Vertiges de la Séparation

J’ai perdu définitivement ce lieu que j’aimais tant. C’est une tranche de vie qui se détache de moi, dans la douleur mentale et physique. J’ai eu le sentiment d’amputer hier matin une partie de moi même, à l’arme blanche.

Là où je suis n’a pas d’odeur, pas de mémoire, mais ma douleur est toujours présente.

Mon degré de folie intérieure peut-il se mesurer ? Il me semble incommensurable dans des éclairs de lucidité.

Je suis dans les cinquantièmes hurlants.

Reviennent en boucles les souvenirs de bonheur intense, les amours passées, la douleur des séparations. Les images de ces cinq années m’envahissent au point de me donner des crises d’angoisse, des vertiges, tant je souffre. Je sens, ressens physiquement ce cri intérieur qu’exprime Francis Bacon dans ses tableaux. Je n’ai plus de peau, tant je souffre. Ma chair est à vif, sans protection. Le bataillon de la douleur se déplie en ordre et à merveille, de manière exponentielle.

Je tente de me remémorer ma chambre, ma table d’écriture, mon rouge gorge, les rayons du soleil ou le bleu du ciel. Tout s’estompe. Je fais des efforts intenses pour tenter de les capturer. La séparation est bien là.

Le bonheur est le pays où je n’arriverai jamais.

J’espère que le renouveau s’annoncera beau, que ce passage d’un monde ancien à un nouveau monde ouvrira la route à de l’apaisement, de la curiosité.

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En route pour la Perse ?

Depuis mon retirement, au dessus de ce cloître improbable, dans mon hôtel silencieux, je ne cesse de croiser la trajectoire de la Perse.

J’écris depuis le silence de la terrasse de l’infini, je me perds dans l’infini de l’horizon, la baie de Salerne pour mieux m’esperdre dans la Perse.

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Les signes étaient tangibles :

D’abord, il y a eu ce film, “la séparation”, que j’ai pu enfin voir dans ce petit cinéma provincial.

Dans cette séparation, je retrouve la beauté des persans, leurs cheveux noirs, denses, magnifiques s’ils les laissent pousser. Je n’ai alors qu’une seule envie, plonger ma tête pour planter un baiser dans ces cheveux souples. Ma main les caresse en rêve. Ma main se meut pour caresser ces cheveux que j’imagine.

J’aime la carnation si singulière des persans, à mi-chemin entre le clair et le mat. Ce mi-chemin, tel un trait d’union, possède la sonorité douce et grave, parfois même légèrement rauque, et sensuelle de l’oud, mais aussi celle de la langue persane.

Entendre parler arabe ou bien persan, relevait du miracle, m’a transportée quelques semaines en avance, dans ces pays que je vais rejoindre fin août ; je me rendrai d’ailleurs, rue des Perses à Beyrouth.

Je suis renversée, bouleversée.

Du film, je retiendrai l’imbrication des histoires.

Elle me renvoie à cette cage d’escalier, véritable pièce du film ! J’ai adoré cette cage d’escalier, si typique de celles que j’ai grimpées à Alep, Damas, ou ailleurs, en Syrie. Le scénariste nous fait grimper cet escalier et entremêle les histoires intimistes, nous guide, tout en laissant libre cours à notre imagination, au champ des possibles, puisque chaque spectateur aura construit son film, aura fait preuve de liberté.

J’ai aimé les prénoms qui m’ont fait rêver : Nader, Simin, Taraneh, ….

J’ai aimé la lenteur du film, qui nous place dans un Iran qui ne va pas à la vitesse de la lumière, au contraire de notre vie délirante en occident !

J’ai aimé le jeu spontané de cette petite fille, curieuse, qui observe à merveille, les adultes et leurs tourments et dont le cameraman met en exergue les yeux et le regard, en particulier au début du film.

J’ai aimé le jeu extraordinaire des acteurs, en particulier celui de ces deux hommes, l’un  désespéré par la misère qu’il vit. Il s’en remet au Coran, à sa femme. L’autre, désespéré par l’amour qu’il porte à son père, au détriment de celui pour sa fille.

