Jours de fête

Le bruxisme était à son paroxisme. Il déclenchait des réveils nocturnes ainsi que des douleurs lancinantes dans la nuque. Les trapèzes souffraient, se contractaient, se raidissaient. La souffrance gagnait du terrain. Au petit matin, Morphée se présentait à moi et dérobait mon attention. Les maux de tête persistaient, résistaient, avaient une endurance sans égale. Ils suivaient en bons marathoniens, les aiguilles de la pendule. Impossible d’arrêter le temps ? Et oui, la douleur était telle que je pensais littéralement perdre la tête, ma tête, au sens propre, comme au figuré.

*****

La voix joyeuse de la Présidente sortait du combiné toute déformée, tant la ligne crépitait. Il y avait de la “friture”. C’était somme toute normal, et reflétait parfaitement mon positionnement de sardine, dans le RER de la ligne A. La ligne téléphonique avait été coupée nette. Je n’avais pu que capturer “Dasein” “Népal”. Le transilien avait fini par redémarrer. Je me demandais ce qu’Heiddeger avait à faire avec le Népal ??? Je replongeais dans mes pensées, à la fois proche et loin du bonheur d’être ici : ” ‘Le bonheur nous hante, comme un beau souvenir ou un rêve, comme une perte et une promesse’. (`Michael Edwards).

Je m’étais clairement fait mon cinéma. Evidemment, il ne s’agissait pas du “Dasein” mais de la célèbre fête népalaise “Dashain” ou “Dasain”… Une quinzaine folle au Népal où tout s’arrête pour célébrer la déesse Durga. Les familles se retrouvent, se font des cadeaux. Les népalais font des offrandes, tranchent la tête, avec une machette, des animaux vivants… Pauvres buffles, coqs, chèvres sacrifiés pour la déesse Durga.

*****

Durant cette fête, les cerfs volants les plus beaux se déploient dans le ciel de Katmandu.

Cerfs-volants – balançoire – Katmandu – Népal – Festival Dasain

Les enfants et les jeunes s’amusent sur les balançoires en bambou :

copyright : Navesh Chitrakar / Reuters

Il était donc normal de n’avoir pu joindre les deux correspondants de SEA Nepal, Rajendra et Pratikcha, depuis plus d’une semaine.

Un vent d’insouciance, de légèreté soufflait sur le Népal. Les enfants se seront faits des amis !

Pour célébrer la déesse Durga, mes yeux se perdaient dans le ciel parisien, en ce dimanche glacial. Les cheminées s’activaient. Je dégustais un thé népalais de chez Mariage Frères. Le “Saphir Himalaya” thé bleu et précieux porte bien son nom. Il a la saveur exquise d’un darjeeling.

Lost in Translation

Lost in Translation in Paris

vendredi soir, 21h, la rue royale est déserte. Je vois sur le trottoir une japonaise arrêtée, regardant désespérément son iphone. Elle semblait perdue, lost in translation. Sa  valise rouge et brillante était si haute, qu’elle arrivait presqu’à mi-hauteur de sa personne.

Me rappelant la gentillesse des japonais, lors de mes nombreux séjours au pays du soleil levant, je lui demande si je peux lui venir en aide :

“je cherche la place de la Concorde” me dit-elle comme si j’arrivais là pour la sauver.

Je lui indique le bout de la rue. Puis, elle ajoute :

“Savez vous comment je peux aller à l’hôtel, à l’hôtel … ” Elle penchait sa tête sur son Iphone en cherchant à prononcer le nom de l’hôtel.

Je lui dis : “l’hôtel Crillon” me disant qu’il n’y avait qu’un hôtel Place de la Concorde, mais j’étais néanmoins un peu dubitative tant le décalage entre le luxe ostentatoire du Crillon et la simplicité de la petite japonaise me semblait immense.

Et pourtant, c’est bien l’hôtel Crillon qu’elle cherchait. Je précise donc la direction à prendre. J’hésite à lui conseiller de prendre un taxi, malgré la proximité du lieu. Je me ravise. Je quitte la japonaise rassurée et regagne mon domicile.

