Pensées fragmentées

Elle mettait en place les élastiques pour fermer la pochette cartonnée rouge. Son visage montrait un petit air satisfait, devant ce dossier qui était bien classé, avec des papiers ordonnés. Elle semblait rassurée. Elle rangea le tout dans le secrétaire en chêne sombre, bien ciré.

Le parquet lustré craquait dans le silence de cette chambre. Elle se déplaçait en glissant sur des patins pour ne pas faire de rayures. La chambre sentait le propre, le bien rangé des intérieurs bourgeois. Il ne manquait à cet espace, cet intérieur, qu’une plante verte et cela aurait été un intérieur parfait, exactement comme celui décrit par Hermann Hesse dans le loup des steppes.

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Depuis la salle au premier étage du café de la Mairie, il l’avait aperçue venir le rejoindre. Elle portait une longue cape noire.  Ce vêtement éveilla en lui le souvenir de sa visite au monastère Saint-Antoine,  où il avait pu voir la rangée des aubes noires, accrochées sur un des murs de la chapelle. Sa silhouette avait un aspect spectral.

Il était assis sur une chaise, et la convia à s’installer sur la banquette. Après quelques échanges de bienséance, et du silence, elle avait osé une question.

– Quels poètes aimez vous ?

Lorsqu’elle parlait, son souffle semblait ne pas exister. Il imaginait  un miroir devant ses lèvres pâles. Il n’y aurait pas de buée.  La survie et non la vie semblait l’habiter. D’ailleurs, son habit, une longue robe noire, rendait cette impression encore plus prégnante.  Pour essayer de l’épater, il avait répondu à sa question en citant des noms de poètes peu connus.

– Christophe Tarkos, un géant parti trop tôt… Charles Pennequin, Vincent Tholomé..

Cela avait provoqué l’effet contraire à celui qu’il escomptait. Elle était tombée dans un mutisme complet. Ils se regardaient en silence. Il lisait dans ses yeux, son désarroi. Il avait alors saisi délicatement ses mains. Elles étaient froides, glacées, maigres. Elle l’avait laissé faire. Il se leva et alla s’asseoir à ses côtés. Il a lentement caressé ses longs cheveux qui tombaient jusqu’au bas de son dos. Puis il l’a enlacée, prise dans ses bras, lorsqu’il eut la certitude qu’elle était rassurée. Sa main caressa la popeline de laine noire, à l’endroit de ses seins. Eperdu, éperdument il l’embrassa.

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Ma solitude immense m’étonne, m’inquiète.  Personne ne peut, pourra imaginer à quel point cette solitude est vertigineuse. Elle se situe au bord du vide. Je veux dire que cette solitude est quasiment totale.

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Les mouettes sont de retour. Elles crient, volent de manière insensée dans le ciel au dessus de chez moi. La lumière blanche, pâle et basse du soleil hiémal envahit le jardin du Luxembourg, ses allées. Les branches nues, tordues, nouées inspirent la souffrance. Les feuilles en décomposition, entassées dans d’immenses cuves grillagées, livrent, avec l’humidité d’une douce journée de décembre, une odeur boisée, qui me rappelle mon enfance, les longues marches dans les hêtraies de Lyons-la-Forêt.

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Je marche rue Saint Sulpice sur le trottoir longeant l’église. Je passe à côté d’un vieil homme.  Sa main est blanche, presque jaune, et donne l’impression que  le sang semble l’avoir quittée.  La main et les doigts montrent de la roideur et me rappellent les mains des gisants, et aussi celles de mon père mort, reposant dans cette chambre funéraire.

La renaissance et le rêve – Musée du Luxembourg

Pour donner une suite à la Pâtisserie des Rêves, pour poursuivre le rêve, j’ai traversé la Place Saint Sulpice, pour m’engouffrer rue Férou. Poussée par le Souffle, le vent qui venait de la Place j’ai vite atteint le Musée de Luxembourg, qui héberge du 9 octobre 2013 au 26 janvier 2014, l’exposition La renaissance et le rêve. Bosch, Véronèse, Gréco

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Ce musée, propose en moins de dix salles, et près de 80 tableaux, une déclinaison personnelle, du rêve à la renaissance. La nuit est prégnante, dans les oeuvres, dans l’obscurité des petites salles du Musée. Dans la solitude qui m’accompagne désormais, la mise en sommeil est immédiate, comme pour mieux préparer le visiteur à un voyage dans l’imaginaire. Les salles sombres aux tentures noires comme une nuit profonde, amplifient la sensation de malaise face aux cauchemars.  Les tableaux sont riches de sens, d’allégories, de signes, symboles. Le bien, le mal, le paradis, l’Enfer, l’épidémie, la mort, la religion, la damnation ponctuent les pas, la déambulation du visiteur.

