Pacer : rêve américain

Après ces tempêtes nocturnes, le ciel bleu et le soleil m’ont incitée à traverser Paris. A peine partie, non loin du côté de chez Swann, alors que je pédalais de toutes mes forces pour gagner en vitesse, la vue de cette petite voiture m’arrêta.

Je m’exclamais : Une Pacer, en freinant brusquement pour admirer le véhicule.

Pacer - AMC

Je regardais l’intérieur  : le volant, la boîte automatique, un lecteur de cassettes  impeccables.

Mon intérêt pour les automobiles est vraiment limité, mais la “Pacer” correspond exactement, parfaitement pour moi, à l’Amérique, au rêve américain, aux grands espaces, aux voyages. Elle me transporte dans un autre monde, une autre galaxie : le désir !

Pacer - Boulevard Malesherbes - 29/12/12

Pacer – Boulevard Malesherbes – 29/12/12

Je revois en pensées mon frère revenir de son séjour aux Etats Unis, en 1975.

Le 33 Tours de Simon et Garfunkel, rapporté des States, relevait du sacré. Il fallait l’écouter avec économie, pour ne pas l’abîmer par des crépitements irréversibles.

Je mettais délicatement le vinyle sur la platine. Le bras automatique posait l’aiguille sur le disque ; L’aiguille bruissait en parcourant les sillons : un son moelleux, rond et chaud sortait alors des grosses enceintes JBL.

Je regardais allongée sur le parquet du salon, la pochette de ce disque magique, qui élargissait mon monde : L’allure décontractée des chanteurs, assis parterre, contre un grillage près des réservoirs de Central Park, portant des blues jeans, les cheveux “mi-longs”, était pour moi, symboles de liberté. Ils représentaient à mes yeux un idéal de vie.

Simon-Garfunkel-Mrs-Robinson

J’étais transportée, par les chansons dont je ne comprenais pas un mot.

Je rêvais à New York, et plus encore aux grands espaces de l’ouest américain…. sur l’air de Mrs Robinson.

J’écoutais mon frère me raconter son périple au fond du grand canyon, et je ne me lassais pas des soirées diapositives regardant Bryce Canyon, Zion Canyon ….

Bryce Canyon

C’était l’époque où j’accompagnais mon père à Paris. Et les “Pacers”, d’American Motors Corporation y étaient en vogue. J’adorais cette touche américaine, ces larges vitres, idéales pour voir défiler les paysages.

Je m’imaginais voyager en Pacer, rouler sur ces longues routes toutes droites du grand ouest américain, à une allure lente, exactement comme le tempo des mélodies de Simon and Garfunkel !

Route 66

                 Route 66

Peintres Américains : Edward Hopper – Regards

Une rétrospective dédiée à E Hopper va se tenir au Grand Palais du 10 octobre 2012 au 28  janvier 2013.

Les vacances aoûtiennes ont été pour moi l’occasion, de revisiter sa peinture, son oeuvre. Edward Hopper a eu la chance et le génie de capturer et de nous restituer les instants uniques, les moments charnières, de tension, de suspense, cette fine ligne, cette arête que sont les Etats-Unis au court du XXème Siècle en train de passer, de basculer “en masse” de la société industrielle à la société de consommation, de passer du médium aux mass-media.

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E.Hopper a obligatoirement un caractère fort et de la détermination. En effet, il a vécu à la même époque que Picasso, Klee, Mondrian… et tous les grands peintres abstraits du XXème siècle. Né aux US, sur la côte Est, il fait son tour d’Europe comme tant d’artistes et d’intellectuels américains. En France, il se sent attiré davantage par la peinture de Manet, ou celle de Courbet que par l’avant-garde. De retour aux US, E.Hopper suivra un tout autre chemin que ses pairs qui se délectent dans l’abstraction. Lui a choisi l’arête, le bord, ceux de l’Amérique, du réalisme, au coeur du XXème siècle. Il s’en tiendra à ce cap.

Ainsi, la peinture d’Hopper dégage-t-elle un petit décalage dans l’art du XXème siècle. A contre courants, le peintre a eu la chance d’être reconnu de son vivant. Le MoMA et Whitney Museum achètent ses toiles dès 1925. Son oeuvre, vue avec un peu de recul historique, reflète bien, l’Amérique à cette époque, et l’idée qu’elle suggère à une européenne telle que je le suis : les grands espaces, l’avénement du cinéma, l’architecture urbaine renouvelée, l’individuation grimpante de notre société, la société industrielle basculant à la société de consommation !!!

Avec Hopper, nous sommes à l’aube de la société de consommation. Et oui, ce sont les vitrines d’Edward Hopper qui me le suggèrent.

Nighthawk – 1942 – Edward Hopper

Nombres de ses toiles représentent des vitrines de bureaux, de café, de restaurants, des entrepôts, en attendant les boutiques.

