A la conquête de la Casa Malaparte

Texte écrit le 17 août 2011

A la conquête de la Casa Malaparte

En cette mi-août italienne, au petit matin, installée sur la Terrasse de l’Infini de la Villa Cimbrone, alors que les ombres des statues n’existaient pas encore, je feuilletais les pages blanches de mon almanach amoureux.

Pour combler ce vide, ce tonneau des Danaïdes, cette absence, ces pertes, mon inexistence, il me fallait lier deux points, relier dans la solitude, les deux plus beaux endroits au monde, à mes yeux, en vivant mon rêve, en dérobant au temps ma vie rêvée : Voler depuis la Terrasse de l’Infini et rejoindre la Casa Malaparte.

*****

Afin d’avoir ces deux endroits magiques, désirés, pour moi seule,

  • puisqu’aucun homme ne souhaitait me suivre dans ma folie douce et si belle,
  • puisqu’aucun n’avait l’intelligence de me comprendre, de me prendre, de venir à ma rencontre,

il me fallait m’y télé transporter.

L’hélicoptère, seul, avec ses pales aiguisées, saurait trancher, fendre l’air, pour dessiner ce sentier aérien, que je désirais, dont je rêvais et lui seul m’offrirait ce vol stationnaire pour embrasser, contempler la Casa Malaparte et le paysage conçu par cet écrivain.
*****

La mort s’était répandue autour de moi, cette année, envahissant ma vie comme une nappe de pétrole. Désormais, la mort ne me suivait plus, mais était bien là, face à moi, et je l’apercevais au loin qui, doucement, me guettait, et venait déjà à ma rencontre, en me tendant la main.

Pour ralentir le temps, l’abolir, suspendre ma chute vertigineuse, il me fallait m’envoler, sans attendre, dès cet été.

*****

J’avais choisi le petit matin. Il était la garantie de ma solitude, qui me comblerait, me ferait atteindre ce sommet du désir, qui me taraudait depuis plusieurs années.

A 6H50, au moment précis où le soleil frappait les statues et leur donnait vie en projetant leur ombre sur le sol, j’étais allée jauger l’horizon depuis la Terrasse de l’Infini.

Le bleu du ciel se noyait dans le bleu de la mer. L’horizon était aboli.

La journée s’annonçait belle.

*****

J’ai vite interrompu le pilote qui commençait à me faire voir sur la carte, le trajet touristique qu’il me proposait.

Non, je ne voulais surtout pas entendre parler :

– d’Amalfi et de ses croûtes artistiques,

– de Positano célèbre pour sa dentelle crochetée, représentant tout le mauvais goût de l’Italie,

– du tour de Capri dont l’intérêt était nul à mes yeux, hormis la divine Villa Malaparte et son paysage

Comment lui expliquer que mon vol ne relevait en rien du tourisme, mais d’un voyage que j’écrivais, d’une quête, d’un désir ancré au plus profond de ma personne, d’une petite mort ?

Comment lui expliquer la beauté des pages de Malaparte qui décrivent le paysage ? Comment lui expliquer que je passais mes journées et mes nuits à scruter les ombres sur la Terrasse de l’Infini, à me perdre dans la découpe parfaite de l’escalier de la Casa Malaparte ? Comment lui expliquer l’idée de relier ces deux points ?

Comment lui expliquer l’inexplicable ?

J’ai du adopter un phrasé directif et un ton déterminé. Par inquiétude, il aura fallu que je m’y prenne à plusieurs reprises, que je me répète pour qu’il comprenne ma demande déroutante : relier ces deux points que sont la Terrasse de l’Infini et la Casa Malaparte.

Seuls les deux points magiques – la terrasse de l’Infini et la Casa Malaparte – et le tracé le plus direct, le plus intense possible, entre eux deux, m’importaient.  

Nous avons pu décoller, lorsque j’eus acquis la certitude qu’il avait compris ma demande, qu’il la respecterait et que toute inquiétude, toute mauvaise tension avaient quitté mon corps et mon esprit.

*****

L’air du film de Godard, « le mépris », trottait dans ma tête ;

Enfin, je flottais devant cette Terrasse de l’Infini, fermée au public à cette heure.