Plus qu’en occident, les épouses, les femmes, ne semblent avoir de l’importance dans leur vie. Les femmes n’existent pas, si ce n’est pour la reproduction, et ont une vie de prisonnière.

Leurs racines et leur descendance sont tout pour ces hommes.

J’aurai pourtant rencontré des hommes qui ne voulaient pas entendre parler de « reproduction »…, de procréation. Les femmes défilaient dans l’éphémère, l’épouse représentait le statut social, asseyait l’homme dans sa virilité sociale. Et oui, ainsi, fallait-il finir par avoir des enfants, pour satisfaire, parfaire cette image sociale.

En aparté, je me demande pourquoi n’ai je jamais voulu me reproduire ? Je ne me suis jamais posé la question, tant cela relève de l’évidence, de la certitude, du choix :

  • Je n’ai jamais eu confiance dans l’humanité, puisqu’avant l’âge de 5 ans, j’avais déjà décidé que je n’aurai ni époux, ni enfant,
  • j’ai choisi la liberté, l’absence de responsabilité,
  • je n’ai aucun amour à recevoir ou à donner, dans mon monde glacial où la douceur n’existe pas, n’a jamais existé,
  • je ne suis pas altruiste et ne travaillerai pas pour l’humanité ; mon instinct de reproduction ne s’est jamais développé ; celui de ma survie est limité, restreint en ce qui me concerne, …

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Et puis,

dans ce salon désert de Paris, en ce début août, que je fréquente pour me ressourcer grâce à son service parfait, sa discrétion et son silence absolus,

dans ce salon dont personne ou si peu, soupçonnent la présence,  puisque sans vitrine, installé depuis les années soixante au premier étage d’un hôtel particulier,

j’avais retrouvé sa majesté, Farah Pahlavi, l’épouse du shah d’Iran.

Je n’ai qu’aperçu sa silhouette élégante, longiligne, belle, rejoindre, d’un pas assuré, discret, silencieux, noble le salon privé qui était le sien, qui l’attendait.

Sa démarche discrète et rapide  faisait qu’elle atteignait son but :  passer davantage inaperçue, malgré l’aura qu’elle dégageait.  Se ressourcer en pleine quiétude, sans être dérangée, en ce lieu rare, si singulier à notre époque, lui était assuré.

C’est exactement au même endroit, dans ce lieu précis, que j’avais croisé Françoise Giroud, peu après l’entretien qu’elle y avait accordé, mentionnant son regret de ne pas connaître les pays du moyen-orient. Je n’oublie pas ce vide souligné par elle, qui m’a donné l’idée, l’envie, le désir d’aller m’esperdre dans les pays du moyen-orient.

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Enfin, en sortant de mon immeuble, une somptueuse DS attendait au feu, plantée, arrêtée devant moi. J’avais pris le temps de la regarder avec ses lignes majestueuses, intemporelles et présentes. J’avais alors repensé à A., et à la DS de son père, la seule à Téhéran, avant la révolution de 1979. De fil en aiguille, je revoyais les DS et les ID de mon père. Combien en a-t-il possédées ? Combien de kilomètres avons nous parcouru en DS, depuis Paris, pour rejoindre la Scandinavie ou sillonner l’Europe du Sud ? Je préfère sans conteste, l’ID à la DS !

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Je quitte ma terrasse de l’infini, pour regagner la chambre 14, de la Villa Cimbrone, ma chambre, celle que j’habite et que j’ai décidé de faire mienne. Je retrouve ma filleule en larmes. Je l’avais réveillée en partant, mais elle ne pensait pas que je passerai deux heures :

  • à écrire sur cette parcelle de l’infini,
  • à scruter la progression de l’ombre des statues sur le sol,
  • à perdre mon regard dans le bleu du ciel qui se fondait dans le bleu de la mer,
  • à habiter cette terrasse, à la faire mienne.
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Sophie Calle – Prenez soin de vous – Douleur

« Prenez soin de vous »

Tel est la fin du message, reçu par Sophie Calle, lors d’une rupture avec un homme.

