Les femmes aussi ont perdu la guerre – Curzio Malaparte

Même si j’ai écrit ce texte relatif à la dernière pièce de théâtre de Malaparte cet été, je profite de le publier en ce mois de septembre, quelques jours après la sortie du splendide Cahier de l’Herne célébrant Curzio Malaparte :  livre indispensable, solide et extrêmement bien documenté pour nous éclairer sur cet immense écrivain qu’est Curzio Malaparte, enfin mis dans la lumière ! Ce cahier présente de nombreux textes, correspondances inédits de C.Malaparte. Il est une vraie opportunité pour le grand public de découvrir ou redécouvrir Malaparte, écrivain complexe, et qui reste trop cantonné à Kaputt et La Peau. Les contributions des différents chercheurs, écrivains et personnalités sont d’une qualité exceptionnelle. Un Cahier de l’Herne fabuleux pour Curzio Malaparte !  

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Les femmes aussi ont perdu la guerre – Anche le donne hanno perso la Guerra

Les femmes aussi ont perdu la guerre est la dernière pièce de théâtre de Curzio Malaparte publiée en 1954 en Italie aux éditions Capelli, puis à titre posthume en 1958 en France et Suisse, par son ami éditeur Daniel Halévy aux éditions La Palatine. Daniel Halévy en a assuré lui même la traduction et a rédigé la Préface.

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La pièce a été créée en Italie en 1954 au célèbre théâtre « La Fenice » de Venise. Elle fut jouée à Paris 20 ans plus tard, en 1974 au théâtre des Mathurins, puis a été adaptée dans la foulée, pour la télévision française. Cette adaptation lourde dessert malheureusement la pièce et est donc à éviter.

Je pense que ce n’est pas la troisième pièce de Malaparte. Il en a écrit d’autres non publiées et peut-être non achevées, notamment Les femmes de sienne, et les amazones.

Malaparte a publié 2 autres pièces de théâtre : Das Kapital (1948) et Du côté de chez Proust (1949) en France et écrites directement en français. La comparaison des 3 pièces n’est pas l’objet de ce texte et devrait relever d’un article à part entière.

Mais, c’est à ma connaissance la seule œuvre de Curzio Malaparte publiée et traduite en français dont le personnage principal est une femme : Enrica Graber

Personnellement, cette dernière pièce « Les femmes aussi ont perdu la guerre » est ma favorite et constitue de mon point de vue une pépite injustement délaissée et insuffisamment connue du grand public.

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La scène se déroule à Vienne juste après la guerre, en secteur soviétique. Malaparte aborde un thème délicat et tabou : la réquisition des femmes pour satisfaire les plaisirs des soldats soviétiques, les vainqueurs. Il s’agit donc de prostitution, en échange non pas d’argent, mais de bons alimentaires : une jolie femme vaut 1/2 kg de pommes de terre, dans ce Vienne affamé.

Comme l’écrit Daniel Halévy dans sa préface : « Il fallait une audace et une autorité inouïes pour oser porter à la scène un tel sujet ». Et là, je reconnais bien le caractère et le tempérament de Malaparte qui a toujours osé, eut le courage d’écrire ce qui dérange, de parler avec une liberté hors du commun ! Un écrivain libre, courageux, n’ayant peur de rien et qui ne se tait pas !

Cette pièce, qui se lit comme un roman, est dans la pure lignée de La Peau et s’inspire de thèmes que Malaparte y a développés :  l’après-guerre, la déchéance, l’humiliation des vaincus face au comportement des vainqueurs. D’autres thèmes comme celui du sacrifice par exemple, se retrouvent également dans son très beau film :  Le christ interdit.

Dans La Peau, la chair humaine à Naples avait un prix qui variait tous les jours et la prostitution, les abus sexuels des femmes et des enfants sont prégnants, et même l’anthropophagie.

« Depuis quelques jours, les prix des fillettes et des garçonnets avaient chuté et continuaient à baisser. Mais le prix du sucre, de l’huile, de la farine, de la viande, du pain, avaient augmenté. Le prix de la chair humaine baissait de jour en jour. » La Peau.