Je voyais le côté face de cette terrasse, avec les bustes qui étaient prêts à se jeter dans le vide. Le temps n’existait plus. J’étais en pleine extase devant tant de beauté, en nageant littéralement, dans l’espace.

J’étais stationnée, en plein vide, admirant cette falaise vertigineuse dont la fragilité, le silence, me renversaient littéralement. Après dix minutes, nous avons filé pour Capri.

Je connaissais chaque coin, recoin de cette côte que nous longions ; très vite, nous avons vu Capri et les splendides rochers des Faraglioni. De très loin, le point rouge intense de la Casa Malaparte était visible.

Ce fil se déroulait, s’écrivait, se lisait. Je me répétais à l’infini les phrases de Malaparte, écrites dans “la Peau”, et qui relatent la visite de sa maison par le maréchal Rommel :

« Un jour, à Capri, ma fidèle « House-keeper », Maria, vint m’annoncer qu’un général allemand, accompagné de son aide de camp, était dans le hall, et désirait visiter la maison. …

J’allai donc au-devant du général allemand et je le fis entrer dans ma bibliothèque. C’était le maréchal Rommel. …

Je l’accompagnai d’une pièce à l’autre dans toute la maison, de la bibliothèque à la cave, et lorsque nous revînmes dans l’immense hall aux grandes baies ouvertes sur le plus beau et le plus pur paysage du monde, je lui offris un verre de vin du Vésuve, provenant des vignobles de Pompéi. …

Il but d’un trait, puis, avant de s’en aller, me demanda si j’avais acheté la maison toute faite, ou si je l’avais construite moi-même. Je lui répondis – et ce n’était pas vrai- que j’avais acheté la maison toute faite.

Et lui montrant d’un geste lent et large, la paroi à pic de Matromania, les trois gigantesques rochers des Fariglioni,

la péninsule de Sorrente, les îles des Sirènes, le bleu, le vert et le pourpre de la côte d’Amalfi, et là-bas, au loin, l’éclat doré du rivage de Paestum, je lui dis :

– Moi, je n’ai dessiné que le paysage. »

Une chaise longue plantée, seule, au bord du toit terrasse, semblait m’attendre. Les couleurs des fonds marins, bleus verts tranchaient avec la couleur rose sienne des murs de la Casa.

J’ai pu regarder la Casa Malaparte yeux dans les yeux, me demandant humblement si je pourrai un jour la fouler de mon pas aérien !

J’ai pu contempler les vastes baies vitrées, l’escalier qui descend à la mer, la virgule plantée sur le toit, l’escalier à la découpe extraordinaire, que je n’avais jamais vu dans son entièreté.

La villa était ouverte et quelques hôtes, sans doute des étudiants en cinéma ou architecture, y demeuraient, le temps de ce mois d’août.

Pourquoi, oui pourquoi, ne pas avoir embrassé l’une de ces deux voies pour y séjourner ?

Car mon désir d’avoir survolé au plus près, la divine Casa et les paysages malapartiens, étant assouvi, il me faudrait l’approcher encore plus près, l’atteindre, la toucher, y fouler mon pied, pour la posséder, la faire mienne, quelques instants hors du temps.

Durant le vol retour, j’ai pu admirer les courbes du Vésuve. Le pilote m’a proposé de survoler Pompéi. L’idée était bonne, mais ce serait pour une autre fois. Il m’est impossible de mélanger des rêves.

Il fallait terminer de tracer ce rêve et regagner cette place forte, telle une ville médiévale, qu’est l’Hôtel Villa Cimbrone.

J’avais enfin écrit, ce trait d’union, entre les deux plus beaux endroits au monde, entre ces deux merveilles architecturales, improbables, érotiques, littéraires, cinématographiques, entre l’infini et le désir, deux mots qui s’accouplent de manière sublime.

La Terrasse de l’Infini commençait à être envahie. Nous étions revenus à temps pour échapper au flot touristique et rejoindre ma chambre 14 et sa terrasse, dont la forme avait été dessinée pour ressembler, au plus près, à celle de la Terrasse de l’Infini.

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Textes protégés et images protégées par Copyright : 2010-2018 © Carole Darchy

Côte Amalfitaine – Ravello – Terrasse de l’infini

Il y a peu d’endroits au monde – ils se comptent sur les doigts d’une main- où mourir ne me ferait pas peur, où même, j’aimerais quitter cette terre à cet endroit précis, tant la beauté du paysage m’envoûte et tant l’homme qui m’y accompagne me fait rêver.

