La fille de ferme – Soutine

Dans cette chambre minuscule, à l’odeur de savon, aux murs blanchis à la chaux, tout en haut du colombier, Martine s’apprêtait à se coucher. Ce n’est pas facile d’être fille de ferme. Elle avait retiré ses lourds sabots de bois. Rien à voir avec les chaussons de mademoiselle Eugénie. Ces chaussons si beaux, à la fourrure si douce la faisaient rêver. Ses gros sabots à elle, claquaient sur le plancher comme les sabots des chevaux fracassent les pavés de la grand’ route.

La journée avait été rude. La chienne avait mis bas à quatre heures ce matin dans l’arrière cuisine. Ses flancs bombés, gras, lourds, qui la tiraient vers le bas, vers le sol, à plat, s’étaient enfin libérés dans un fleuve de vie. Mais Madame ne supportait pas le bruit. Même ouïr le hululement des choucas dans le sapin de la cour la rendait de mauvaise humeur. Madame n’avait rien voulu savoir. Martine avait reçu ordre de fourbir les armes. Elle avait du s’y reprendre à deux fois, trahie d’abord par le miaulement du chat. Sans émotion, elle avait attrapé les chiots dans le carton, et les avait jetés dans un sac de grosse toile. Habituée à tant de rudesse, Martine avait franchi le seuil de la porcherie. Abasourdie au milieu de cet enfer de bruit, elle avait frappé, sec et fort, le sac contre le sol. Lassée par tant d’efforts, elle l’avait jeté ensuite dans la fosse à purin. Comme cela remuait encore un peu, avec le balai qui traînait, elle a poussé le sac fort, loin, afin de ne plus le voir, de ne plus y penser.

Cela ne signifie rien

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Alors qu’il était tombé gravement malade et qu’on le croyait sur le point de succomber, Albert Einstein stupéfia son entourage par son calme.

Albert Einstein

Ainsi, déclara-t-il :

« Je me sens tellement moi-même une partie de tout ce qui vit, que je ne suis pas le moins du monde concerné par le début ou la fin de l’existence concrète d’une personne particulière dans ce flux éternel ».

À la mort de son ami Michele Besso, il écrivit :

« Voilà qu’il m’a précédé de peu, en quittant ce monde étrange. Cela ne signifie rien. Pour nous, physiciens dans l’âme, cette séparation entre passé, présent et avenir, ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace soit-elle ».

*****

Je la tiens dans mes bras, elle ne pèse plus rien, je veux absolument regarder ses yeux verts, lui parler en quelque sorte : je n’y vois pas d’inquiétude, je veux transmettre de la force, mon amour et non pas mon désarroi, je lis une acceptation. Un chien blessé, tenu par un vétérinaire, pointe son nez. Je me détourne pour éviter à mon chat une peur potentielle. Je la remets au vétérinaire. La porte se ferme. Je me retrouve seule et mets quelques minutes à comprendre que je dois partir. Je vais chercher mon autre chat. Je marche sous ce soleil de plomb, jusqu’au métro.

Du reste de ce samedi, je n’ai pas de souvenir, … Ai je dormi ? Me suis-je assoupie ? Si, à 17h 30, j’ai appelé cette clinique perdue à Levallois Perret. Une musique tournait en boucle, à moins que ce ne soit un message, un disque. Le vétérinaire localise la couveuse dans laquelle elle est perfusée. Elle est calme. A-t-elle mangé ? Le vétérinaire de garde m’explique qu’elle est perfusée et que c’est pour nettoyer son organisme, et non pour la nourrir. Las de mes questions, il termine par : “il faudra la gaver pour qu’elle reprenne du poids”.

*****

Lundi midi, le vétérinaire de la clinique me confie qu’il n’est plus nécessaire de faire des traitements complémentaires. Les reins ne fonctionnent plus. Tous les soins intensifs qu’elle a reçus ce weekend n’ont pu relancer l’organe vital.

Mon vétérinaire, que j’appelle, m’offre un horizon limité, et ses conseils à chaque fois que j’aurai besoin, pour m’aider dans mes décisions. Ce sera donc à moi de trouver, le moment le plus juste, celui où l’équilibre indicible sera rompu.

Je me revois alors, échanger avec la Présidente, sur le sort de mon chat. Nous appelons à nouveau la clinique, et demandons s’il est possible de le sauver ? La sentence est claire, limpide.