Quelques moments forts :

Le Greco : Le rêve de Philippe II :

Le Greco - le rêve de philippe II- Renaissance et rêve -Greco, El (1541-1614): The Dream of Philip II. El Escorial, Monastery

Le Greco – le rêve de philippe II- Renaissance et rêve -Greco, El (1541-1614): The Dream of Philip II. El Escorial, Monastery

Ce tableau frappe par sa modernité, figures oblongues, étirées. Les couleurs sont étonnamment acidulées, en particulier les jaunes et les rouges, mais aussi le vert et le bleu. Le Gréco nous montre le sort réservé à la multitude. Nous autres, pauvres humains sommes voués au néant, à l’enfer. Le Léviathan vomit depuis sa gueule, les âmes destinées à l’enfer. Quelques heureux élus sont dans les nuages, au ciel, au paradis.

Philippe II est tout de noir vêtu. Agenouillé, ses mains portent des gants noirs, il semble imploré le pape, qu’il regarde, et qui porte, lui, des gants rouges.

Une zone centrale, emplie de nuages gris sombre, mais aussi dans sa partie inférieure, d’une masse rouge, comme un immense coeur semble pulser le sang, la force de la vie, ou mieux, une force ascendante, un courant aspirant vers les cieux, le haut, le paradis.

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L’allégorie de la nuit – Véronèse

Inspirée de la sculpture de Michel Ange, l’allégorie de la nuit nous montre une femme endormie, dont un sein porte les stigmates d’un cancer. Ecrasé, déformé, le sein gauche dénote clairement, dérange le spectateur qui décèle tout de suite l’anomalie. Pourquoi nous montrer ainsi la nuit ? Serait-ce un rêve de corps ? Pas un corps de rêve en tous les cas …

Allégorie de la nuit - Véronèse- renaissance et rêve- swimminginthespace

Allégorie de la nuit – Véronèse (1528-1588) –  Renaissance et rêve – Musée du Luxembourg – Corps de rêve ou rêve de corps ?

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La révélation de Sainte Hélène : deux tableaux en un.

Etonnante composition, où le tableau nous montre Hélène endormie, et dans le cadre supérieur, l’objet de ses rêves, la révélation de l’endroit où la sainte croix a été enfouie.

veronese - le reve helene - renaissance et rêve

Veronese (1528-1588)  – La révélation de Sainte Hélène – Sainte Croix – La renaissance et le rêve

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Enfin, le splendide polyptyque de Jérôme Bosch : La vision de l’au-delà avec quatre panneaux qui suscitent désolation, cauchemars, enfer. Le panneau avec le stupéfiant cône, rend particulièrement bien l’effet aspirant d’une spirale. Si paradoxalement cette spirale communique un effet de malaise, elle semble cependant mener vers la lumière, vers une zone de répit.

Vision de l'Au-delà - Bosch - La renaissance et le rêve

Vision de l’Au-delà – Bosch (1450 – 1516) – La renaissance et le rêve

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Manquerait-il la tentation de Saint Antoine de Véronèse ?  Ai je vu ce tableau lors de cette exposition ou l’ai-je rêvé dans cette exposition, ou lors d’une visite au musée des Beaux Arts de Caen. Quoi qu’il en soit, il s’impose à moi, comme une échappée par le rêve et est un idéal pour illustrer au mieux cette exposition.

Veronese - La tentation de St Antoine

Véronèse (1528 – 1588) La tentation de St Antoine – Musée des Beaux Arts – Caen.

Hôtel de l’abbaye : Le jardin de la rue Cassette

Un soleil généreux envahit ma chambre rue Malaparte. Le paysage sonore n’est que silence avant que les cloches de Saint Sulpice ne sonnent à pleines volées et m’incitent à me lever, à danser, à sortir, à écrire. Le roucoulement de la tourterelle qui a élu domicile sur le faîte de la cheminée, juste au dessus réveille l’instinct chasseur de mes deux chats. Ils deviennent fous en entendant cette proie potentielle mais invisible et inaccessible.

Sur la double porte du palier, je dépose délicatement les deux poules en chocolat, pour mes deux petits voisins, Antonio et Elena. Leurs cris enjoués, heureux, font partie de mon paysage sonore et me comblent.

L’expresso du café de la Mairie me tire de mes pensées. Mais comment écrire ici, alors qu’à 9H, il y a déjà un peu de monde. Je tenterai la salle à l’étage une prochaine fois.

Je traverse la place Saint Sulpice d’un pas franc et décidé, longe la Procure, rue de Mézières, et tourne sur la gauche pour prendre la rue cassette, qui doit receler des trésors ! L’Hôtel de l’abbaye. Un hôtel dont je ne connais aucune chambre, mais dont l’entrée discrète, au fond de la cour pavée retient mon attention. Je rentre et me dirige comme si j’étais venue déjà à plusieurs reprise, dans le salon, pour m’installer dans le jardin d’hiver donnant sur le jardin d’été.