Dans cette pièce, l’horreur n’est pas décrite aussi directement que dans La Peau ou Kaputt. Mais il n’en demeure pas moins que la pièce est très puissante car Malaparte se concentre sur les rapports psychologiques entre les différents personnages et développe à merveille les sentiments de culpabilité, de jalousie, de honte, d’humiliation, de cupidité mais aussi aborde le sacrifice, la rédemption, la tentation. Il distille tous ces sentiments au travers des différents personnages. Évidemment, jamais n’est abordé de manière explicite, ce qui se passe dans la chambre d’Enrica.

Malaparte énonce avec force des propos pacifistes à travers le désarroi de ce soldat russe, symbole de ces millions de soldats, quelle que soit leur nationalité. Ceux-ci se sentent humiliés, dépassés, et sortent traumatisés de la guerre ! Finalement, tous ces hommes, ces pauvres soldats mais aussi bien sûr les femmes et une grande majorité de la population civile ont perdu la guerre.

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Un commissaire se présente donc au domicile de madame Emma, veuve d’une cinquantaine d’années, qui fait tout pour protéger ses deux filles de 17 (Lilly) et 20 ans (Clara), et qui oriente le commissaire soviétique vers sa belle fille Enrica Graber, veuve de son fils Hans, mort à la guerre. C’est à elle de se sacrifier. A noter que Graber signifie “tombes” en allemand.

Enrica rentre à la maison et se retrouve piégée. Le commissaire présente les conditions de cette réquisition et un échange a lieu entre ces deux personnages :

Enrica dit au commissaire : « une femme comme moi vaut un demi-kilo de pommes de terre. C’est beaucoup. Je croyais valoir bien moins… Et pour le pain, le sucre, le blé ?».  Un peu plus loin, Enrica dit : « J’oubliais que c’est au vainqueur de taxer le prix de la chair humaine… »

Le commissaire aux réquisitions précise à Enrica qu’elle ne pourra accepter que ces bons alimentaires et devra refuser tout autre chose : menus cadeaux, cigarettes…

Enrica : « Vous retirez la dignité même à l’humiliation »

S’en suit une réplique très forte : Le commissaire lui demandant : « Vous préféreriez être payée en argent ? »

Enrica : « Peut-être. Une femme qui se vend veut du moins avoir l’illusion d’avoir été achetée. »

Le lecteur apprend que le commissaire qui vient réquisitionner Enrica avait une femme qui a subi les mêmes sévices pendant la guerre, de la part des soldats allemands et qu’elle s’est suicidée. Soviétiques ET Allemands se sont donc mal comportés avec les femmes, quand leur pays dominait l’autre !

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La belle mère d’Enrica est finalement satisfaite de la situation : Ses deux filles, Clara 20 ans et Lilly 17 ans, ont échappé à l’humiliation et elle et ses deux filles ne manqueront plus de rien, grâce au sacrifice d’Enrica !

Enrica lui en fait le reproche : « Tu as peur de dire que tu es heureuse ». Enrica sent de l’injustice car « Clara est maintenant une femme… elle aurait pu faire ce travail aussi bien que moi ! ». Enrica, parce qu’elle est veuve se sent comme « un déchet ».

Les deux jeunes sœurs Lilly et Clara, mentionnent que les « soldats se ressemblent tous ». « Seulement les galons sont différents ».

Madame Emma pousse le cynisme assez loin en suggérant à sa belle fille, Enrica, de se faire belle : « Il faut te faire belle Enrica …Du moment qu’il n’y a pas moyen de faire autrement, il vaut mieux faire les choses convenablement. Voilà, tes cheveux relevés sur les tempes, c’est mieux !… Nous ne devons pas oublier que nous sommes des femmes comme il faut ».

La lectrice et la femme que je suis ont eu du mal à accepter la passivité d’Enrica, l’acceptation de son sort, le fait qu’elle se donne aux soldats si facilement, sans broncher. J’en ai un peu voulu à son personnage car j’aurais aimé voir Enrica se rebeller, lutter de toutes ses forces contre la condition qui lui est imposée, ou alors se donner la mort. Elle devait vraiment avoir faim ? Mais, j’ai finalement compris qu’Enrica se sacrifiait uniquement pour sauver sa jeune belle-sœur Lilly. Et c’est uniquement cette notion de sacrifice qu’il faut retenir.