La terrasse de l’Infini, qui se situe à Ravello, petit village dans les montagnes de la côte amalfitaine fait partie de ces endroits.

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009

Le village de Ravello est hors du temps, semble suspendu, en apesanteur. Le temps n’y est plus chronologique ; il semble arrêté.

Parsemé de venelles et de rues étroites où se mêlent les odeurs de jasmin, citronniers, potagers, cyprès, pins parasols…, ce fut au XIXème et XXème siècle, un refuge, un paradis pour les artistes.

Logée au rebord d’un promontoire, la terrasse de l’Infini est à flanc de falaise. Elle donne dans le vide. Le temps y est littéralement arrêté. Avec cet accident du temps, et de la géographie, devant cette éternité que nous vivions, tout semblait possible. Qu’importe, ce qui pouvait arriver.

Et, comme si nous avions pensé la même chose, il avait pris ma main, et m’avait soufflé dans l’oreille, qu’il avait envie que nous nous jetions dans le vide, pour plonger dans le bleu de la méditerranée. Je lui suggérais que nous nous statufions et que nos deux bustes reposent au bord du vide pour l’éternité. Il avait choisi cela.

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009

Située au fond d’un parc de l’hôtel “Villa Cimbrone”, la terrasse peut se visiter facilement, en journée, mais il sera difficile de l’avoir pour vous tout seul.

Pour l’avoir à soi, pour qu’elle soit toute à vous, unique, magique, il faut arriver à 8H30, au portail de l’hôtel. Dites que vous souhaitez prendre un petit déjeuner.

Vous pourrez alors déguster un délicieux petit déjeuner copieux dans un cadre idyllique, et de surcroît, avoir le parc pour vous.

Mais rejoignons la terrasse de l’infini, pour l’avoir encore, une éternité pour nous.

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009

J’y suis retournée éternellement, tous les ans. Le retour y est éternel. L’éternité y est tellement prégnante.

A chaque fois que je me promène sur cette terrasse, je reconnais son buste, son visage qui lui ressemble si parfaitement et je médite sur la découpe sublime que fait son ombre sur le sol de la terrasse.

Exactement comme pour le plongeoir des piscines de David Hockney, ou bien la découpe de l’escalier de la Casa Malaparte, je ne me lasse pas de regarder évoluer cette ombre, sa découpe parfaite, tout au long de la journée !

Lui seul savait et comprenait à quel point les escaliers de la Casa Malaparte, les statues de la terrasse de l’infini, l’ombre des plongeoirs des piscines de David Hockney me transportent, me font rêver, nourrissent à l’infini, comme une boucle,  mon imaginaire érotique ;

car devant tant de beauté, l’espace temps est aboli, en ce point.

Textes protégés par Copyright : 2010-2018 © Carole Darchy

Bleu Piscine : Retraite à la Villa Cimbrone – Ravello

Toutes les maisons ont des odeurs. Les hôtels n’en ont pas. C’est la première pensée que j’ai eu en franchissant la lourde porte de la Villa Cimbrone.

Sans doute,  car ils ne sont pas habités.  Les hôtes s’y succèdent, sans âme, sans y rester, sans vraiment les habiter. Il y passent une nuit ou deux, dans l’éphémère.

Comment faire mienne cette chambre 14, cette chambre des pivoines, des paeonias ? Comment l’habiter, l’aimer dans ma solitude ?

Par l’écriture, tout simplement.

*****

L’hôtel était désert, vide, ce qui était de bon augure, car je ne cherchais que le silence, la paix, le retirement.

Je n’y croiserai, pendant ces dix jours, que de rares hôtes, près de la piscine, aussi soucieux que moi, de rester dans un parfait anonymat, un état fantomatique, transparent, invisible.

Seuls les spectres accompagnés de leur discrétion, sont tolérés, acceptés, à la villa Cimbrone.

La Villa Cimbrone est la halte parfaite pour cette retraite aoûtienne : L’endroit, ma chambre, mes terrasses relèvent de l’olympe, du mythe du paradis terrestre. Je suis pourtant bien dans la réalité et non dans un rêve, même si j’ai vécu ce rêve.