Pour faire le deuil de cette rupture, elle a eu l’idée de faire lire à haute voix, et faire commenter, cette lettre, par 107 femmes, connues ou anonymes.

Cela a été le thème d’une exposition à part entière. Sophie Calle est connue pour transformer sa vie personnelle, voire sa vie intime, en « oeuvre d’art ».

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Les hommes excellent dans l’art de partir sans rien dire, sans même dire au revoir – ou à demi-mots, une fois qu’ils n’ont plus besoin de l’autre.

Tous les hommes que j’ai connus m’ont quittée. Aucun ne m’aura dit au-revoir, de vive voix.

Je trouve que Sophie Calle a eu de la chance d’avoir un texte papier, une lettre, où l’homme écrit des mots comme « aimé ». Ce « prenez soin de vous », est splendide, plein d’amour.

Cette lettre matérielle permet de faire le deuil de celui qui est parti.

Je n’aurai pas eu la chance d’avoir des mots papier. Sophie Calle ne sait mesurer sa chance.

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La douleur :
La douleur est un autre thème développé par Sophie Calle, lors d’une autre séparation, vécue au retour d’un voyage au japon, en 1985.

Je vais donc reporter ma douleur la plus intense, la douleur à son paroxysme.

Ces abandons, ces séparations sont vécues par moi, comme une mort. Oui, sans doute, car elles sont fulgurantes comme la mort. Je ressens l’arme blanche qu’ils ont planté dans mon corps. Je suis éventrée, mon sang s’épuise. Je suis à l’agonie.

La douleur mentale est plus forte que la douleur physique car elle colle à la peau, tant cette douleur est personnelle. Je veux dire que la distance avec les autres devient abyssale, et la distance avec moi-même est abolie, anéantie, rendant la douleur maximale. Cette douleur mentale est telle, que disparaître, devenir personne sont un soulagement, un apaisement, une douceur. Je disparais, je n’existe plus, je suis au dessus du vide, dans le néant. Je deviens personne.

Chaque jour qui passe est un jour de plus, sans amour, un jour de solitude absolue, d’indifférence, de déchéance.

Je compte ces jours sur le miroir avec un rouge à lèvres qui n’a plus d’utilité pour moi. J’ai peur d’épuiser cette pâte rouge, rouge comme le sang, ou de ne plus avoir de place sur ce miroir. Le miroir serait plein, reflèterait donc le vide de ma personne.

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Les récentes séparations ont été d’autant plus douloureuses, humiliantes, que la séparation a mis en exergue mon âge ou mon inutilité, mon caractère obsolète.

J’étais devenu un produit périmé, une ordure, de la vermine, à cause de mon âge, de mes 47 ans, ou avais atteint le stade de l’inutilité, car j’avais rempli la mission qu’il m’avait fait jouer.

Ces hommes m’ont fait comprendre que je n’étais plus une femme, mais un rebut, une ordure. Ils m’ont traitée comme personne n’a jamais été traitée. Ils avaient choisi ma destination finale, sciemment, me prédestinant à la poubelle.
Jamais, ma douleur n’aura été aussi forte. Ces ruptures, ces séparations me plongent dans la fosse des Mariannes.

Je suis morte, sans vie ou je ne suis que vermine.

J’ai choisi de renoncer, de mettre un terme, à ma vie de femme, d’ignorer les hommes, comme ils m’ignorent en tant que femme.

Je sais que, si je devais vivre une autre séparation, je ne pourrais pas supporter une humiliation supplémentaire ; je me tuerai, je mettrai un terme ma vie.

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Sophie Calle – Douleur  J-20

Sophie Calle – Douleur J-8

Ceci sera le dernier texte sur ce thème et fermera la catégorie « Miroirs et Labyrinthes »

Il faut préférer l’enfer réel au paradis imaginaire
Simone Weil

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