Un premier soldat arrive à la fin du premier acte. On ne voit que ses bottes. La pièce est obscure.

« La main du soldat pénètre le cercle de lumière que fait la lampe sur le piano ; la main tient une carte verte. »

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Dès le début du deuxième acte, la situation de la famille s’est considérablement améliorée : Madame Emma ne manque plus de cigarettes, de vin. Elle recense avec cupidité tous les bons de nourriture. La femme a désormais les cheveux colorés. Il y a même des fleurs dans l’appartement.

La jeune Lilly, qui est présentée comme simple d’esprit, pense que les femmes sont réquisitionnées pour donner des leçons d’allemand aux soldats ! Elle se plaît à rêver qu’elle accueille aussi un soldat dans la chambre d’Enrica…

Un autre moment fort de ce deuxième acte est lorsque la concierge de l’immeuble (Madame Carlotta) vient se plaindre de la part du propriétaire (le docteur Ludwig) auprès d’Enrica. Elle lui demande de recevoir les soldats hors de la maison. A noter le courage de ce docteur, qui délègue à la concierge cette requête ! Cet homme incarne le manque de courage chez tous les hommes (une petite pointe de colère de ma part). Le docteur Ludwig ne veut pas en effet que son immeuble devienne une maison de tolérance. Mais surtout, lui ainsi que les locataires « redoutent que votre exemple et celui de madame Lena aient une influence funeste, mettent en péril l’honneur de leurs familles, agissent de manière contagieuse sur des êtres encore purs ». Ils ont donc peur pour leurs femmes et leurs filles.

Enrica réagit violemment : « Voilà donc ce qu’ils veulent ! Me jeter au trottoir, avec les autres déchets de la guerre, les mutilés, les réfugiés, les déserteurs… » (…) Croyez vous donc que seuls les misérables, les enfants affamés, les femmes qui se vendent pour un morceau de pain, les désespérés comme moi, croyez vous qu’eux seuls ont perdu la guerre ? »

 « Ces honnêtes gens, croyez vous que je sois seule à leur faire honte ? N’ont-ils pas honte aussi des malheureux gosses qui dorment à moitié nus dans le ruisseau, des mutilés qui tendent la main au coin des rues ? Pourquoi ne les font-ils pas s’arrêter ? (…) Pourquoi le docteur Ludwig n’intervient-il pas pour faire cesser ces exhibitions tellement dégradantes ? Sans doute ignore-t-il que la guerre a été aussi perdue par les honnêtes gens, et par les femmes honnêtes aussi ! Oui, tous ont perdu la guerre, et sa femme, et sa fille aussi, tous, tous, tous ! » (…) « Allez, madame Carlotta, allez dire au docteur Ludwig qu’il m’envoie sa femme et sa fille pour refaire mon lit, pour effacer les taches que les soldats laissent sur le tapis… Alors, peut-être, comprendront-elles ce que cela signifie d’avoir perdu la guerre ! »

Puis entre en scène Clara (la belle-soeur d’Enrica) maquillée, habillée d’une robe décolletée. Et là Malaparte sème le doute en étant sciemment équivoque : la lectrice que je suis s’est posé la question :

Est-ce que Clara se sent vraiment offensée de « vivre aux dépens » d’Enrica, comme elle le dit à sa belle-sœur : « Jusqu’à cette cigarette que je fume, c’est toi qui l’as gagnée ! Crois-tu que je ne saurais pas les gagner moi-même mes cigarettes ? » Clara clame « Je suis une femme, moi aussi. »

Ou comme le laisse supposer Enrica, n’est-elle pas troublée, attirée par le désir de la chair  ?