Je retrouve cette côte à la découpe parfaite, aux falaises qui plongent dans cette eau claire, limpide d’un bleu vert, ou d’un vert bleu, unique, donc reconnaissable parmi la multitude.

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Photo carole DARCHY – Vue de la chambre 14 (Chambre des pivoines) de l’Hôtel Villa Cimbrone – Août 2011 – reproduction interdite

C’est justement cette singularité qui me transporte, tout comme le lisse de la piscine, où tout glisse, y compris le silence.

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Photo carole DARCHY – Piscine de l’Hôtel Villa Cimbrone – Août 2011 – reproduction interdite

Avec le soleil qui perce à travers ces nuages gris, le bleu piscine change de couleur et Eole fait naître à sa surface d’infimes vaguelettes, ténues, improbables, comme des irisations.

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Photo carole DARCHY – Piscine de l’Hôtel Villa Cimbrone – Août 2011 – reproduction interdite

******

La piscine de la villa Cimbrone n’est pas exceptionnelle : Elle ne donne pas cette impression, ne fait pas naître ce rêve de nager dans l’espace, comme la piscine du désir.

Elle a la forme d’une goutte d’eau, comme le souligne ma filleule. Oui, la forme d’une goutte d’eau ou même littéralement celle d’une larme, représentant tout mon désespoir.

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Photo carole DARCHY – Piscine de l’Hôtel Villa Cimbrone – Août 2011 – reproduction interdite

Dépourvue de plongeoir, car trop peu profonde, elle a la particularité de posséder un escalier aux marches peu élevées, qui permettent de s’enfoncer petit à petit dans l’eau.

Allongée sur un transat, je suis transportée 20 ans en arrière, à l’époque du Caruso “familial” où je prenais le thé vers 17h en perdant mon regard vers les montagnes et ses feux de broussaille, la lente marche des moutons qui rentrent au bercail.

J’oubliais les églises, et leurs cloches qui sonnent toujours de manière irrationnelle à Ravello. Elles ne ponctuent pas les quarts d’heure, les demi heures, mais, d’autres temps, le temps de Ravello, le temps où justement on a tout son temps et où il est dépassé, transcendé, oublié.

*****

Le caractère silencieux de ce lieu m’a impressionnée :  Le silence règne dans ma chambre, dans l’hôtel, dans le parc, autour de la piscine.

J’ai alors eu cette impression que seuls quelques hôtels me procurent : avoir ce sentiment singulier que je possède l’hôtel pour moi toute seule.

En séjournant à la Villa Cimbrone, je savais que j’aurais pour moi seule, tous les jours, en me levant au petit matin, lorsque le disque solaire serait levé mais encore caché derrière les montagnes plantées de l’autre côté de la vallée,  que j’aurais pour moi toute seule, la terrasse de l’infini.

A 6H30, je quittais ma chambre, traversais cet immense parc solitaire, où les senteurs des pins tournesol, des champs de lavande, des rangées de thuyas, étaient magnifiées par les rais naissants du soleil qui dévoraient la fraîcheur nocturne et libéraient enfin les parfums.

Seuls le chant des coqs, ainsi que la cymbalisation des cigales rompent le silence. Le bruit des cigales varie avec la température, qui elle-même dépend du jeu des nuages courant devant le soleil.

Mon pas rythmé, le long de cette allée droite, franche, sans fin, déboucherait sur vers mon territoire, cette contradiction, la parcelle infinitésimale de la terrasse de l’infini.

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© Carole Darchy 18/08/2011 @6h30

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© Carole Darchy 18/08/2011 @ 6H36

Je pénétrais sur cet infini bien réel, saluais chaque statue, encore endormie, figée dans cette entre-deux, où leur ombre n’existait pas encore.

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© Carole Darchy – 18/08/2011 @ 6H46

A 6H50, elle re-prenaient vie, grâce à l’astre solaire, à ce disque, qui sans effort, jaillissait au dessus de la crête.

Les statues se réveillaient alors ; leur ombre se projetait sur le sol, en s’étirant de manière intense et maximale sur le sol. Elles parcourraient leur chemin de vie sur cette terrasse, tel Sisyphe sa route vers les sommets, en poussant son rocher.