Sunday – 1926 – Edward Hopper

Les rues sont vides, à cause de ce coup de semonce, cette aspiration, ce vide qu’est la grande dépression de 1929. New York, ses environs s’urbanisent, se développent. Les immeubles de bureaux se remplissent d’hommes et de femmes. Les voitures sont là, les pompes à essence aussi ; les banlieues, sont-elles en train ou vont-elles, se dessiner sur ce paysage ?

Western Motel – 1957 – Edward Hopper

Si le personnage de ce tableau nous regarde, ainsi, c’est qu’il n’est pas encore temps de partir en week end, de consommer, d’aller découvrir … Mais E.Hopper porte bien le regard du spectateur, de celui qui regarde le tableau, vers le paysage qui reste à dessiner, à inventer. Ce serait comme si, cette femme, qui regarde le peintre, lui révélait ses pensées et qu’Hopper les relayer, via son regard, notre regard, vers l’extérieur, vers le paysage. Hopper n’est-il pas en train de manipuler le spectateur, comme pourrait le faire de la publicité ?

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Le blog de Claire O’Neill “The big picture” nous montre, dans l’article New Topographics, à quel point E.Hopper a influencé, a marqué la photographie de la seconde partie du XXème siècle. La Fraenkel Gallery, spécialisée dans l’art photographique et le catalogue : Fraenkel Galery book “Hopper and company, exploring a painter’s influence on photography” nous révèle bien la même chose :

“Edward Hopper’s relevance to American photography becomes clearer with each passing decade. His respect for humble subjects, his interest in the psychological, his depth as a landscape artist, and his astonishing sensitivity to color as a means of communicating feeling, are only some of the elements that may have led the writer Geoff Dyer to theorize that Hopper ‘could claim to be the most influential American photographer of the twentieth century—even though he didn’t take any photographs.”

Oui, E.Hopper me parle bien de duplication, de multiplication et de consommation des images, avec des slogans ! Il nous restitue le frémissement, la frénésie et l’appétit pour les media naissants. Les images, objets, messages, seront alors facilement dupliqués,  puis répliqués, communiqués, multipliés, “copiés et collés”. L’ère des mass-media est arrivée.

The Ground swell – Edward Hopper – 1939

Ce tableau nous montre encore le caractère génial de la composition d’Hopper. Oui, il nous mène en bateau. Via cette toile marine peinte à l’été 1939, avec ce voilier, E.Hopper, montre un paysage à la clarté sans pareille. Quatre ou cinq personnages regardent une bouée sombre et sa cloche, qui sonnent le glas. Ainsi, E.Hopper nous mène-t-il à la radio, et ses messages inquiétants de cet instant là. Il relaie, en dupliquant les cirrus dans le ciel, en magnifiant la houle, les ondes marines, le message inquiétant : Quelque chose de grave est en train de se passer, va se passer ! La guerre est déclarée via “the king speech” :

The King Speech – 2011

Edward Hopper nous mène “en bateau” pour nous mener aux media : la radio, la télévision, la publicité, le cinéma, la photographie, les journaux, les dessins animés !  

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La lumière est un matériau, un personnage  à part entière des tableaux d’Edward Hopper. Il manie la lumière naturelle, artificielle, mais aussi celle du cinéma, ou de la photographie, de manière sophistiquée, élaborée.

Avec la lumière, il compose à merveille ses tableaux et les imprime telle une strie dans notre mémoire. Ce style ne s’oublie pas. Hopper ne fait pas que reproduire, ou dessiner, il “met en scène” et surtout il éclaire, tel le plus grand des cinéastes.  La lumière aspire le regard, envoûte les personnages. Qui regarde quoi ?  Où est le peintre, celui qui peint, mais aussi, où est le narrateur, celui qui raconte l’histoire? Où se porte le regard du narrateur, que veut nous montrer E.Hopper ?

Ce sont bien ces questions littéraires, que je me suis posée en tant que spectateur.


Night Windows – 1928 – Edward Hopper

Hopper se projette-t-il au cinéma ou fait-il son cinéma ?  On le croirait au milieu d’un carrefour, perché sur une grue, en train de filmer, manier la caméra et plonger  !

Early Sunday Morning – 1930 – Edward Hopper

Et sur cette toile, prépare-t-il les décors du prochain film ? Il ne manquerait alors que le projecteur pour nous mener à notre futur solitude ??? Est-ce cela qui se trame, qui se file, qui se filme ?

Les spectateurs sont arrivés…. Sont-ils encore en train de bronzer sur le transatlantique?

People in the sun – 1960 – Edward Hopper

Il suffit juste de les diriger vers le Circle Theater,

The Circle Theater – 1936 – Edward Hopper

de les mettre dans une pièce et d’éteindre la lumière. L’ouvreuse les attend

New York Movie – 1939 – Edward Hopper

pour le début du film. Hopper nous attend pour lancer le film et allumer ses projecteurs sur le personnage principal :

Morning Sun – 1952 – Edward Hopper

Hopper nous offre des ondes, des tableaux imbriqués pour nous faire rêver, nous projeter  et aller hors des frontières, sortir de la boîte, comme l’ont si bien repris et compris les frères Coen dans Barton Fink, film sur le Hollywood, le cinéma, l’inspiration littéraire, la reproductibilité des succès…

Barton Fink, E & J Coen – 1991

La série des tableaux imbriqués, ou vus de la chambre, ou d’une pièce, d’un espace intime, clôturé délimité, permet au spectateur de jouer au billard, de passer de tableau en tableau et d’inventer l’histoire qu’il souhaite.