« Une femme, toi ! Une femme souffrirait avec moi, elle se sentirait humiliée avec moi et pour moi… Toi, non. Tu es pire qu’une femme. Oh, bien pire !… Tu cherches en vain à cacher sous de l’orgueil ce qu’il y a de trouble en toi, d’inconsciemment vicieux… »

« Ces hommes qui circulent, respirent et gémissent derrière ma porte fermée, voilà ce qui te trouble, voilà ce qui t’attire ! Et tu parles d’orgueil, de fierté ! »

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Le lecteur comprend vite que Madame Emma, la belle mère d’Enrica craint une certaine rivalité entre deux femmes dans l’immeuble :

  • Madame Léna, boiteuse et laide qui habite au premier étage mais qui possède de ce fait un emplacement stratégique puisque situé à l’entrée de l’immeuble. Il n’est pas très clair dans la pièce si Madame Lena a elle aussi été réquisitionnée ou si elle se prostitue pour survivre.
  • Et Enrica, qui est, bien plus jeune et beaucoup plus belle mais n’habite qu’au deuxième étage.

Cela signifie pour madame Emma, sa belle mère, moins de rations alimentaires, moins de cigarettes, …. Elle en fait la remarque à la concierge et ne manque pas de lui offrir cigarettes et vin pour l’acheter et l’inciter à mener les soldats vers Enrica !

C’est d’ailleurs madame Emma qui mène Andreii, un soldat soviétique dans l’appartement. A partir de ce moment, tout va se compliquer !

Andreii est vraiment différent des autres soldats : il s’attarde près du piano et célèbre la musique de Schubert interdite dans son pays. Il essaie de parler allemand, déclare aimer l’accent viennois.

Ce qui frappe est qu’Andreii se présente comme étant « au plus bas de l’échelon », « un homme tombé au dernier degré du dégoût de lui-même ».  Il semble désespéré … et parle à Enrica de musique russe : Prokofiev, Chostakovicth, Katchatourian …

Il joue du piano à Enrica et lui parle de sa condition d’ouvrier ! Il ne semble nullement pressé d’emmener Enrica dans sa chambre et lui dit : « Durant ces dernières années, dans tous pays d’Europe, les femmes non seulement ont souffert plus que les hommes, mais ont fait preuve d’un courage extraordinaire…Vous aussi, vous êtes une femme courageuse » Il ajoute, « Parce que vous l’acceptez (cette violence) »

Enrica dit une phrase malapartienne : « C’est le droit du vainqueur, je le sais. Les vaincus sont une triste race. Mais la race des vainqueurs est encore plus abjecte. On a besoin de brutaliser les vaincus, de les humilier, pour se sentir vainqueur. »

Andreii se dépeint également comme une victime, parmi des millions d’hommes qui ont souffert.

Enrica et Andreii parlent de la honte « intolérable » d’être encore vivants après cette guerre.

Andreii est attiré par Enrica car « elle aussi connaît le goût de la honte, est une femme humiliée qui rougit d’elle-même ».

Andreii dit « Aucun homme, à moins d’être une brute, ne peut accepter la guerre, s’y soumettre et en sortir avec la conscience tranquille » Andreii prend Enrica dans ses bras, ce que ne supporte pas la jeune femme.

L’acte 2 se termine ainsi : Enrica appelle Clara pour lui offrir Andreii, car elle ne veut pas trahir Hans : « Tiens ! Va toi avec lui ! Moi, je ne veux pas, je ne peux pas. Tu voulais payer ta part ? Eh bien prends là, ta part de honte ! je te cède ma place… Moi, je ne veux pas trahir Hans. ». Clara, affolée, refuse.

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Au début du dernier acte, Lilly va toute souriante à la rencontre d’un soldat qui sort de la chambre d’Enrica pour lui offrir des fleurs. Ne mesurant pas sa provocation, elle est choquée lorsque le soldat l’étreint et l’embrasse …. Ce n’est qu’alors qu’elle comprend pourquoi ces soldats viennent voir Enrica. « Maintenant, je sais ce qu’ils viennent te demander … Je sais pourquoi la maison est pleine de cigarettes, de vin, de chocolats, pourquoi maman est constamment ivre… Maintenant je le sais, Enrica ! »

Lilly soutient Enrica : « Tu aurais dû refuser, te laisser plutôt mourir de faim… te laisser emprisonner… Cela ne valait pas la peine que tu te sacrifies pour nous »

Lilly reproche à sa mère de profiter de ce sacrifice. Madame Emma « stupéfaite » a une réplique cinglante : « Tu trouves que c’est honteux ? … Pourquoi refuser les produits du sacrifice ? Si Enrica s’est sacrifiée, c’est qu’elle y trouve aussi son compte ! »

Après cette scène de dispute, Enrica et Lilly parlent, de Hans, mort à la guerre.