Je renvoie à deux articles rédigés sur le Japon :

Bleu Piscine : Du Park Hyatt à la rocade des hommes boîte

52 semaines de déambulation : Pli 2

52 semaines de déambulation : Pli 3

Textes protégés par Copyright : 2010-2019 © Carole Darchy

Fata Morgana – Uruguay

Je me suis réveillée au petit matin après un rêve étrange, qui m’a fait rencontrer un personnage venu de nulle part, qui m’a fait fabriquer de toutes pièces, cet être imaginaire venu d’Amérique du Sud, et plus particulièrement d’Uruguay. Etait-ce suite à ma lecture hier au soir, des pages des Exercices d’admiration d’Emil Cioran dédié à Susana Soca ? J’étais épatée de voir ce que l’imaginaire réussit à créer. Je me suis empressée de coucher ce rêve, de donner corps au personnage d’Oscar Schnell, avant qu’il ne s’efface de ma mémoire.

*****

Novembre 1997 : Nous étions dans la grande salle de réunion vitrée, en plein brainstorming, lorsque Paule Chevert, la responsable des Ressources Humaines, est entrée, accompagnée d’un homme, immense par la taille. Surpris par le bruit de la porte, nous avons tous tourné la tête et nous sommes tus.

« François, dit Paule, d’une voix claire et retenue, voici le nouvel arrivant  dont je t’ai parlé.  Antonio, du bureau de Montevideo, le recommande vivement pour rejoindre ton équipe. Il a une expérience de cinq ans dans le secteur boursier.  A l’issue de la période d’essai, nous verrons s’il peut passer sénior et prendre la responsabilité du chantier des Opérations sur Titres. »

Campé derrière Paule, on le discernait assez bien tant il était grand, longiligne, étiré comme une statue de Giacometti. Ce nouveau était clairement plus âgé que nous, et avait au moins trente, trente cinq ans. Il portait une fine moustache soignée, travaillée, brossée, qui embrassait ses lèvres ourlées. On eut dit une paire de moustaches, comme celles de Salvador Dali. Il avait les cheveux bruns, gominés, plaqués contre le crâne. Malgré son teint mat, on pouvait voir le rouge de ses joues colorées par le froid.

Son costume avait l’aspect d’un drap de laine quelconque. Rien à voir avec la flanelle grise légère soyeuse des garçons de l’équipe. La couleur marron de ce costume détonnait. La coupe démodée, antédiluvienne faisait que les rebords de sa veste étaient d’une largeur impressionnante. Il semblait flotter dans sa veste. Les manches trop courtes laissaient entrevoir des poignets fins, portant une lourde montre ancienne, avec un bouton pour la remonter.

Ses mains fortes, rougies encore par le froid qui régnait dehors, contredisaient son ossature fine, presque féminine. Elles semblaient avoir davantage l’habitude de tenir des rênes, de lancer des lassos, plutôt que de tenir un crayon à papier.

Ses grosses chaussures noires, tachées par la neige et la boue semblaient avoir parcouru des milliers de kilomètres dans la pampa.

Nous avions repris nos réflexions. Nous devions sortir une première version de la présentation pour le soir même, ce vendredi. Il observait, écoutait sans dire un mot.

Concentré, silencieux, ses sourcils épais et noirs, se rejoignaient presque, sans qu’il ait à les froncer.  Ses yeux inquiets, balayaient l’espace, comme deux essuie-glaces sous une pluie battante.

A 16H, lorsque nous avons lâché les crayons et les feutres, pour aller prendre un café, il était encore rivé sur sa chaise.

François, lui tapota l’épaule pour lui faire signe de nous suivre. Le vendredi après la pause café de 16 H, c’était « casual » ! Tous les hommes, enlevaient leur cravate.

En allant au café, tous commençaient à enlever le plus haut bouton de la chemise. Lorsque nous rentrions dans cette salle vitrée, comme un seul homme, la cravate était enlevée et prestement abandonnée sur les dossiers des fauteuils. Le nouveau avait repris sa place.