*****

Mon chat est heureux de retrouver la maison. Je suis malheureuse de voir que j’ai récupéré une outre, une bonbonne d’eau. Je regrette de m’en être séparée ces deux jours. Elle a pris près de deux kilogrammes, entre samedi midi et lundi soir. La texture de son corps diffère. Mais au bout d’à peine deux jours, il avait repris son aspect “normal”. La masse musculaire a fondu et elle a du mal à se mouvoir. Je veille, pour qu’elle tombe le moins possible.

Je l’aide à boire, car elle ne peut plus sauter sur le plan de l’évier. A mon désespoir, elle ne mange plus. C’est un énorme succès que de lui faire avaler une cuillère à café de foie de morue, quelques miettes de macaron au citron de chez Mulot, un dé de pâté … Nous sommes dans l’ordre du plaisir et plus de l’alimentation.

Elle passera ses derniers jours sur le canapé lit dans le salon. Sa soeur la jaugera depuis l’escalier, viendra sous le lit, feulera, non pas de méchanceté, mais par peur de toutes ces odeurs de clinique. Jamais je ne verrai donc plus mes deux chats endormis l’un contre l’autre.

Même si elle est diminuée, elle possède cette incroyable joie de vivre. Elle se love contre moi, ronronne, réclame la brosse mais ne veut pas venir se blottir dans mes bras, comme elle le faisait. De même, elle ne dormira plus contre moi, si ce n’est la dernière après midi.

Mardi soir, je note que son ventre s’est violacé, en particulier, la peau autour des mamelles. Ce sont des signes avant coureur de souffrance. Je ne veux pas qu’elle souffre.

Des miaulements me réveillent cette nuit là ; Je dévale l’escalier. Elle semble calme. L’orage gronde. De quoi a-t-elle besoin ? Je l’aide à boire. Je passe le reste de la nuit allongée, au plus près d’elle. Je regarde le jour se lever. Je me rappellerai toute ma vie durant, l’atmosphère de paix qui se dégageait ce matin là. Un somptueux bouquet de fleurs à la couleur rose sombre était posé sur mon bureau au bois presque noir.

Nous sommes le 25 juillet, jour de la saint Christophe, patron des voyageurs ; nous sommes, sur terre, de passage.

La journée passe.

A mon plus grand bonheur, elle se love tout contre moi. Je sens son corps incroyablement souple contre mon ventre. Une chaleur agréable s’en dégage. Son ronronnement m’apaise et je m’assoupis.

L’angélus sonne à 18H30, pour la dernière fois. Nous jouons avec des plumes bleues ; Le malt plein d’appétence, est dévoré. Elle se lèche les babines. Elle reste belle, douce, pleine de vie malgré la maladie bien présente. Elle n’est qu’amour et innocence.

*****

Il arrive à 19H30.

Mon chat s’inquiète de la prise de sang qui est faite à sa petite sœur. Malgré le peu de force qu’elle a, elle s’approche avec empathie. Je porte tout de suite après, la petite à l’étage. Il m’explique, la manière dont cela va se dérouler et ses réactions possibles. “Vous me direz lorsque vous êtes prête”.

Elle se laisse faire, et miaule à peine, lorsqu’il palpe son échine. Je tiens sa tête grise si douce dans ma main et tourne son « visage » pour regarder une dernière fois, ses yeux verts, dignes de la plus belle émeraude ou des plus beaux fonds marins. Elle est calme, ne souffre pas et me regarde, innocente, en confiance.

Vous pouvez y aller. D’un geste sûr, il entoure sa patte d’un élastique, en guise de garrot, et enfonce l’aiguille dans le muscle. Elle n’a pas miaulé. Ses pupilles sont dilatées sous l’effet du puissant anesthésiant. Je ferme ses yeux. Je la prends dans mes bras et je mets en boule son corps, contre mon cœur. Je pose un long baiser entre ses oreilles. Je sens la chaleur de son corps. Nous restons ainsi hors du temps. Aucun soubresaut, aucune convulsion, elle aura été paisible. Je ne peux réprimer mon immense peine de perdre un formidable animal. Elle, si belle, n’est qu’amour et douceur.

Il me regarde. Les cinq minutes pour que le produit fasse effet, sont passées.

Elle est posée sur une serviette bleue, sur la table basse. Ma main caresse sa tête, ses yeux clos. L’injection létale se fait, directement dans la veine de sa patte avant droite. Je n’ose pas la toucher. Il prend son stéthoscope, le coeur bat encore un tout petit peu.