Enrica pense que son mari ne pourrait pas lui pardonner ce qu’elle a fait, même en expliquant qu’elle l’a fait pour Lilly, car Hans aimait Enrica.

Lilly clame « Et bien si l’amour est si cruel, pourquoi ne t’es-tu pas tuée ? Moi, à ta place, je me serais tuée ! ».

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Le commissaire arrive pour annoncer à Enrica le suicide d’Andreii, lui poser quelques questions et lui lire la lettre qu’il a laissé pour elle. Le lecteur comprend alors qu’Enrica n’était pas insensible à Andreii « Je ne sais, je ne sais si je désirais ou redoutais qu’il revienne…(…) Oui, Je pensais que je pouvais l’aider ».

Le commissaire est particulièrement cynique et cruel avec Andreii : « C’était un homme fini. (…) Des hommes comme lui, nous ne savons qu’en faire. (…) Ce sont des êtres inutiles dont nous devons nous débarrasser sans hésiter. Avec des êtres comme eux on ne construit pas une société d’hommes libres ».

Enrica défend Andreii et reconnaît qu’il l’a sauvée : « C’était un homme désespéré, et il me parlait d’espérance. Il s’efforçait de ne pas laisser paraître son désespoir pour me donner du courage. J’étais moi aussi désespérée, moi aussi je désirais mourir. C’est Andreii qui m’a sauvée. »

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Encore une fois, dans les femmes aussi ont perdu la guerre, Malaparte nous dresse un tableau de l’Europe déliquescente, avec moins d’esthétisme que dans Kaputt ou La Peau, mais il porte toujours ce regard sombre, cynique sur les conséquences horribles de la guerre. Qui sont les perdants ? Ces millions de soldats de tous bords, mais aussi les femmes et la population civile.

Malaparte a toujours clamé et écrit qu’il préférait la condition de vaincu à celle de vainqueur.

Je n’arrive plus à retrouver où j’ai lu, (Est-ce dans une thèse ou dans la biographie de Guerri ou celle de Serra?) qu’il existe une autre version de ce livre. L’autre version, non traduite en français offre un dénouement heureux, puisque le mari d’Enrica, Hans, n’est finalement pas mort, revient et pardonne à son épouse. Et là, la pièce se terminerait un peu comme dans le Christ interdit.

Pourquoi Malaparte a choisi de faire jouer et publier la version tragique ? Cela correspondait sans doute davantage à son caractère, à son pessimisme face au portrait de l’Europe en mille morceaux, après ces deux longs conflits mondiaux. Peut-être a-t-il aussi pensé que cela plairait davantage au public ? Lui seul a la réponse, emportée au paradis !

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Le livre est introuvable en librairie, épuisé depuis fort longtemps mais vous pourrez l’acheter d’occasion sur le site Abebooks.fr

Textes protégés par Copyright : 2010-2019 © Carole Darchy

F like Foxtrot

Did you know the Foxtrot is a dance ? No matter where you go, you always end up at the same starting point.

J’ai vu ce film israélien Foxtrot où évidemment cet Adagietto de la symphonie N5 de Mahler surgit en plein milieu du film et où la fille du personnage principal s’appelle Alma … Que de coïncidences donc…

Des triptyques donc envahissent mon monde :

  • les trois « Alma » (Alma Mahler, Alma de Phantom Thread et Alma au tout petit rôle dans Foxtrot),
  • cet Adagietto de la symphonie N5 de Mahler que j’ai croisé à trois reprises, ces derniers temps,
  • et  Foxtrot, film structuré comme un triptyque.