N’avait-il pas osé la retirer, ou n’avait-il pas remarqué cette libération, cette liberté qui annonçait le weekend ?

Sa cravate marron amplifiait la rusticité de son costume. Trop large, trop longue, cette cravate unie, terne, en laine damassée, avait cet aspect  suranné, vieillot, et le vieillissait. Une épingle dorée était plantée en plein milieu. En or brillant, parsemée de petites pierres vert émeraude, on ne voyait qu’elle.

Les idées fusaient de partout et le brouhaha régnait autour de ce paperboard où moult feuilles recueillaient nos idées. Le nouveau, vissé sur sa chaise, semblait littéralement perdu.

François lança : Et au fait, tu t’appelles comment ?

Le nouveau le regarda avec des yeux écarquillés, surpris par cette question. Sa main anxieuse se réfugia vers l’aiguille de sa cravate qu’il ne cessait de gratter, silencieusement. François relança : Comment t’appelles-tu ? Tu sais, tu peux enlever cette cravate. Lâche toi, c’est vendredi !

Tout le monde se mit à éclater de rire. Le visage du nouveau devint écarlate.

Son front se mit à luire et l’on pouvait distinguer des gouttes de transpiration, se former et rouler littéralement vers ses sourcils où elles se perdaient. Après une minute de silence, après une éternité, il bafouilla : « I do not speak any french, I don’t understand anything ». Son accent sud américain, nasal, traînait sur la fin de chaque mot, rendant sa phrase incompréhensible. L’assemblée commençait à s’impatienter et quelques sifflets moqueurs fusèrent.

François lui demanda son nom dans la langue de Shakespeare. Un son confus, lent et désarticulé sortit de la bouche du nouveau. Perdu, il s’y reprit à plusieurs fois pour que nous comprenions enfin, cet accent venu des antipodes, de l’Amérique du Sud…. Oscar Schnell, faisait le chemin inverse de ses aïeux lorrains. Il avait quitté l’Uruguay pour partir à la conquête de la France.

Drapeau Uruguayen

François lui jeta : « Et bien, ne sois pas ridicule, enlève ta veste, ta cravate, rejoins nous, au lieu de rester à l’écart » puis il compléta d’un ton plus empathique, « Décontracte toi, il va bien falloir que tu apprennes le français »

Oscar se leva, ôta sa cravate. L’épingle se détacha accidentellement et tomba parterre. Oscar commença à se courber et se mettre à quatre pattes, pour retrouver son trésor, lorsque François, fatigué, lui dit : «  c’est bon, personne ne va te voler cette épingle. Qui en voudrait ? Tu la chercheras plus tard, nous avons assez perdu de temps comme cela. »

Décontenancé, il rejoignit le groupe. Le travail reprit. Le regard hagard, il tenait dans ses mains un gros feutre dégageant une odeur forte.

Ne comprenant pas nos échanges, ne sachant que dire, ses yeux fixaient la personne de François dont il espérait de l’aide.

A vingt heures, François libéra les troupes, non sans donner à chacun du travail pour le weekend. Oscar remis sa cravate, ajusta son épingle, et enfila soigneusement sa veste. Il se fit réexpliquer en anglais, par François tout le travail attendu pour le lundi matin. Il passait du dictionnaire Français, à celui anglais-espagnol. Il rangea dans sa sacoche, minutieusement, les notes qu’il avait prises.

L’équipe le vit s’investir dans son travail et oublier l’Uruguay.  En l’espace d’un mois, Oscar avait abandonné sa moustache, modifié sa coupe de cheveux, et mis au rebus son costume, sa cravate et son aiguille, pour adopter les costumes en flanelle. Grâce à des cours intensifs, Oscar se débrouillait à l’oral, en parlant un savant mélange d’anglais et de français. Nous l’aidions en relisant et corrigeant ce qu’il écrivait. Ses notes, présentations étaient truffées de fautes, rendant son français à l’écrit, aussi maladroit qu’un albatros évoluant sur la terre ferme.