Il rassemble ses effets dans sa mallette. Avant de ranger le stéthoscope, il le pose contre son coeur. C’est bien fini maintenant.

Je lui demande de couper un peu de ses moustaches blanches. Délicatement, avec une petite lame chirurgicale, il sectionne les vibrisses à droite. Je place ces reliques dans ma boîte à trésors.

Il utilise la serviette comme linceul.

Il voit mon désarroi. “Vous avez bien fait de ne pas trop attendre. Le chat est un animal fier, qui n’aime pas montrer sa souffrance”. Je le raccompagne jusqu’au porche de l’immeuble. Non, elle n’avait pas souffert. C’est ce que je souhaitais.

 *****

Le mystère de la vie m’emplit à la fois de tristesse et d’espoir, d’espérance. Mon chat parti, me semble être partout, dans l’univers, ce cosmos. Ce soir là, une coccinelle, parée des plus belles ailes, est venue se poser au dessus de mon lit. Elle me rend visite, depuis, de temps à autre. Elle va et vient, vole du séjour à la chambre, se pose dans la cage d’escalier. Je surveille la petite soeur, à l’instinct prédateur, plus fort que jamais.

Cela ne signifie rien.

Nezumi a quitté l’espace temps le 25 juillet à 19H50.  Elle a rejoint le Petit Ange, parti le 10 mars.

Quatre japonaises rue Malaparte

En sortant de chez moi, en ouvrant la lourde porte cochère alors qu’il était à peine 8h30, je suis tombée sur 4 japonaises.

Un voyage dans l’espace et le temps s’offrait à moi.

Elles avaient leurs habits d’apparat, et semblaient être en mission diplomatique. De larges obi dans les plus belles soies venaient ceindre leur taille et habiller leur fin kimono d’été. Elles peinaient à se mouvoir avec leurs “geta” en bois. Des tabis blancs enveloppaient leurs pieds. Les cheveux, coiffés en chignon de “Geisha” étaient tenus avec moult épingles et peignes. Malgré cette difficulté à bouger, les bouches étaient déliées et la conversation vive. Elles semblaient perdues, lost in translation. Un plan en main, elles cherchaient à s’orienter, désespéraient de trouver un repère, tournaient sur elles mêmes, comme les aiguilles d’une pendule et faisaient du “sur place”, devant mon porche.

Malgré tout le travail qui m’attendait, je proposais mon assistance aux jeunes nippones. Pierre Hermé, … Voilà ce qu’elles cherchaient, découvris je très vite.

Je fus surprise de constater, à quel point, le désir de quelques macarons français, était intense, à son summum, pour susciter un tel déplacement, un tel engouement ! Evidemment je me suis bien gardée de leur dire ce que je pensais des macarons de Pierre Hermé. J’aurais tant voulu qu’elles apprécient ceux de chez Mulot, ou mieux encore, les macarons oubliés de la petite station balnéaire, nichée au fond du Cotentin !

La boutique est au coin de la rue. Elles sont tout près du but,… Je leur indique le chemin à suivre, les cinquante mètres à faire pour atteindre leur paradis artificiel.

Mon imagination me les fait voir, comme quatre alpinistes, à cent mètres du sommet de l’Everest, avec des bouteilles à oxygène presque vides.

Je me transforme en sherpa et prends la tête de ce convoi insolite, place Saint Sulpice. Elles m’insufflent de la bonne humeur, en me répondant qu’elles viennent du Japon…. Où au Japon ? Kyoto.

Je les abandonne devant la fameuse boutique qui ouvre à 10h00. Une heure et demi encore à attendre pour les quatre kyotoïtes….

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Nocturne indien

Aéroport de Delhi à minuit.  Vieilles voitures taxi. Circulation à l’anglaise. 30°. Les chauffeurs se battent pour avoir la course. Respect des règles. Intervention de la police pour régler le différend. Je bois un litre d’eau fraîche. Mon taxi est un vieux petit engin qui roule on ne sait comment. Il semble être un ancêtre du mini van, mais vraiment mini mini, voire micro. Les lumières de la ville font que la nuit n’existe pas vraiment. J’enfonce ma tête entre mes épaules pour éviter de la cogner au plafond à la moindre secousse. Le Dieu Ganesh se balance au rythme des nids de poule. L’air chaud, moite et sale s’engouffre dans l’habitacle, augmente la sensation de vitesse. Le moteur gueule, hoquète, tousse. Les freins crissent. Les vieux camions surchargés crachent un panache noir qui brule mes poumons.