Foxtrot : Trois sous-films, des tragédies donc et de la lenteur, de la lenteur mais à quelques moments clés du film, tout s’accélère avec horreur pour rappeler sans doute la rythmique de ce pas de danse …

Trois volets donc :

  • Tout d’abord : un drame qui finalement n’en est pas un, mais qui met en exergue la fragilité de la vie des soldats sur le front en Israël, mais aussi bien sûr de manière universelle… Cette partie se focalise sur le père et son trouble mental du à la perte de son fils, mais aussi à une blessure profonde, un secret. Et puis, Samuel Maoz nous suggère le passé douloureux, lourd, des 3 générations de cette famille. La folie, l’impossibilité sont bien présentes et, je n’ai pu m’empêcher de penser aux dessins impossibles de MC ESCHER à cause des motifs géométriques des sols de l’appartement familial, et ce tableau dans l’entrée, enchevêtrement de fils, où je me suis perdue.
  • Dans un second temps : l’attente interminable sur cette ligne de démarcation, ce check point  “in the middle of nowhere”, dans un désert empli de boue, où le fils, un gamin,  devient le centre du film. Il vit un quotidien absurde avec ses compagnons, s’enfuit en dessinant. Là encore, beaucoup de lenteur mais un certain esthétisme. Il va être au coeur d’une bavure, passée sous silence, littéralement enterrée, dissimulée et va vivre une libération inespérée. Samuel Maoz pose des questions troublantes sur les agissements de Tsahal : opacité, humiliations, bavures, vérités bien enfouies …

  • Le dernier volet est un drame qui revient … et la révélation du secret qui littéralement mine la vie de ce père … Cette dernière partie était-elle utile ? Je n’en suis pas sûre, si ce n’est peut-être pour suggérer le pas ultime du Foxtrot, faire revenir le spectateur au point de départ et le faire danser en le faisant passer d’univers en univers : absurde, douleur, horreur…

Un film troublant, empreint de gravité, même si ponctué par de très rares scènes plus légères et si à la fin, la douleur semble s’estomper par la révélation du secret, donc une libération menant à la résilience ?

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Courants de pensées

Les fenêtres claquent dans mon colombier. La rue Malaparte est le royaume des courants d’air. Les cloches de St Sulpice sonnent à pleine volée, marquant ainsi la fin de la messe, ponctuant ce samedi.

A la librairie La Procure, je cherche sans succès “Explorateurs de l’abîme” d’Enrique Vila-Matas, ce recueil de nouvelles dont une a été soufflée, demandée par Sophie Calle. Je passe au rayon “Histoire” et découvre avec surprise, sur le présentoir, en tête de gondole, le livre de mon grand-père, les récits de guerre de Romain Darchy.

Je me revois la semaine dernière, ouvrir ce livre, ce bloc, au Café d’Orient, à Beyrouth. Ce lieu s’était imposé à moi pour ouvrir ce pavé du passé, à l’heure du thé. L’horizon dégagé, le front de mer, le ciel dont la couleur se rapprochait au plus près du “bleu horizon” appelaient mon grand-père. J’avais plongé dans les mots, comme je plongeais dans la méditerranée, ses courants chauds, cet été à Jbeil ou Conca dei Marini.

Lestée par ce bloc, cette histoire si lourde à porter, j’ai sombré dans les profondeurs. En cet endroit, les couleurs n’existent plus, les sons sont assourdis, l’air est absent. Seuls les courants, les ondes marines ballottaient, caressaient mon corps. Le froid endormait la souffrance. Allais-je disparaître dans les lignes, dans ses mots, cachée, introuvable, enterrée vivante, comme le fut mon grand-père ? Je me débattais dans l’eau glaciale. Ma main que je secouais, a lâché le livre. Aussitôt, je me suis sentie happée vers la surface. L’air a empli à nouveau mes poumons.

En terminant le livre, en tournant la dernière page, je tournais de même une page de ma vie. La magie du Liban avait eu lieu une deuxième fois. Oui, un bloc de plus, s’était détaché de moi. J’avais vécu une répétition, une réplique au tremblement de terre de l’été 2010.

Je me suis réveillée dans ma chambre, celle dont la porte ouvre sur la mer.