Malgré tous ses efforts et l’énergie déployés, sa période d’essai ne fut pas renouvelée.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space

52 semaines de déambulation : Pli 3

NOTA : La photo en bandeau de ce post a été prise par moi à Kyoto en novembre 2006 – reproduction interdite

Historiette d’une française, lors d’un de ses voyages au Japon 

Novembre 2006 :

Je suis toujours ennuyée pour répondre à la question : Quelle est ta saison préférée ?

Je réponds invariablement : tout dépend du pays. L’automne est ma saison mentale, au Japon !

Le climat y est exquis : 25° et pas de pluie. Les érables flamboient et déploient leur splendeur.

Les citrons japonais (yuzus) et  le riz viennent d’être récoltés. Je peux déguster et sentir sur mon palais ce goût si particulier du riz fraîchement récolté.

J’adore passer quelques jours à Kyoto dans ma famille d’adoption.

Je parfume mon bain. L’odeur du cyprès, de ce bois utilisé dans la fabrique des baignoires japonaises, se marie parfaitement avec celle de ces citrons étonnants.

 

Photo carole Darchy- février 2004 - TAWARAYA RYOKAN, Salle de bain de la suite MIDORI, Reproduction interdite

Photo carole Darchy- février 2004 – Ryokan TAWARAYA, Kyoto, Salle de bain de la suite MIDORI, Reproduction interdite

Deux couvercles en bois, conservent la chaleur de cette eau à la douceur unique.

Lorsque je rentre le soir, je retrouve ma chambre avec le futon déployé, le tokonoma, avec son kakemono et son bouquet de fleurs de saisons. J’aime cette atmosphère feutrée, où la matière du bois a toute sa place autour des tatamis, où les jeux des cloisons coulissantes plient ou déplient ces pièces pour s’adapter à votre vie.

Les shojis de papier marouflés ont été abaissés pour obturer les vitres. La lampe, près du tokonoma donne juste ce qu’il faut de lumière. Les pièces au Japon sont plutôt naturellement sombres, et l’étage noble est le rez de chaussée, puisque c’est le royaume du jardin !

Photo Carole DARCHY - Ryokan TAWARAYA KYOTO, Suite FUJI - Novembre 2006 - Reproduction interdite

Photo Carole DARCHY – Ryokan TAWARAYA KYOTO, Suite FUJI – Novembre 2006 – Reproduction interdite

D’une certaine manière, l’ombre de l’habitat japonais, magnifie la lumière extérieure, joue avec, exactement comme Pierre Soulages fait danser la lumière sur ses toiles noires.

*****

A force de déambuler dans Kyoto, dans ses environs, la campagne, … J’avais attrapé un mal de dos violent, aigu. Ne souhaitant pas que ces douleurs intenses gâchent ces quelques jours, j’avais demandé où il serait possible d’avoir un massage de Shiatsu. Le massage au Japon, fait partie d’une bonne hygiène de vie. J’avais été néanmoins surprise de l’air ennuyé de mes hôtes.

En leur souhaitant une bonne nuit, j’avais ajouté que ce n’était pas très important et que cela irait mieux demain. Je ne souhaitais pas les mettre dans l’embarras… mais il était trop tard.

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, en quittant la maison, j’ai pu voir mes deux hôtes littéralement affairés dans des annuaires.

Lorsque je suis passée en début d’après midi pour déposer tous mes paquets, ils m’avaient fait venir dans la petite bibliothèque et m’avaient servi un thé. Leurs visages étaient radieux pour m’annoncer qu’une kinésithérapeute viendrait à domicile, pour effectuer un massage de shiatsu.

En dégustant ce thé vert délicieux, j’ai souri et ai confirmé le rendez vous, qu’ils avaient pris pour le soir même.

Le massage s’est envolé de mes pensées. J’ai réussi à faire un saut au temple de Shisendo. J’avais pris le bus. A l’inverse de la France, le passager, paie en sortant. Son son honnêteté va de soi, pour régler le prix juste !

