Le Greco – Marc Rothko – Francis Bacon

le grecoSurprise,  émue par cette idée que Le Gréco aura pu inspirer Rothko et Francis Bacon. Je suis allée au Louvre plusieurs fois pour regarder, contempler cette oeuvre du Gréco : “Le christ en croix adoré par deux donateurs”, peint vers 1590.

Le tableau s’était envolé dimanche, pour une exposition à Tolède.

J’adore les gris noirs de ce ciel d’orage, particulièrement tourmenté, presque torturé. J’imagine le vent souffler fort. Le tableau est en réalité plus gris et noir que sur la photo qui est ici reproduite.

J’apprécie de voir ces deux personnages habillés de noir et blanc et de blanc et noir qui entourent ce Christ agonisant. Ils semblent s’affronter comme lors d’une partie d’échecs, dans un calme qui détonne avec ce ciel qui tonne.

Et puis comme d’habitude, j’adore les formes oblongues, longues, étirées du corps du Christ. J’aime croire que Rothko et Bacon ont vu ce tableau, et s’en sont inspirés, l’ont simplifié au maximum pour obtenir les deux oeuvres ci dessous  : ce grand tableau sans titre de Rothko  et le “blood on the pavement” de Francis Bacon

Rothko, untitled, 1969

J’aime le calme, la sérénité, la religiosité qui se dégage de cette toile. Les couleurs noires et grises sont lumineuses, et non tristes. Le tableau est dépouillé, débarrassé de tout superflu : il n’y a que l’essentiel.

Blood, Pavement, Francis Bacon – around 1988

Le tableau de Bacon est beaucoup plus violent – l’esprit qui le peint est tourmenté-. Si le noir, la couleur noire est lumineuse, dans le haut, ce noir semble bien se réverbérer dans cette flaque de sang, à moins que ce ne soit le sang qui noircit. Ce sang est au coeur du tableau, dans cette rayure, tranche centrale, plus jaune que grise.

Une fine ligne grise marque la séparation, la frontière avec la partie basse du tableau, gris verte.

J’avoue que je ne saurais choisir entre les trois tableaux. Je prendrais volontiers les trois, pour les embrasser du regard.

De Marc Rothko à Francis Bacon par J.Littell

Brève suite à ma lecture de Triptyques : Trois études sur Francis Bacon par Jonathan Littell (Arbalète, 2011) :

Surprise, émue par la mise en perspective d’un tableau de Bacon, inspiré directement de Rothko.

Rothko, untitled, 1969

J’aime le calme, la sérénité, la religiosité qui se dégage de cette toile. Les couleurs noires et grises sont lumineuses, et non tristes. Le tableau est dépouillé, débarrassé de tout superflu : il n’y a que l’essentiel.

Blood, Pavement, Francis Bacon – around 1988

Le tableau de Bacon est beaucoup plus violent – l’esprit qui le peint est tourmenté-. Si le noir, la couleur noire est lumineuse, dans le haut, ce noir semble bien se réverbérer dans cette flaque de sang, à moins que ce ne soit le sang qui noircit. Ce sang est au coeur du tableau, dans cette rayure, tranche centrale, plus jaune que grise.

Une fine ligne grise marque la séparation, la frontière avec la partie basse du tableau, gris verte.

J’avoue que je ne saurais choisir entre les deux tableaux. Je prendrais volontiers les deux, pour les embrasser du regard.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space

De la Villa des Mystères

Texte co-écrit avec ma filleule Pauline.

Nous avons quitté Ravello, ce village suspendu dans les montagnes, à l’aube, dans le seul but d’atteindre le site de Pompéi, pour l’ouverture, d’éviter la foule et de nous y perdre, sans rien chercher, en compagnie du silence saisissant de cette ville morte.

La voiture sillonnait en toute quiétude, et en silence, la route serpentine qui traversait ce parc national entre Sorrente, Ravello et Salerne. Il offrait des paysages brumeux, à la végétation d’un vert intense, improbable, en pleine Italie du Sud…. Pins et noyers se succédaient avec les vergers en terrasse, à flanc de falaise. Ces champs de citronniers se renversaient, littéralement dans les ravins, dans la mer.