La brume du petit matin, faisait que le bleu du ciel et celui de la mer s’unissaient et que la ligne de démarcation, la ligne d’horizon était abolie, reposant dans un monde flottant entre deux univers aquatique et aérien.

J’assistais alors au ballet des hirondelles fendant l’air, se jetant dans le vide depuis la terrasse en exprimant leur joie avec un petit accent italien.

Assise sur cette chaise, je remplissais mon moleskine.

*****

Mais revenons à la chambre 14.

Cette chambre était presqu’à l’image d’une cellule monacale, simple, avec ses murs blancs, dépouillés, une table posée devant une fenêtre regardant l’infini, une armoire et une splendide commode à la patine parfaite.

Une porte-fenêtre donnait l’accès à une fine terrasse rectangulaire, qui, hormis l’absence de statues, possédait la forme parfaite (à une échelle plus réduite) de celle de la terrasse de l’infini.

Le soir, depuis cette terrasse, appuyée sur ma table d’écriture, j’assistais aux concerts du festival de Ravello. J’avais été envoûtée par la musique d’un violoncelle jouant les suites de Bach. Ecouter le son grave, doux, mélancolique de ce violoncelle, à mes yeux (ou plutôt, mon ouïe, le plus bel instrument du monde avec l’alto) relevait de l’improbable et du ravissement.

*****

J’aurai vécu des instants magiques, dans la solitude, remplissant mon désespoir, ma peine infinie, de mélancolie.

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A la conquête de la Villa Malaparte

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En cette mi-août italienne, au petit matin, installée sur la Terrasse de l’Infini de la Villa Cimbrone, alors que les ombres des statues n’existaient pas encore, je feuilletais les pages blanches de mon almanach amoureux.

Pour combler ce vide, ce tonneau des Danaïdes, cette absence, ces pertes, mon inexistence, il me fallait lier deux points, relier dans la solitude, les deux plus beaux endroits au monde, à mes yeux, en vivant mon rêve, en dérobant au temps ma vie rêvée : Voler depuis la Terrasse de l’Infini et rejoindre la Villa Malaparte.

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Afin d’avoir ces deux endroits magiques, désirés, pour moi seule,

  • puisqu’aucun homme ne souhaitait me suivre dans ma folie douce et si belle,
  • puisqu’aucun n’avait l’intelligence de me comprendre, de me prendre, de venir à ma rencontre,

il me fallait m’y télé transporter.

L’hélicoptère, seul, avec ses pales aiguisées, saurait trancher, fendre l’air, pour dessiner ce sentier aérien, que je désirais, dont je rêvais et lui seul m’offrirait ce vol stationnaire pour embrasser, contempler la Villa Malaparte et le paysage conçu par cet écrivain.
*****

La mort s’était répandue autour de moi, cette année, envahissant ma vie comme une nappe de pétrole. Désormais, la mort ne me suivait plus, mais était bien là, face à moi, et je l’apercevais au loin qui, doucement, me guettait, et venait déjà à ma rencontre, en me tendant la main.

Pour ralentir le temps, l’abolir, suspendre ma chute vertigineuse, il me fallait m’envoler, sans attendre, dès cet été.

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J’avais choisi le petit matin. Il était la garantie de ma solitude, qui me comblerait, me ferait atteindre ce sommet du désir, qui me taraudait depuis plusieurs années.

A 6H50, au moment précis où le soleil frappait les statues et leur donnait vie en projetant leur ombre sur le sol, j’étais allée jauger l’horizon depuis la Terrasse de l’Infini.

Le bleu du ciel se noyait dans le bleu de la mer. L’horizon était aboli.

La journée s’annonçait belle.

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J’ai vite interrompu le pilote qui commençait à me faire voir sur la carte, le trajet touristique qu’il me proposait.

Non, je ne voulais surtout pas entendre parler :

– d’Amalfi et de ses croûtes artistiques,

– de Positano célèbre pour sa dentelle crochetée, représentant tout le mauvais goût de l’Italie,

– du tour de Capri dont l’intérêt était nul à mes yeux, hormis la divine Villa Malaparte et son paysage

Comment lui expliquer que mon vol ne relevait en rien du tourisme, mais d’un voyage que j’écrivais, d’une quête, d’un désir ancré au plus profond de ma personne, d’une petite mort ?

