Triptyque Alma, sur fond d’Adagietto de Mahler

En bandeau de ce texte, un triptyque: Alma Mahler, Alma de Phantom Thread (Vicky Krieps) et la jeune Alma de Foxtrot (Shira Haas).

Je ne cesse de croiser des “Alma” depuis quelques temps !

Cela a commencé par la jolie et déterminée Alma, héroïne du film Phantom Thread, qui arrive à inverser étonnamment en sa faveur, le rapport de force dans le couple qu’elle forme avec Daniel Day-Lewis.

Puis est arrivé Gustav Malher, grâce à Curzio Malaparte et sa Casa où a été tourné le Mépris. Georges Delerue s’est en effet inspiré de Gustav Mahler et de son célèbre Adagietto (4ème mouvement de la 5ème symphonie de Mahler), pour le thème  de Camille du Mépris) … Ces airs lancinants et lents, hantent mes jours et mes nuits…

L’ombre d’Alma Malher est donc naturellement arrivée et se rapproche de moi via sa biographie écrite par Françoise Giroud en 1987 : Alma Mahler ou l’art d’être aimée, retrouvée par hasard en rangeant ma bibliothèque.

Puis, j’ai reçu cette transcription pour piano solo, de cet adagietto de la symphonie n5 de Mahler par Alissa Firsova, jeune pianiste russe, dont l’interprétation est splendide et émouvante.

Je l’écoute en boucle en alternant avec la musique du Mépris de Georges Delerue pour regarder mes photos de la Casa Malaparte…

Et pour finir, j’ai vu hier ce film israélien Foxtrot où cet adagietto de la symphonie de Mahler surgit en plein milieu du film. Il se trouve de surcroît, que la fille du personnage principal, qui joue un rôle minuscule, s’appelle également Alma … Que de coïncidences donc…

L’adagietto est également la musique du film Mort à Venise de Visconti, qui a contribué à rendre ce morceau très célèbre. Cet adagietto, très lent est empreint de douleur mais également d’amour : Mahler aurait écrit peut-être ces mots pour Alma et célébrer son amour pour elle, mais un doute subsiste quant à l’auteur de ce poème.

Wie ich dich liebe, Du meine Sonne,
ich kann mit Worten Dir’s nicht sagen.
Nur meine Sehnsucht kann ich Dir klagen und meine Liebe.

 

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Thème de Camille du Mépris par G.Delerue : même lenteur, musique lancinante, comme celle de l’Adagietto de la symphonie N°5 de Mahler

 

Quelques interprétations intéressantes de cet adagietto : 

Interprétation de Bruno Walter, ami de Gustav Malher :

Adagietto dans Mort à Venise (L.Visconti) 1971



Transcription et interprétation d’Alissa Firsova pour piano solo : jeune pianiste talentueuse, d’origine russe :

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A la conquête de la Casa Malaparte

Texte écrit le 17 août 2011

A la conquête de la Casa Malaparte

En cette mi-août italienne, au petit matin, installée sur la Terrasse de l’Infini de la Villa Cimbrone, alors que les ombres des statues n’existaient pas encore, je feuilletais les pages blanches de mon almanach amoureux.

Pour combler ce vide, ce tonneau des Danaïdes, cette absence, ces pertes, mon inexistence, il me fallait lier deux points, relier dans la solitude, les deux plus beaux endroits au monde, à mes yeux, en vivant mon rêve, en dérobant au temps ma vie rêvée : Voler depuis la Terrasse de l’Infini et rejoindre la Casa Malaparte.

*****

Afin d’avoir ces deux endroits magiques, désirés, pour moi seule,

  • puisqu’aucun homme ne souhaitait me suivre dans ma folie douce et si belle,
  • puisqu’aucun n’avait l’intelligence de me comprendre, de me prendre, de venir à ma rencontre,

il me fallait m’y télé transporter.

L’hélicoptère, seul, avec ses pales aiguisées, saurait trancher, fendre l’air, pour dessiner ce sentier aérien, que je désirais, dont je rêvais et lui seul m’offrirait ce vol stationnaire pour embrasser, contempler la Casa Malaparte et le paysage conçu par cet écrivain.
*****

La mort s’était répandue autour de moi, cette année, envahissant ma vie comme une nappe de pétrole. Désormais, la mort ne me suivait plus, mais était bien là, face à moi, et je l’apercevais au loin qui, doucement, me guettait, et venait déjà à ma rencontre, en me tendant la main.

