prie de faire cette photo. Je me suis inclinée à la japonaise, en le quittant.

Plus tard, je regarderai avec tristesse toutes ces boîtes bleues, parsemées sous les ponts, ou sur des rocades, bien cachées, pour que personne ne les voit.

Je repense aussi à cette interminable file de personnes faisant la queue dans le parc d’Ueno pour avoir à manger.

De même, je me souviens du film « Tokyo Sonata », et de ce père qui, ayant perdu son emploi, le cache à sa famille. Il part le matin, habillé en costume cravate, avec son attaché case et se retrouve à errer dans les parcs ; en attendant de pouvoir manger à la soupe populaire. Le soir, lors du dîner en famille, il reçoit des appels d’un « compère » sur son téléphone portable qui lui permet de sauver la face devant sa femme : C’est le travail qui l’appelle, le dérange !

J’ai rejoint ma tour d’ivoire, le Park Hyatt Tokyo, avec cette photo qui me donnait un pied dans la réalité. Devant la fragilité de la vie, où tout peut basculer, en l’espace d’une seconde, pour le meilleur, comme pour le pire, j’ai apprécié, encore plus, ce séjour, ne regrettant qu’une seule chose : ne pas avoir partagé cela avec un homme.

Je sais qu’il n’est pas besoin d’aller si loin pour découvrir des Sans Domicile Fixe. Cependant, j’élis les hommes-boîte du Japon pour leur délicatesse, leur dignité, le rejet de toute déchéance.

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