Comment lui expliquer la beauté des pages de Malaparte qui décrivent le paysage ? Comment lui expliquer que je passais mes journées et mes nuits à scruter les ombres sur la Terrasse de l’Infini, à me perdre dans la découpe parfaite de l’escalier de la Villa Malaparte ? Comment lui expliquer l’idée de relier ces deux points ?

Comment lui expliquer l’inexplicable ?

J’ai du adopter un phrasé directif et un ton déterminé. Par inquiétude, il aura fallu que je m’y prenne à plusieurs reprises, que je me répète pour qu’il comprenne ma demande déroutante : relier ces deux points que sont la Terrasse de l’Infini et la Villa Malaparte.

Seuls les deux points magiques – la terrasse de l’Infini et la villa Malaparte – et le tracé le plus direct, le plus intense possible, entre eux deux, m’importaient.  

Nous avons pu décoller, lorsque j’eus acquis la certitude qu’il avait compris ma demande, qu’il la respecterait et que toute inquiétude, toute mauvaise tension avaient quitté mon corps et mon esprit.

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L’air du film de Godard, “le mépris”, trottait dans ma tête ;

Enfin, je flottais devant cette Terrasse de l’Infini, fermée au public à cette heure.

Je voyais le côté face de cette terrasse, avec les bustes qui étaient prêts à se jeter dans le vide. Le temps n’existait plus. J’étais en pleine extase devant tant de beauté, en nageant littéralement, dans l’espace.

J’étais stationnée, en plein vide, admirant cette falaise vertigineuse dont la fragilité, le silence, me renversaient littéralement. Après dix minutes, nous avons filé pour Capri.

Je connaissais chaque coin, recoin de cette côte que nous longions ; très vite, nous avons vu Capri et les splendides rochers des Faraglioni. De très loin, le point rouge intense de la Villa Malaparte était visible.

Ce fil se déroulait, s’écrivait, se lisait. Je me répétais à l’infini les phrases de Malaparte, écrites dans la Peau, et qui relatent la visite de sa maison par le maréchal Rommel :

« Un jour, à Capri, ma fidèle « House-keeper », Maria, vint m’annoncer qu’un général allemand, accompagné de son aide de camp, était dans le hall, et désirait visiter la maison. …

J’allai donc au-devant du général allemand et je le fis entrer dans ma bibliothèque. C’était le maréchal Rommel. …

Je l’accompagnai d’une pièce à l’autre dans toute la maison, de la bibliothèque à la cave, et lorsque nous revînmes dans l’immense hall aux grandes baies ouvertes sur le plus beau et le plus pur paysage du monde, je lui offris un verre de vin du Vésuve, provenant des vignobles de Pompéi. …

Il but d’un trait, puis, avant de s’en aller, me demanda si j’avais acheté la maison toute faite, ou si je l’avais construite moi-même. Je lui répondis – et ce n’était pas vrai- que j’avais acheté la maison toute faite.

Et lui montrant d’un geste lent et large, la paroi à pic de Matromania, les trois gigantesques rochers des Fariglioni,

la péninsule de Sorrente, les îles des Sirènes, le bleu, le vert et le pourpre de la côte d’Amalfi, et là-bas, au loin, l’éclat doré du rivage de Paestum, je lui dis :

– Moi, je n’ai dessiné que le paysage. »

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© Casa Malaparte – © Carole DARCHY – FORBIDDEN USE AND REPRODUCTION – This picture is protected by copyright

 

Une chaise longue plantée, seule, au bord du toit terrasse, semblait m’attendre. Les couleurs des fonds marins, bleus verts tranchaient avec la couleur rose sienne des murs de la Villa.

J’ai pu contempler les vastes baies vitrées, l’escalier qui descend à la mer, la virgule plantée sur le toit, l’escalier à la découpe extraordinaire, que je n’avais jamais vu dans son entièreté.

La villa était ouverte et quelques hôtes, sans doute des étudiants en cinéma ou architecture, y demeuraient, le temps de ce mois d’août.

Pourquoi, oui pourquoi, ne pas avoir embrassé l’une de ces deux voies pour y séjourner ?