Pour ralentir le temps, l’abolir, suspendre ma chute vertigineuse, il me fallait m’envoler, sans attendre, dès cet été.

*****

J’avais choisi le petit matin. Il était la garantie de ma solitude, qui me comblerait, me ferait atteindre ce sommet du désir, qui me taraudait depuis plusieurs années.

A 6H50, au moment précis où le soleil frappait les statues et leur donnait vie en projetant leur ombre sur le sol, j’étais allée jauger l’horizon depuis la Terrasse de l’Infini.

Le bleu du ciel se noyait dans le bleu de la mer. L’horizon était aboli.

La journée s’annonçait belle.

*****

J’ai vite interrompu le pilote qui commençait à me faire voir sur la carte, le trajet touristique qu’il me proposait.

Non, je ne voulais surtout pas entendre parler :

– d’Amalfi et de ses croûtes artistiques,

– de Positano célèbre pour sa dentelle crochetée, représentant tout le mauvais goût de l’Italie,

– du tour de Capri dont l’intérêt était nul à mes yeux, hormis la divine Villa Malaparte et son paysage

Comment lui expliquer que mon vol ne relevait en rien du tourisme, mais d’un voyage que j’écrivais, d’une quête, d’un désir ancré au plus profond de ma personne, d’une petite mort ?

Comment lui expliquer la beauté des pages de Malaparte qui décrivent le paysage ? Comment lui expliquer que je passais mes journées et mes nuits à scruter les ombres sur la Terrasse de l’Infini, à me perdre dans la découpe parfaite de l’escalier de la Casa Malaparte ? Comment lui expliquer l’idée de relier ces deux points ?

Comment lui expliquer l’inexplicable ?

J’ai du adopter un phrasé directif et un ton déterminé. Par inquiétude, il aura fallu que je m’y prenne à plusieurs reprises, que je me répète pour qu’il comprenne ma demande déroutante : relier ces deux points que sont la Terrasse de l’Infini et la Casa Malaparte.

Seuls les deux points magiques – la terrasse de l’Infini et la Casa Malaparte – et le tracé le plus direct, le plus intense possible, entre eux deux, m’importaient.  

Nous avons pu décoller, lorsque j’eus acquis la certitude qu’il avait compris ma demande, qu’il la respecterait et que toute inquiétude, toute mauvaise tension avaient quitté mon corps et mon esprit.

*****

L’air du film de Godard, « le mépris », trottait dans ma tête ;

Enfin, je flottais devant cette Terrasse de l’Infini, fermée au public à cette heure.

Je voyais le côté face de cette terrasse, avec les bustes qui étaient prêts à se jeter dans le vide. Le temps n’existait plus. J’étais en pleine extase devant tant de beauté, en nageant littéralement, dans l’espace.

J’étais stationnée, en plein vide, admirant cette falaise vertigineuse dont la fragilité, le silence, me renversaient littéralement. Après dix minutes, nous avons filé pour Capri.

Je connaissais chaque coin, recoin de cette côte que nous longions ; très vite, nous avons vu Capri et les splendides rochers des Faraglioni. De très loin, le point rouge intense de la Casa Malaparte était visible.

Ce fil se déroulait, s’écrivait, se lisait. Je me répétais à l’infini les phrases de Malaparte, écrites dans “la Peau”, et qui relatent la visite de sa maison par le maréchal Rommel :

« Un jour, à Capri, ma fidèle « House-keeper », Maria, vint m’annoncer qu’un général allemand, accompagné de son aide de camp, était dans le hall, et désirait visiter la maison. …

J’allai donc au-devant du général allemand et je le fis entrer dans ma bibliothèque. C’était le maréchal Rommel. …

Je l’accompagnai d’une pièce à l’autre dans toute la maison, de la bibliothèque à la cave, et lorsque nous revînmes dans l’immense hall aux grandes baies ouvertes sur le plus beau et le plus pur paysage du monde, je lui offris un verre de vin du Vésuve, provenant des vignobles de Pompéi. …

Il but d’un trait, puis, avant de s’en aller, me demanda si j’avais acheté la maison toute faite, ou si je l’avais construite moi-même. Je lui répondis – et ce n’était pas vrai- que j’avais acheté la maison toute faite.