Je termine avec le tableau qui m’inspire le plus, qui me correspond, qui me fait rêver :

Il s’agit d’une chambre, obligatoirement. Elle est vide et anonyme mais c’est la mienne, je la reconnais puisqu’elle donne sur la mer !  Je relis, devant la méditerranée, La Peau, de Curzio Malaparte, et je me fais mon cinéma.  Je suis à Tyr, au Liban, en cet endroit unique au monde où une porte s’ouvre sur la méditerranée ! avec cette lumière, le tableau devient presque géométrique, abstrait et je veux rêver au bleu septembre !

Sun in an empty room – 1963 – Edward Hopper

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Librairies parisiennes : WH Smith

Je pense que WH Smith est sans doute la première librairie dans laquelle je suis allée. Elle représente ainsi pour moi une partie de mon enfance.

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Cette librairie anglo-saxonne, se situe, dans le 1er arrondissement de Paris,  juste à la sortie du métro Concorde, à l’angle de la rue Cambon et de la rue de Rivoli. L’entrée du jardin des Tuileries, le musée du jeu de Paume sont juste en face.

J’aime y passer de manière impromptue, en particulier le dimanche, me perdre dans les rayons, et littéralement me plonger dans des livres de langue anglaise ou parcourir, assise parterre, au rayon des magazines, les revues d’art contemporain qui m’ouvrent des portes vers l’ailleurs.

C’est une des rares librairies à Paris, ouverte tous les jours, en particulier le dimanche après-midi.

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Enfant, j’allais avec ma mère à Paris. Nous prenions depuis notre petite ville du vexin, une vieille micheline à vapeur jaune et rouge. Ce train traversait les bidonvilles de la banlieue des années “soixante” non encore reconstruite. Je n’ai que de vagues souvenirs de ces images de la pauvreté qui défilait devant mes yeux. Je ne savais pas ce qu’était la misère. Je regardais avec angoisse, ces terrains vagues, ces abris en tôles ondulées ou en bois, ces enfants livrés à eux mêmes….

Lors de ce trajet en train, nous mangions toujours un sandwich préparé à la maison avec un fruit. J’ai le souvenir du goût des oranges dans ma bouche, ainsi que cette odeur de cigarette brune, de ces gitanes dont les volutes envahissaient l’espace en dansant.  Cette fumée me rendait malade. Ma mère fumait comme un pompier. Pour ce pique nique hebdomadaire, ma mère savait que j’aurais bon appétit.

Une fois arrivées Gare Saint Lazare, nous prenions un taxi pour aller vers la place de la Concorde, où ma mère allait se faire couper les cheveux. C’était un moment long et ennuyeux. Mais en sortant, chaque semaine, ma mère me montrait l’ambassade américaine où elle travaillait, avant ma naissance. Je rêvais de l’Amérique.

Mon voyage imaginaire démarrait pour se poursuivre chez WH Smith, cette librairie magique, aux vitrines toujours bien décorées.

Franchir cette porte marquait le temps fort de ce voyage, puisque je plongeais dans une langue inconnue. Ma mère me faisait rêver en me parlant de l’Amérique. Elle se perdait dans les livres, comme je m’y perds aujourd’hui. Je regardais les livres pour enfants, en essayant de déchiffrer ces mots anglais.

Le moment le plus délicieux était celui du “tea time”. Nous grimpions à l’étage avec nos achats pour prendre place au salon de thé : des scones chaud, du thé avec un nuage de lait nous attendaient dans cet entresol.

Ce salon de thé a été supprimé depuis longtemps, pour agrandir le magasin et faire place à de nouveaux rayons. Mais, à chaque fois que je monte cet escalier, pour jeter un oeil aux nouveautés philosophiques, aux rayons artistiques, je sens cette douce odeur de scones, envahir avec fluidité, mes pensées, l’espace d’un instant.

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Contrairement à une idée reçue, la langue anglaise développe une richesse, un spectre de précisions, aussi larges que ceux de la langue française. A chaque fois que cela est possible, je lis un livre dans sa version originale, dans la langue maternelle de l’auteur.

Comment apprécier sinon, le style de l’écrivain ?

Sans ces échappées parisiennes – davantage américaines pour l’enfant que j’étais -, aurais-je lu James Joyce, Jack Kerouac, William Styron, John Kennedy Toole, Jim Harrison, Don De Lillo, Jay McInerney ?  Sincèrement, je ne le crois pas. Je dois incontestablement à ma mère, cette attirance pour ces écrivains. Elle m’a donné “l’inception” de ce rêve américain, planté en moi, cette idée des voyages en Amérique, cette conquête de l’ouest, du nouveau monde (ou d’un monde nouveau).

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