 

Je suis accueillie par Mehmet, qui n’a rien d’un sultan ottoman, mais dont la silhouette ascétique et le visage taillé à la serpe, me rappellent davantage ceux des serviteurs de l’hôtel Palmyra de Baalbek.

 

Avec simplicité, discrétion, bienveillance, sourire, il assure un service parfait et semble déjà connaître mes habitudes en apportant une deuxième théière.

Depuis ma table, les jardins me surprennent par leur couleur verte. Ma soeur dirait que le lieu est encastré puisque, de part et d’autre de la fontaine qui chante dans le jardin d’été, le lierre grimpe galope jusqu’aux cimes, le long de la façade arrière de deux immeubles. Camélias, lauriers, orangers du mexique, agrémentent le jardin de leur feuillage persistant.

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Le temps semble ralentir, il passe sans compter. Donc, j’ai ce sentiment exquis de prendre tout mon temps, dans un lieu retiré, loin de la foule et du bruit. Le décor de ce jardin d’hiver, des salons de l’hôtel de l’abbaye, n’ont rien de la grandeur et du caractère historique des salles du 1728. Il s’en dégage au contraire, un esprit provincial, bourgeois, propre et bien rangé qui me rappelle la demeure où loge “le loup des steppes” d’H.Hesse.

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En rentrant à l’appartement, je trouve deux très beaux dessins à ma porte, de la part de mes deux petits voisins. Ma journée est illuminée par leur gentillesse.

Antonio et Elena

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Tentative d’épuisement

Les cloches de Saint Sulpice ont rompu le silence et ont sonné à toute volée répandant des ondes de joie, mercredi à près de 19H30. Etrange horaire … Ce ne pouvait être que pour célébrer un nouveau pape. Etre ainsi informée, de manière désuète, m’a enchantée.

Réveil nocturne. Je décide d’aller marcher dans la nuit ondine. Le lourd porche se referme. Le pavé brille sous l’effet de la pluie.

Comment décider d’un itinéraire ? J’emprunte la rue Saint Sulpice, et me dirige vers l’église, cette grande masse d’ombre. L’absence de piéton, de voiture, de vie confère à cette sortie un caractère magique. La lumière blanche des vitrines, le regard perdu des mannequins, le seul bruit de la pluie amplifient ma solitude.

Le café de la Mairie sommeille. J’y vois Georges Perec travailler sur sa “tentative d’épuisement  d’un lieu parisien” 

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Georges Perec – 1974 – Café de la Mairie, Place Saint Sulpice – Paris

Le temps est aboli, je déambule sans but, sans chemin. Suis je dans un rêve, dans la réalité ?

Mon regard est attiré par une ombre telle un fantôme. Dans la nuit profonde, la lumière forte d’un projecteur se focalise sur la statue de Saint-Paul au sein de l’église. La lumière projette sur le vitrail l’ombre du saint avec son épée.

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C’est pour moi une invitation au voyage. Je me souviens alors que tous les chemins mènent à Damas. Est-ce que le chemin de Damas me donnera la foi ?

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Le croassement des corneilles me réveille. Le cri aigu des mouettes rieuses me sort définitivement de mon sommeil. Se sont-elles égarées pour habiter au coeur de Paris ? Non, elles viennent et reviennent danser dans le ciel de la rue Malaparte. Elles ont sans doute élu domicile, au jardin du Luxembourg, pour l’hiver.

La fièvre fait frissonner tout mon corps. La tête endolorie par de sourdes vagues m’empêche de penser distinctement, de me poser, me reposer. Le fluide de la pensée est asséché. Mon cerveau est tel un paysage désertique, ravagé par le sel. Je déraisonne, déforme les sensations, les amplifie. Le mal qui sommeillait au fond de moi, qui se faisait discret,  se réveille tel un volcan et m’envahit. Désespoir, mélancolie, souffrance et mort, me hantent comme de vieux compagnons.

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La voix  de Paul grésille au téléphone. J’entends une moquerie injuste : Me voici traitée de snob. Ce qualificatif me révolte, car lancé à la va-vite, sans aucun fondement.

Je prends la définition du Larousse : “Qui affecte et admire les manières, les opinions qui sont en vogue dans les milieux qui passent pour distingués et qui méprise tout ce qui n’est pas issu de ces milieux”.

Je tente de rétorquer : “je n’aime ni la vogue, ni le milieu. Je vis sur l’arête”.  Mais Paul, d’humeur espiègle, campe sur sa position. J’ose espérer qu’il ne le pense pas réellement mais le doute subsiste en moi. Et cette idée saugrenue aura taraudé mon esprit fiévreux, le weekend entier.