© Carole DARCHY – Août 2011 – Vue plongeante depuis la Terrasse de l’infini Ravello 

Aucun centimètre carré ne semblait perdu, tout comme au Japon, où l’espace dédié au jardin, à la nature est si restreint, précieux, sacré.

Le chauffeur ne nous imposait ni radio, ni musique, ni conversation. Il respectait notre silence, l’état méditatif et le regard perdu de ma filleule, devant tant de beauté.

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J’avais retrouvé un petit guide illustré sur Pompéi, acheté en 1993, pour ma première visite sur cette côte, près de Naples. En l’ouvrant, j’avais retrouvé le ticket d’entrée de 10 000 Lires pour accéder au site de Pompéi, des feuilles et fleurs de laurier séchées.

Sur la gauche : ticket d’entrée au site en 2011 ; Sur la droite, ticket d’entrée de 1993

Ils avaient reposé au milieu de ce livre, pendant 18 ans, au chapitre consacré à la Villa des Mystères.

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Nous étions arrivées juste pour 8H30, à l’ouverture des lourdes grilles du site. Il n’y avait pas un chat.

Je voulais justement revoir la fabuleuse Villa des Mystères, car excentrée, d’une rare beauté, grâce à ses fresques d’un rouge profond, qui se présentaient comme des façades, des fenêtres et qui avaient tant inspiré Rothko.

Visiter Pompéi, dans la solitude, relevait du miracle en ce début août. Nous avons pris la direction de la fameuse Villa, en prenant notre temps, en errant de rue en rue, en laissant la ville morte s’offrir à nous, nous intimant de rentrer dans une demeure, d’en visiter le patio, les jardins intérieurs, nous invitant à la boulangerie, nous offrant la villa de Salluste, ….

Nous ne croisions que nos ombres. Les rues désertes s’étendaient à perte de vue, m’évoquant les scènes urbaines désertes du cinéma italien de l’après guerre.

Les roues des chars avaient réussi à user ces immenses pierres plates en granit gris bleu.

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Comment ne pas être transportées devant ce qui s’offrait à nous.

J’avoue que j’aurais bien séjourné  davantage dans ces ruines saisissantes. Passer devant la demeure restaurée du directeur du site de Pompéi, avec ses vignes, ses figuiers, pins et thuyas m’aura enchantée

Et d’ailleurs, je trouverais l’idée excellente, de restaurer quelques villas, à l’écart de la foule, d’y faire renaître leurs jardins, pour y accueillir des hôtes et leur permettre d’habiter Pompéi, d’y passer quelques nuits, dans le silence, à l’ombre du Vésuve. Alors oui, ce serait un Pompéi  pour le singulier, la rareté, le “privilège” …

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De la Villa des Mystères, je retiens :

–       le nom qui suscite le désir

–       son caractère excentré, isolé comme une île (isola signifie île en italien)

–       les fresques, leur structure ou architecture : ces façades, ces fenêtres, leur couleur, les triptypques,

© Carole Darchy – Villa des mystères 12/08/2011

les polytptyques

© Carole DARCHY – Villa des mystères 12/08/2011

–       ce rouge  sombre, unique que je pourrais appeler “mystérien”, qui a fasciné Rothko,

© Carole DARCHY – Villa des Mystères, Pompéi, 12/08/2011

jusqu’à bouleverser sa peinture, la simplifier, la radicaliser !

© Carole DARCHY – Villa des mystères – Pompéi 12/08/2011

–       les patios, le silence, notre solitude

–       l’odeur entremêlée de lavande, romarin, laurier et thym

–       le rêve, l’apaisement qu’elle m’a procurés, dans la solitude, le silence, le long des couloirs, des dédales pour passer de pièce en pièce.