Et lui montrant d’un geste lent et large, la paroi à pic de Matromania, les trois gigantesques rochers des Fariglioni,

la péninsule de Sorrente, les îles des Sirènes, le bleu, le vert et le pourpre de la côte d’Amalfi, et là-bas, au loin, l’éclat doré du rivage de Paestum, je lui dis :

– Moi, je n’ai dessiné que le paysage. »

Une chaise longue plantée, seule, au bord du toit terrasse, semblait m’attendre. Les couleurs des fonds marins, bleus verts tranchaient avec la couleur rose sienne des murs de la Casa.

J’ai pu regarder la Casa Malaparte yeux dans les yeux, me demandant humblement si je pourrai un jour la fouler de mon pas aérien !

J’ai pu contempler les vastes baies vitrées, l’escalier qui descend à la mer, la virgule plantée sur le toit, l’escalier à la découpe extraordinaire, que je n’avais jamais vu dans son entièreté.

La villa était ouverte et quelques hôtes, sans doute des étudiants en cinéma ou architecture, y demeuraient, le temps de ce mois d’août.

Pourquoi, oui pourquoi, ne pas avoir embrassé l’une de ces deux voies pour y séjourner ?

Car mon désir d’avoir survolé au plus près, la divine Casa et les paysages malapartiens, étant assouvi, il me faudrait l’approcher encore plus près, l’atteindre, la toucher, y fouler mon pied, pour la posséder, la faire mienne, quelques instants hors du temps.

Durant le vol retour, j’ai pu admirer les courbes du Vésuve. Le pilote m’a proposé de survoler Pompéi. L’idée était bonne, mais ce serait pour une autre fois. Il m’est impossible de mélanger des rêves.

Il fallait terminer de tracer ce rêve et regagner cette place forte, telle une ville médiévale, qu’est l’Hôtel Villa Cimbrone.

J’avais enfin écrit, ce trait d’union, entre les deux plus beaux endroits au monde, entre ces deux merveilles architecturales, improbables, érotiques, littéraires, cinématographiques, entre l’infini et le désir, deux mots qui s’accouplent de manière sublime.

La Terrasse de l’Infini commençait à être envahie. Nous étions revenus à temps pour échapper au flot touristique et rejoindre ma chambre 14 et sa terrasse, dont la forme avait été dessinée pour ressembler, au plus près, à celle de la Terrasse de l’Infini.

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Casa Malaparte – Point virgule

 

Je viens de découvrir l’affiche officielle du 69ème anniversaire du festival de Cannes. Cette affiche, toute dorée célèbre le film de JL Godard.  Je veux y voir au coeur de l’affiche  la Casa Malaparte.

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Sa maison me fait rêver, sa vie me fascine, ses livres dépeignant la cruauté de la guerre me bouleversent, son écriture me renverse.

Comment Curzio Malaparte est-il venu se planter dans ma tête ? Il est rivé à ma personne, tel un clou, comme un point d’ancrage.

Je ne peux arriver à exprimer clairement ce qui m’attire autant chez Curzio Malaparte : sa vie extraordinaire, sa personnalité un peu folle, son oeuvre, ses voyages, les épreuves qu’il a traversées. Malaparte me transporte, me fait rêver ! Il est une source d’inspiration intarissable. Me voilà désormais habitant sa rue, sa maison à Paris.

Je ferme les yeux, et monte l’escalier lentement, en prenant mon temps pour admirer le paysage.

 

Me voilà sur le toit terrasse, cachée derrière cette ponctuation, cette virgule, cette respiration, que forme le mur du solarium.

 

Ce qui aura manqué à ma vie, est de visiter l’intérieur de sa Casa  à Capri. Car sa maison est bien un des paradoxes de Malaparte : un extérieur au design épuré, des marches, des escaliers à perte de vue. L’escalier montant au toit terrasse est inspiré de celui de l’église d’Annunziata à Lipari. D’autres marches déroulent un tapis et forment un escalier privé qui serpente vers la mer.

L’extérieur est parfait, splendide à mes yeux. Cela pourrait être un lieu de sacrifice, d’abandon, face à l’immensité de la mer, à l’infini de la voute céleste. La verdure environnante accrochée à la roche gris claire se marie à la couleur rose brique de la Casa.

 

Les fonds marins déclinent une palette idéale couvrant l’intégralité du spectre des bleus et des verts.

 

L’intérieur est d’une rare austérité, totalement dépouillé et donne une impression glaciale.

Etait-ce cela la face cachée de Malaparte, un homme avec une pierre à la place du coeur ? un homme uniquement capable d’aimer lui même et ses chiens, dont le célèbre Febo ?