Car mon désir d’avoir survolé au plus près, la divine villa et ses paysages malapartiens, étant assouvi, il me faudrait l’approcher encore plus près, l’atteindre, la toucher, y fouler mon pied, pour la posséder, la faire mienne, quelques instants hors du temps.

Durant le vol retour, j’ai pu admirer les courbes du Vésuve. Le pilote m’a proposé de survoler Pompéi. L’idée était bonne, mais ce serait pour une autre fois. Il m’est impossible de mélanger des rêves.

Il fallait terminer de tracer ce rêve et regagner cette place forte, telle une ville médiévale, qu’est l’Hôtel Villa Cimbrone.

J’avais enfin écrit, ce trait d’union, entre les deux plus beaux endroits au monde, entre ces deux merveilles architecturales, improbables, érotiques, littéraires, cinématographiques, entre l’infini et le désir, deux mots qui s’accouplent de manière sublime.

La Terrasse de l’Infini commençait à être envahie. Nous étions revenus à temps pour échapper au flot touristique et rejoindre ma chambre 14 et sa terrasse, dont la forme avait été dessinée pour ressembler, au plus près, à celle de la Terrasse de l’Infini.

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52 semaines de déambulation – Pli 1 – Ravello, Italie

Léa et Lina G.  avaient passé une semaine raccourcie, en ce début du mois de juin, sur cette côte Amalfitaine, dans cet hôtel familial, à flanc de falaise, à Conca dei Marini.

Léa, après avoir déjeuné de melon, jambon cru, tomates, mozzarella, près de la piscine avec sa soeur, regagnait sa chambre, épuisée, après avoir grimpé cet escalier, de plus de 500 marches.

Léa, s’accordait tous les jours, au plus haut du soleil, une sieste, alors que Lina lisait ou nageait dans cette piscine d’eau de mer, au bleu piscine tel le bleu du ciel.

Elle redescendait pour l’heure du thé.

*****

Après presque trois heures de profond sommeil, à presque 16H30, Léa se lève enfin, ouvre le coffre fort, pour prendre l’appareil photo de Lina, comme elle lui avait demandé.

A demi-endormie, Léa fouille avec sa main le contenu du coffre. L’appareil photo semblait tout au fond. En l’attrapant, sa main effleure quelque chose, sur la paroi du coffre. Sa main s’engouffre à nouveau par curiosité. Oui, il y a bien quelque chose sur la paroi interne du coffre. Elle tient un bout de carton, qu’elle sort délicatement.

Elle se met à la lumière du jour : Il s’agissait d’une carte de visite. Depuis combien de temps était-elle là ? Elle n’avait pas jauni, n’était pas écornée.

Sur le recto sont imprimés les noms et titres du propriétaire : Arthur Stein, lawyer, Member NJ & DC BARS, Lacey road, Forked river … Et bien, Arthur ne devait pas être dépaysé par les routes de la côte Amalfitaine…

Au verso, était écrite, d’une main féminine, l’adresse email de Sherry.

*****

Léa avait, à la fois, machinalement pris, la carte de visite et le chemin de la piscine.

En descendant les marches, elle se demandait qui était Arthur, qui était Sherry ?

Etaient-ils mariés ? Avaient-ils laissé une carte à d’anciens hôtes de la chambre 101 ? Ce qui doit être assez courant lorsqu’on reste dans un même lieu de villégiature et qu’on échange avec un autre couple. Ces liens sont si superficiels, que les locataires de la chambre 101, auraient oublié dans le fameux coffre la carte de visite des Stein ?

Pourquoi ne pas l’avoir mise directement à la poubelle ou laissée négligemment sur une table ? Pourquoi l’avoir déposée au coffre ? Avait-elle une si grande valeur ?

*****

Peut-être que Léa faisait fausse route. Et si Arthur Stein avait été locataire de notre chambre 101 ?

Peut-être qu’Arthur avait été séduit par Sherry. Il lui aurait tendu une carte de visite. Elle aurait inscrit son adresse mail et lui aurait rendu la carte. Arthur l’aurait alors mise au coffre tant cette carte et cette adresse possédaient de la valeur à ses yeux :  la valeur d’un diamant, celle du temps, de l’éternité ?

Léa se disait qu’il fallait vraiment être dérangé, fou, très amoureux, pour faire cela. Cela ne lui paraissait pas plausible.