*****

A 18H, j’entends frapper à ma porte. Je fais entrer Mme Hatochi. Elle me remet en s’inclinant sa carte de visite, puis me montre une grille tarifaire en anglais, à l’attention des étrangers, des “gaijins”. Prudente, je choisis l’option 1 : Massage tonique de Shiatsu : 30 minutes. J’hésite un instant et opte pour la “pression forte”. Soyons fous !

 Des cloisons avaient rétréci ma chambre d’un tiers, mais me procuraient un espace convivial d’une pièce d’appoint où un futon avait été installé.

Je n’ai même pas eu le temps de me demander si je devais rester habillée, ôter tous mes vêtements, …. Mme Hatochi me remet un papier plastifié m’indiquant les consignes à suivre. Je me retire quelques instants, dans ma chambre, pour revêtir cette blouse, telle une chemise de nuit.

*****

 Allongée sur le futon, un drap est posé sur mon corps. Mme Hatochi se met à l’oeuvre.

Jamais je n’avais été massée de la sorte. De ses mains à la force de Goliath, Mme Hatochi apposait des pressions sur mon dos, dénouant, libérant les tensions,…

J’avais l’impression que de l’électricité s’enfuyait de mon corps, je devenais apaisée.

En s’attaquant à mes épaules, elle me dit qu’elles sont “stiff”, raides comme du béton !

Ces 30 minutes sont passées en un rien de temps. Je me sens bien, ravie de ce massage.

Je règle Mme Hatochi et lui demande s’il est possible qu’elle revienne le lendemain, pour une séance d’une heure. Le rendez-vous est pris.

*****

Dans la foulée, je prends mon bain japonais et dîne tard à 19H30. M’est servi un Kaiseki, dans ma chambre. Les plats tout autant délicieux que splendides, d’une esthétique sans pareille, se succèdent, dans une vaisselle raffinée. Mes hôtes sont heureux de me voir aimer cette cuisine japonaise;

Après le dîner, je repense à Mme Hatochi que j’avais à peine vue. C’était une femme solide, trapue, qui tranchait avec la fragilité et la finesse des corps des japonais. Il me semble qu’elle portait une perruque.

Le lendemain, le massage a été tout aussi efficace et agréable. Mme Hatochi malaxait littéralement les muscles raidis de mes épaules.

J’ai regardé Mme Hatochi, avec plus d’attention, et lorsque je l’ai payée, j’ai alors réalisé, vu que des poils raides et drus transperçaient la peau fine de son menton. Son visage était loin d’être glabre. Sa voix aussi, sans être grave, était neutre. Ses énormes mains et ses bras courts n’avaient rien de féminin.

Mme Hatochi était un homme. C’était limpide, tout s’éclaircissait !

*****

C’était évident, je comprenais enfin l’embarras de mes hôtes : Voyageant seule, il leur avait fallu trouver une masseuse et non un masseur. Cela relevait de l’impossible, au pays du soleil levant, qu’un homme masse une femme comme moi. Cela aurait été déplacé, inconvenant.

Ce subterfuge, ce déguisement permettaient à mes hôtes de sauver la face et de m’apporter un service parfait !

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space

52 semaines de déambulation : Pli 2

Historiette d’une française, lors de son 1er voyage au Japon 

Avril 2004 :

Lors de ce premier voyage au Japon, j’avais décidé de rejoindre Kyoto dès le deuxième jour. J’avais réservé ma première nuit au Four Seasons Marunouchi, en raison de sa proximité de la gare. L’hôtel n’avait rien d’extraordinaire, pas de piscine, pas de vue dégagée, mais le service y serait parfait.

De cette première journée au Japon, je n’ai que peu de souvenirs, si ce n’est que tous mes sens, malgré la fatigue, étaient en éveil : j’avais cette impression de m’être plongée dans un océan inconnu. Il faudrait que je m’accoutume aux courants, à la couleur de son eau, sa salinité, sa chaleur, ses différentes profondeurs, son bestiaire, la texture de ses rochers, et la déclinaison de végétaux : tout un nouveau monde à découvrir. Je nageais, j’évoluais dans cet univers marin, avec fluidité, surprise à chaque seconde par mille choses.