Les rites des plus célèbres frises de la Villa des Mystères sont parfaitement détaillés dans les ouvrages spécialisés, notamment la splendide fresque, relatant d’un côté, le rite initiatique, la divinisation de Sémélé et de l’autre celui de Dyonisos.

 

La singularité de cette fresque ne repose pas seulement sur sa beauté, son raffinement, mais aussi dans sa lecture si particulière  : non pas linéaire, mais de façon discontinue, symétrique, comme si les murs conversaient, se répondaient, pour converger vers l’union de Dyonisos et Sémélé, sur le mur principal.

Tout cela me remémorait la splendide conversation entre les piano, violon et  violoncelle, dans l’andante, con moto du trio in E Flat,  D 929 de Schubert.  J’adore ce morceau, interprété par R.Serkin au piano, et les frères Busch, au violon et violoncelle. Au son de cette conversation musicale,  Marisa Berenson est magnifiée par la lumière des bougeoirs, dans le film Barry Lyndon.

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Si ma filleule a eu le sentiment étrange de faire partie intégrante de cette fresque somptueuse, en participant littéralement, à ce rite initiatique, en en étant la spectatrice et la lectrice improbable, j’ai eu, quant à moi l’impression de visiter la plus belle exposition de Rothko, d’aller à la source de sa peinture, de vivre, dans un espace temps indéfini, l’évolution de son oeuvre.

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Rothko – Sublime abstraction

J’ai toujours trouvé extrêmement intéressant de regarder l’évolution de l’oeuvre d’un peintre, à travers l’étude de son “catalogue raisonné”,

C’est la démarche que j’ai menée avec la peinture de Rothko dans “the works on canvas”,  par David Anfam, publié en 1998. A ma grande surprise, j’ai découvert un peintre qui avait eu du mal à trouver son chemin, même si, à partir du milieu des années quarante, on voit poindre son style, qui à partir de 1949-1950, va enfin se simplifier, ne cesser de se simplifier, d’éliminer, d’éradiquer le superflu, l’inutile,  jusqu’à la disparition tragique du peintre.

“The progression of a painter’s work…will be toward clarity; toward the elimination of all obstacles between the painter and the idea, and between the idea and the observer…to achieve this clarity is, inevitably, to be understood.”– Mark Rothko

Quelques exemples d’oeuvres de Mark Rothko entre 1936 à 1945 sont reproduites ci-dessous :

L’évolution après 1949 est nette, franche, voire radicale. Le style est méconnaissable.

Mark Rothko, untitled, 1950

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“Mes tableaux sont des façades” – Marc Rothko, Page 18, Ecrits sur l’Art – 1934-1969

Lorsque je regarde des tableaux de Rothko, j’ai avant tout besoin d’espace, pour apprécier l’abstraction vertigineuse et envoûtante de ses tableaux. J’ai le sentiment d’être à la fois, dans un état de recueillement, puisque je vais baisser ma voix, ralentir le temps, l’arrêter, et également de m’évader, d’être transportée, de partir dans un voyage intérieur, vers l’ailleurs. Je suis donc au bord du vide, sur l’arête.

Je vois, dans ses tableaux, des portes, des fenêtres, m’offrant la liberté, menant vers un ailleurs, vers un monde renversé et inversé.

En ce qui concerne les façades, Rothko a été beaucoup influencé par ses voyages en Italie et fortement marqué par la visite de la Bibliothèque Laurentienne à Florence, conçue par Michel-Ange.

Etude pour Porte et fenêtre pour la bibliothèque Laurentienne, Monastère San Lorenzo, Firenze, Michel-Ange

Black on maroon, M.Rothko, 1958

Hall de la bibliothèque Laurentienne, monastère San Lorenzo, Firenze,

Dans ses écrits sur l’art, page 214,  il mentionne aussi, avoir ressenti, à la suite d’une visite à Pompéi, une profonde affinité, intimité entre son propre travail et les fresques de la Villa des Mystères, il avait été bouleversé par le même «sentiment, les mêmes étendues de couleur sombre». Là aussi, la notion de “façade” se démarque immédiatement.

