15 livres à élire (XXème et XXIème siècle)

Il y a deux semaines, un ami m’a posé cette question :

  • Et si vous deviez vous débarrasser de votre bibliothèque, de tous vos livres. il y en a tant, qu’ils jonchent même le sol de votre appartement ? Si vous deviez n’en garder que quinze, 15 livres uniques, écrits au XX ème ou XXI ème siècle, lesquels choisiriez-vous ?

Pourquoi m’ordonner de jeter Pascal, Bossuet, Flaubert, Dostoïevski, … Pourquoi m’intimer l’ordre de ne conserver que les plus récents ?

  • Pliez vous à l’exercice s’il vous plaît, j’insiste…

J’étais désemparée devant un tel dilemme. Je ne pouvais concevoir, imaginer, devoir me séparer de mes livres.

  • Vous pouvez en sauver quinze uniquement, pas un de plus…

Je n’ai pas dormi de la nuit. Au petit matin, ma feuille de papier était noire, rayée de toute part, voire griffée. J’aurai vécu un vrai cauchemar.

J’ai privilégié les livres qui m’ont le plus saisie par leur intensité, le plus déroutée par leur folie, le plus surprise par leur originalité ou tout simplement le plus émue. J’ai aussi opté pour la prise de risques.

J’ai donc été amenée à écarter de nombreux et d’immenses chefs d’oeuvres littéraires, dont j’ai pourtant adoré la beauté de la langue, l’écriture ciselée, ou la composition parfaite. Cette “commande” m’a mise au pied du mur en m’imposant des choix cornéliens.

Le week-end suivant, j’ai convié  M. à me rejoindre pour un thé, dans le jardin d’hiver de l’Hôtel de l’Abbaye. Je lui ai “livré” le résultat de cet exercice digne de la pire torture, et ce par ordre chronologique. L’ordre par préférence de coeur aurait été différent….

J’élis :

  • Du côté de chez Swann, de Marcel Proust (1913- Grasset)
  • Le Bleu du ciel, de Georges Bataille – écrit en 1935, Ed. Jean-Jacques Pauvert, 1957
  • L’invention de Morel, de Bioy-Casares – Editorial Losada, 1940, Robert Laffont, 1952
  • Le mythe de Sisyphe, d’Albert Camus – Gallimard, 1942
  • Kaputt, de Curzio Malaparte – Editions Denoël, 1944
  • Si c’est un hommede Primo Levi – Ed De Silva, 1947, Julliard, 1987
  • La Peau, de Curzio Malaparte – Editions Denoël, 1949
  • Fictions, de Jorge Luis Borges – Gallimard, 1951 (Traduction de Roger Caillois)
  • Les racines du ciel, de Romain Gary – Gallimard, 1956
  • La Femme des sablesde Kôbô Abe – 1962, Stock, 1967
  • L’usage du monde, de Nicolas Bouvier – Droz, 1963
  • Les cavaliers, de Joseph Kessel – Gallimard, 1967
  • Belle du Seigneur, d’Albert Cohen – Gallimard, 1968
  • Exercices d’admiration, d’Emil Cioran – Gallimard Arcades, 1986
  • Les Bienveillantes, de Jonathan Littell – Gallimard, 2006

J’ai bien vu que le résultat de mes réflexions avait quelque peu dérouté M.. J’avais réussi à semer un peu d’agitation dans son esprit, ce qui ne m’a pas déplu, dans un certain sens, tant il m’avait imposé une composition ardue.

Et vous, quels livres éliriez-vous, en respectant les mêmes contraintes ?

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De Marc Rothko à Francis Bacon par J.Littell

Brève suite à ma lecture de Triptyques : Trois études sur Francis Bacon par Jonathan Littell (Arbalète, 2011) :

Surprise, émue par la mise en perspective d’un tableau de Bacon, inspiré directement de Rothko.

Rothko, untitled, 1969

J’aime le calme, la sérénité, la religiosité qui se dégage de cette toile. Les couleurs noires et grises sont lumineuses, et non tristes. Le tableau est dépouillé, débarrassé de tout superflu : il n’y a que l’essentiel.

Blood, Pavement, Francis Bacon – around 1988

Le tableau de Bacon est beaucoup plus violent – l’esprit qui le peint est tourmenté-. Si le noir, la couleur noire est lumineuse, dans le haut, ce noir semble bien se réverbérer dans cette flaque de sang, à moins que ce ne soit le sang qui noircit. Ce sang est au coeur du tableau, dans cette rayure, tranche centrale, plus jaune que grise.

Une fine ligne grise marque la séparation, la frontière avec la partie basse du tableau, gris verte.