*****

L’enseigne du Grand Godwin Hotel clignote depuis ma fenêtre. Le porteur réclame un pourboire, avant même d’avoir déposé ma valise. Mécontent, il part en claquant la porte. Enfin un peu de quiétude. Je mets “l’air con” en route. La large baie vitrée m’offre la rue et les toits en spectacle. Des corps endormis jonchent la terrasse en face. D’un geste brusque je ferme les rideaux et me replie dans ce cocon. La longue douche me détend et m’effondre de sommeil. Des portes claquent. Conversations persistantes. 5 heures du matin. Je sors marcher. Poussière, bruit, odeurs, promiscuité, moiteur, entre chien et loup. La ruelle s’ouvre sur une artère géante déjà encombrée. Un parc attire mon attention mais comment traverser ? Mes yeux balaient la place et repère un passage souterrain. Je m’y engouffre. Horreur ! Un troupeau m’encercle. J’essaie d’avancer, mais ils s’agglutinent, geignent, déroulent leurs mots pour quelques roupies avec des yeux hagards. J’aperçois alors leurs bras dévorés, leurs visages rongés par les nodules. Je crie en silence, me débats, me dégage pour rebrousser chemin. Je grimpe cet escalier quatre à quatre et fuis les parias. Ces deux minutes auront duré une éternité.

*****

Je regarde les caractères du journal laissé sur la table. Le serveur pose les rondelles de citron vert. Le thé fumant me réconforte de la colonie de lépreux. Les autochtones m’endorment lorsqu’ils parlent, déroulent leurs mots, les dénouent. L’écriture indienne est nouée, les caractères s’arrondissent, s’entrelacent, étouffent …

C’est bien cette sensation d’étouffement qui restera gravée dans ma mémoire.

Pourtant lire un barbare en Asie de Michaux m’avait ravie, adolescente !

Casa Malaparte – Point virgule

 

Je viens de découvrir l’affiche officielle du 69ème anniversaire du festival de Cannes. Cette affiche, toute dorée célèbre le film de JL Godard.  Je veux y voir au coeur de l’affiche  la Casa Malaparte.

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Sa maison me fait rêver, sa vie me fascine, ses livres dépeignant la cruauté de la guerre me bouleversent, son écriture me renverse.

Comment Curzio Malaparte est-il venu se planter dans ma tête ? Il est rivé à ma personne, tel un clou, comme un point d’ancrage.

Je ne peux arriver à exprimer clairement ce qui m’attire autant chez Curzio Malaparte : sa vie extraordinaire, sa personnalité un peu folle, son oeuvre, ses voyages, les épreuves qu’il a traversées. Malaparte me transporte, me fait rêver ! Il est une source d’inspiration intarissable. Me voilà désormais habitant sa rue, sa maison à Paris.

Je ferme les yeux, et monte l’escalier lentement, en prenant mon temps pour admirer le paysage.

 

Me voilà sur le toit terrasse, cachée derrière cette ponctuation, cette virgule, cette respiration, que forme le mur du solarium.

 

Ce qui aura manqué à ma vie, est de visiter l’intérieur de sa Casa  à Capri. Car sa maison est bien un des paradoxes de Malaparte : un extérieur au design épuré, des marches, des escaliers à perte de vue. L’escalier montant au toit terrasse est inspiré de celui de l’église d’Annunziata à Lipari. D’autres marches déroulent un tapis et forment un escalier privé qui serpente vers la mer.

L’extérieur est parfait, splendide à mes yeux. Cela pourrait être un lieu de sacrifice, d’abandon, face à l’immensité de la mer, à l’infini de la voute céleste. La verdure environnante accrochée à la roche gris claire se marie à la couleur rose brique de la Casa.

 

Les fonds marins déclinent une palette idéale couvrant l’intégralité du spectre des bleus et des verts.

 

L’intérieur est d’une rare austérité, totalement dépouillé et donne une impression glaciale.

Etait-ce cela la face cachée de Malaparte, un homme avec une pierre à la place du coeur ? un homme uniquement capable d’aimer lui même et ses chiens, dont le célèbre Febo ?

C’est peut-être cela qui m’attire autant chez Malaparte : l’esthétique, l’aridité, une douleur sourde que je devine au fin fond de son âme, au travers des pages folles de violence et de souffrance dans La Peau ou Kaputt.

Malaparte est une idée fixe, un désir à atteindre, un rêve inaccessible.

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