Et lorsque j’ai visité cette Villa, j’ai été stupéfaite car j’ai été saisie et ai eu littéralement le sentiment d’avoir un triptyque de Rothko devant mes yeux, devant moi !

P8120333

© Carole Darchy 12/08/2011 Villa des Mystères, Pompéi

 

P8120371

© Carole Darchy, Villa des Mystères, 12/08/2011, Pompéi

Les rouges profonds de Rothko m’attirent tout particulièrement. Je ne peux remplir cette page de photos.

P8120369

© Carole Darchy, Villa des Mystères, Pompéi, 12/08/2011

Peut-être faudra-t-il consacrer un autre texte dédié à certaines couleurs chez le peintre : Bleu-orange, Rouges, noir et gris

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J’apprécie également dans l’oeuvre abstraite de Rothko, ses séries, ses tableaux qui sont des répétitions, des thèmes se différenciant, variant à peine les uns des autres, comme pour prouver que le temps est aboli, que le travail du peintre, relève de cette accident du temps, qu’est l’éternité.

Il a su capturer dans ses tableaux «quelque chose de magique et de rituel qui touchait au religieux». Et en dépit de ses dénégations, “il s’en dégageait aussi un mysticisme quasi religieux»

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J’aime bien faire le parallèle entre La danse de Matisse et ce tableau lumineux de 1968 : les bords de ses tableaux ont une couleur de plus en plus floue.

Ce vert et ce bleu profond vont se fondre dans le bleu un peu plus clair, de manière diffuse, imprécise. Il n’y a pas de trait, de ligne franche. Rien que cela, me transporte, et me rappelle les lignes incertaines, improbables d’horizon des paysages où le ciel et la mer, le ciel et la montagne, ne font plus qu’un.

Mark Rothko, green on Blue, 1968

Matisse, La Danse, 1909

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Ce qui me frappe également dans l’oeuvre de Rothko est la maîtrise de la lumière, les aplats de couleurs qu’il décline à l’infini.

Certains tableaux apparaissent sombres, tristes, faisant penser à la mort, à la couleur de sang séché.

La répétition du même travail apparaît comme un rituel, voire une obsession. Tout cela confère aux tableaux de Rothko un sentiment d’extase, de ravissement.

On imagine le peintre en pleine dépression, avec des idées morbides. Et puis, en regardant la même oeuvre, sous un autre angle, à côté d’un tableau aux couleurs plus lumineuses, plus gaies, le tableau sombre renaît et devient lumineux, éclatant encore davantage de beauté :

Regardez les deux photos ci-dessous du même tableau :

Version sombre de la “Rothko room” au MOMA

Autre regard posé sur le tableau “bleu sur marron”

La mise en perspective, le recul, la notion de série, de déclinaison à l’infini changent tout. Ma théorie, est qu’un Rothko ne peut être seul, il faut en voir plusieurs, se décliner, au gré de ses envies, de ses humeurs.

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Et je reviens à mon idée obsessionnelle des triptyques, comme dans sa dernière oeuvre, “la chapelle de Rothko”, commande privée.

Ces tableaux sont dépouillement et simplification “absolus”.

Rothko Chapel, 1969, Houston

Le triptyque au centre, ces trois rectangles mis côte à côte,  apportent cette mystérieuse “verticalité” qui confère à l’ensemble, solennité, recueillement, religieux, extase, mysticisme. Les deux tableaux carrés déclinent de chaque côté cette couleur sombre, la rappelle à l’infini, comme un jeu de miroirs, voire de labyrinthes.

Textes protégés par Copyright : 2010-2018 © Carole Darchy

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Références :

Works on Canvas, Rothko, Catalogue Raisonne, David Anfam, Yale University Press, 1998

Mark Rothko, Ecrits sur l’art 1934 – 1969 (Flammarion, Champs)

Mark Rothko, La réalité de l’artiste (Flammarion, Champs)