J’avoue que je ne saurais choisir entre les deux tableaux. Je prendrais volontiers les deux, pour les embrasser du regard.

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Crouching nude – Francis Bacon

En prenant au hasard, un magazine, à la lounge d’Air France, je suis tombée sur un article annonçant la mise en vente d’un tableau de Francis Bacon, que je trouve splendide et qui m’intrigue.

J’aurai regardé, durant tout le vol, depuis Tokyo, cette toile de Bacon, sans pouvoir m’endormir. Elle m’aura, littéralement, absorbée, comme un trou noir aurait dévoré, happé ma matière, ma pensée.

L’avion s’est finalement, doucement posé à CDG, samedi matin.

Je retrouve Paris, sans désir, sans joie, et surtout, dans la tristesse et la solitude absolue. Seules, les pages de mon moleskine, semblent m’accueillir, via mon encre, tel mon sang.

Ces derniers jours, il m’était impossible de trouver le sommeil. Je sens mes yeux exorbités. Je me frotte les yeux, les massant tant ils me font mal.

Ces jours de travail et mes insomnies auront englouti toute l’énergie qu’il me restait.

*****

Je n’aime pas rentrer à la maison. Je redoute toujours les mauvaises nouvelles, retrouver les habitudes.

Ce parcours en taxi, depuis l’aéroport, est comme le dernier trait, le trait d’union qui achève cette boucle, cet aller-retour. Me voici à la case départ ! Oui, je veux bien de cette case, si elle “redistribue le sens”, l’inverse, ou le retourne. Peu importe, si cela me mène, vers un nouveau “départ”.

Le retour est un mot que je déteste. Rien que pour cela, je rêve d’un aller, sans retour, d’un tour du monde ou d’un rendez-vous. Je voudrais me perdre sans pouvoir revenir.

Finalement, ce que je viens d’écrire, de décrire, ressemble au trait franc et net, à cet aller simple qu’est la vie.

*****

Je mesure à quel point de décomposition mentale et physique, je suis parvenue. Non, mes yeux ne déforment pas mon corps, mon visage. J’ai réussi à dépasser cela.

J’aurais tant voulu, ce week-end, qu’avec sa main, il caresse mes cheveux, il fasse rayonner mon visage, il me ramène à la vie, comme lui seul, savait le faire. Mais, sa main m’a renvoyée, à une vie sans lendemain.

Paradoxalement, je pense que c’est, sans doute, dans les moments de profonde détresse, dans ces moments les plus noirs, les plus sombres, que la lueur, la lumière se voit le mieux !

La peinture de Francis Bacon m’ouvre des portes, élargit mon imaginaire. J’ai abattu les murs verts de cette prison, en moins d’une seconde !

Francis Bacon : “Crouching Nude” , 1961

Ce vol ne m’aura pas suffi. “Crouching nude” aura été mon point fixe, l’obsession de mon week end.

Cette immense toile, un des plus grands tableaux de F.Bacon est tout particulièrement  célèbre, puisque spécifique de la méthode utilisée par Bacon pour peindre à partir de photos ou de sa mémoire.

Ce tableau est absolument génial : Encore un triptyque ! 

Je rejoins Gilles Deleuze. Comme il l’écrit, dans Francis Bacon, logique de la sensation, p81, Seuil

“Et finalement, chez Bacon, il n’y a que des triptyques : même les tableaux isolés sont, plus ou moins visiblement, composés comme des triptyques.”

Dans cette toile, la femme déformée, évoque les photos de trois de ses amies et modèles :  Henrietta Moraes, Isabel Rawsthorne  et Muriel Belcher.

J’aurai passé ce week end, à me perdre, à promener mon regard, dans cette toile de Francis Bacon qui m’offre, non seulement, le vert de l’Irlande, le vert de l’espoir, une très belle palette de verts. Mais au delà du triptyque, dans lequel il me transporte, F.Bacon me donne aussi l’idée de la juxtaposition, de l’entremêlement de trois personnages pour n’en faire qu’un seul.

Je me demande si Jonathan Littell en parlera dans son essai “Triptyque Bacon, 3 études sur francis Bacon” qui paraît en Juin 2011 chez Gallimard.

Henrietta Moraes

Isabel Rawsthorne

Muriel Belcher

Textes de ce blog sur les tableaux de Francis Bacon : 

Giacometti – Bacon : Les visages 

– Giacometti – Bacon : Isabel Rawsthorne 

Blocs : Ruines de Baalbek et tableaux de Francis Bacon

Diptyques et triptyques de Richard Avedon 

Les miroirs – The mirrors


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