Pourquoi Arthur aurait-il alors oublié la carte avec l’adresse chérie de Sherry ? L’avait-il apprise par coeur ?

*****

Léa et Lina avaient peu vu d’américains.

Lina s’amusait des vieilles anglaises. Elle en avait noté un nombre impressionnant, habillées au dîner quasiment comme Barbara Cartland et qui parlaient du mariage princier : Such a beautiful couple !

*****

Arthur et Sherry se sont envolés des pensées de Léa, lorsqu’elle a aperçu le père d’Ariane. La petite française toute blonde avait l’âge de sa filleule. Son père partait visiter Naples au petit matin, pour rentrer en fin d’après midi, à la piscine, laissant Ariane à ses grands parents, pendant la journée.

Cet homme avait les cheveux comme elle les aimait chez un homme. Des cheveux denses, mais souples, bruns, mi longs, coiffés en arrière avec des mèches tombant sur un front droit. Son corps athlétique montrait qu’il pratiquait un sport régulièrement.

En tendant l’appareil photo à Lina, Léa a été éclaboussée par le plongeon de Stanislas. Il attendait que sa fille soit à mi-parcours … pour plonger et gagnait à chaque fois la course : c’était trop injuste. Il nageait comme un Dieu.

Evidemment, il n’aura jamais remarqué Léa.

Mais, comment ne pas le remarquer, lui ? C’était le seul homme qui aurait pu faire rêver Léa. Il semblait absent, ailleurs, mystérieux. Léa n’en n’avait pas touché un seul mot à Lina. Elle était sûre que Lina avait lu ses pensées.

*****

En prenant le thé, Léa demanda à Lina : A ton avis, Sherry est-il un prénom associé à une décade aux Etats-Unis ?  A quoi peut ressembler une américaine qui s’appelle “Sherry” ?

Lina rétorque : Tout dépend où elle habite. C’est quoi ton problème ?

Léa la rassure en lui promettant de lui raconter au dîner, ce soir. Lina et Léa allaient porter les boucles d’oreilles qu’elles s’étaient offertes, la veille.

*****

Comme à son habitude, avant le dîner, Léa allait marcher seule, de manière aléatoire, au coeur des venelles parfumées. Ce soir, elle était passée devant l’atelier des gemmes serpentines et de corail. Devant le miroir, elle avait admiré ses boucles, ces roses de cristal argentines, ciselées comme un verre en cristal, ou un parfum cristallin.

Puis elle rejoignait toujours, ce point fixe, cette obsession, cette idée de regarder le soleil disparaître sur la terrasse de l’infini. Elle ne pouvait s’en empêcher, c’était un point de ralliement, un point de passage, non pas obligé, mais, un passage secret vers le sentier du plaisir.

Elle avançait lentement sur cette terrasse de l’infini du temps, de l’espace, de la pensée.

L’ombre des statues était projetée dans le vide, à l’inverse du matin, où les ombres se promenaient sur la terrasse.

Le silence régnait, la mer était un plateau, le ciel une voûte. Les premières lumières commençaient à scintiller, au loin, le long du golfe de Salerne, vers Paestum et son célèbre plongeur.

Seul le cri des hirondelles rompait le silence.

Léa regardait les visages statufiés, momifiés.

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En ce moment d’extase, en ce moment de pur délire, où tout semblait inversé, où tout semblait possible :

Léa écoutait dans ce silence, cet homme et cette femme échanger des mots d’éternité.

Elle avait alors compris qu’Arthur et Sherry étaient venus ici, avaient été fascinés par la beauté du lieu et avaient voulu plonger ensemble, dans cette méditerranée si bleue, exactement comme le “plongeur de Paestum”.

Arthur et Sherry avaient souhaité se renverser, “se jeter et s’arrêter” dans le vide, comme l’ombre de leurs deux statues, pour réapparaître indéfiniment, au petit matin, sur cette terrasse de l’infini.

Ce couple, statufié, en ce lieu précis, rayonnait de mille feux. Léa pourrait les voir, depuis Google Earth comme un point intangible et intensément lumineux. Ce couple représentait cet accident du temps, et de la géographie, cette entaille, cette falaise qui, comme l’éternel retour, défiait le vide, le remplissait infiniment.

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