*****

L’hôtel me propose qu’un portier m’accompagne jusqu’à la gare. Le concierge m’avait acheté un billet à mon arrivée. Je ne sais pourquoi, car ce n’est pas du tout mon caractère, mais j’ai accepté cette suggestion, ce service.  Ce fut une expérience inoubliable, une des premières confrontations avec la culture japonaise et son sens du service.

*****

Le bagagiste tout pimpant dans son uniforme, prend en charge ma petite valise à roulettes. Il me devance, après m’en avoir demandé l’autorisation. La marche jusqu’à la gare dure environ un quart d’heure. Le chemin était facile et j’aurais vraiment pu le faire seule.

Nous arrivons donc en avance sur le quai de ce Nozomi, nom du Shinkansen ultra rapide, qui doit me mener à Kyoto.

Le train est en cours d’installation, et je peux voir un système étonnant de rotation des sièges, qui permet de mettre les fauteuils dans le sens de la marche !

Nous attendons que la voiture soit prête. Les portes s’ouvrent rapidement et je m’installe confortablement alors que le bagagiste installe ma valise dans le compartiment des bagages.

J’ai 15 minutes d’avance. Je salue le bagagiste, le remercie. Je prends soin de ne pas lui donner de pourboire, puisque cela voudrait dire que je n’aurais pas été satisfaite de ses services.

Et là, je deviens interrogative, stupéfaite, lorsque je regarde par la fenêtre : le bagagiste est sur le quai, il me regarde fixement.

Qu’ai-je donc fait ? Fallait-il lui donner un pourboire ? Je ne pense pas lui avoir plu ? mais je me pose bien la question, tout de même ! Mais que fait-il donc à attendre ainsi sur ce quai, de l’autre côté de la vitre ?

Il reste dix minutes avant que le train ne parte. Le wagon se remplit petit à petit, mais je suis tellement mal à l’aise, gênée par ce regard fixe, que je suis divertie et ne regarde pas tous ces hommes d’affaires qui s’installent. Je n’entends même pas tous ces jingles qui annoncent le parcours du train, en japonais puis en anglais.

Le bagagiste devient le coeur de mes préoccupations. Pendant ces dix minutes qui restent avant le départ, il est le centre de mon monde.

Je garderai en mémoire, toute ma vie, l’image de ce jeune homme, déguisé, avec son petit chapeau rouge sombre, sa veste en queue de pie grise.

Ces minutes n’en finissaient pas de passer, le bagagiste était comme statufié sur ce quai. Le temps allait au ralenti.

Plus les minutes s’écoulaient, plus j’étais mal à l’aise, gênée, voire, presqu’inquiète. Je n’en pouvais plus. J’avais bien dit  merci (“Domo arigato gozaimasu”) et  au revoir (“Sayônara”). Quel impair avais-je commis ? Etait-il encore temps d’aller lui porter un pourboire ? Cela ne pouvait être que cela, ce premier grand impair que j’aurais commis !

Je saisis mon portefeuille, je sors 1000 Yens, c’est peut-être trop, pas assez ?

Les portes du train se ferment alors, à ce moment précis. Mes yeux se lèvent vers le bagagiste et je le vois se pencher, se courber vers moi. Ce sera la dernière image que j’aurai eu de ce bagagiste avant qu’il ne disparaisse de mes yeux, pour toujours. Que j’ai été soulagée de le voir enfin disparaître !

*****

Ainsi, ai-je compris que c’est par infinie politesse et avec une grâce indéfinissable, que les personnes vous disent au revoir, se courbent, jusqu’à ce que vous disparaissiez de leur champ de vision !

Ceci n’arrive pas en toute circonstance, mais est systématique dans les hôtels de standing, les ryokans, et les magasins, restaurants que vous fréquentez régulièrement.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space