C’est peut-être cela qui m’attire autant chez Malaparte : l’esthétique, l’aridité, une douleur sourde que je devine au fin fond de son âme, au travers des pages folles de violence et de souffrance dans La Peau ou Kaputt.

Malaparte est une idée fixe, un désir à atteindre, un rêve inaccessible.

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Cantine chinoise : Yoom

  • Et oui, de surcroît, Curzio Malaparte a légué sa maison, à la République Populaire de Chine, dis-je à ma soeur en descendant l’escalier de la “rue Malaparte”.

Je l’invitais à ma nouvelle cantine, place Saint Sulpice. Le restaurant Yoom avait remplacé ShanghaI Tang. Allions-nous croiser Mao ? Ou peut-être serait il allé nager à la piscine St Germain ?

Cantine Chinoise - Marc Riboud -1957

Cantine Chinoise par Marc Riboud -1957

La salle arrière, avec de hauts plafonds, était vide. Un sentiment de calme et plénitude règne dans le lieu. Le menu Dim Sum fait l’unanimité. Je saisis les baguettes avec dextérité. Le bruit des couverts sur les assiettes résonne dans cette pièce au style épuré. Yoom-place saint sulpiceAlors que ma soeur et ma nièce choisissent un thé glacé. Je reste fidèle au thé blanc d’Inde : “Au delà des brumes du ciel”.

Je propose à Pauline de m’accompagner en Inde et au Népal. Je la vois saisie d’un immense vertige, d’une détresse intense. Elle semblait au bord d’un gouffre, au dessus du vide, prête à tomber.

Ma soeur détourne la conversation d’un ton malicieux : “Elle n’a rien de populaire ta cantine. Tu as vu le prix des assiettes ! 120 euros les six … Certes elles sont originales, uniques, mais tout de même ….”

Je rétorquais, par cette contradiction, mon vécu de ce pays : “N’y a-t-il pas moins égalitaire et populaire qu’un régime communiste? Jamais je n’ai vu autant d’échelons hiérarchiques que dans les usines et entreprises chinoises. En chine, ce n’est pas un homme, une voix, mais d’une seule voix, celle du leader ! Ces assiettes me font penser à la Chine que j’aime, au mahjong, à Wong Kai-Wai, à cette activité incessante… Tu me les offriras pour ma pendaison de crémaillère ?”

*****

Le thé précieux et le voyage me mettent en lévitation. Je rêve le voyage à venir au Népal mais fais un détour par la Chine.

Je me vois flotter et regarde attablés, cinq légendes : trois disparues : Mao Zedong, André Malraux, Curzio Malaparte,  avec deux vivantes : Henry Kissinger portant ses lunettes en écaille épaisse, et Marc Riboud, ce photographe génial. Je n’arrive pas à entendre ce qu’ils disent, mais la conversation est animée.

Yoom - Maison de la Chine

Yoom – Maison de la Chine

Eux aussi ont choisi les Dim Sum de Yoom !

Rue Malaparte

 

J’ai poussé la lourde porte cochère bleue. Le silence et l’intemporalité du lieu font que mes pas résonnent sous le porche.

Je réalise à la fois le hasard et la survenance des événements, tout le cheminement qui m’ont menée rue Malaparte. En reprenant le fil des mes idées, le fil de mes pensées, je capture les images de rêve : les escaliers, le chemin vers le ciel, le voyage, la solitude, la radicalité de cette terrasse, la chute de la falaise dans la mer, le soleil, les mots, les pages de la Peau, la langue de Malaparte. Marcel Proust est bien assis au fond du séjour.

Je suis là, devant la porte de ma demeure. La clé se meut, tourne comme par magie dans la serrure. Ce sont des ruines que je redécouvre. Je jauge le ciel, la lumière, le soleil, la frondaison des arbres du Jardin du Luxembourg, la tour sud de l’église Saint Sulpice que je verrais en me réveillant.

 

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La rue Malaparte représente la synthèse, le condensé de la Place que je désirais. C’est un lieu qui n’existe pas et que j’inventerais, construirais mot à mot !

Les mots ou la question de PM. C. trottent dans ma tête. “Je suppose que vous êtes heureuse”. Décontenancée, je bredouillais. J’étais arrivée à prononcer un oui timide.

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© Carole DARCHY  – Forbidden use Contact : carole.darchy@gmail.com

 

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