9h à Beyrouth

J’étais démunie, dépouillée de tout, sauf de mon mal de dents, pour marcher dans Beyrouth. J’avoue humblement, ne pas avoir eu la curiosité de regarder un quelconque guide touristique, ni de me renseigner sur l’histoire de ce pays.

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En sortant de l’Albergo, ne sachant où aller, j’ai décidé de suivre le premier homme qui me mènerait, là où il devrait aller. J’aviserais après, pour poursuivre mon errance.

Je n’ai pas eu à choisir, dans ce mois d’août à la chaleur accablante. Qui était-il ? Allait-il se rendre compte que je le suivais, non pas pour découvrir sa vie, mais juste pour m’offrir un chemin dans Beyrouth ?

L’homme dont je ne voyais la face, marchait d’un pas normal. Il portait un lourd dossier sous le bras et sortait de la pharmacie Habib. Une rondeur étonnante marquait sa silhouette  : son crâne dénudé et son corps grassouillet, jusqu’à ses lunettes que je découvrirais lorsqu’il se retournerait un bref instant, étaient ronds comme un galet poli par le ressac. Je l’imaginais rouler, dérouler son corps le long de ces rues en pente et gagner en vitesse, entraîné par son poids.

Je ne sais quelles rues j’ai prises, seule en sa compagnie, puisqu’elles ne portent que rarement des noms. Ces rues sont numérotées par secteur. J’ai du parcourir avec lui, je suppose, Ashrafieh, tant les rues serpentaient littéralement la colline.

Je garde un souvenir doux, agréable de cette déambulation dans Beyrouth. J’ai eu ce sentiment étrange de traverser le fleuve de ma vie, de remonter le temps.

Ainsi, ai-je regardé songeuse, en silence, les larmes des murs de Beyrouth, ces impacts de balles ou d’armes plus lourdes, laissés sur les façades des immeubles.

J’ai découvert grâce à cet inconnu, des quartiers figés dans le temps, depuis presque quarante ans.

Le temps s’arrêtait devant les boutiques aux noms surannés, désuets, vieillots : “Milles choses”, “Popeye”,….

J’ai eu le temps d’apprécier l’architecture ancienne, même si les maisons ont dépéri, avec toutes ces années de guerre, d’instabilité, mais aussi à cause du climat et tout particulièrement de la proximité de la mer.

Pour mon plus grand plaisir, nous sommes passés devant le palais de la famille Sursock mais malheureusement, la villa était inaccessible car en travaux. Le nom de cette famille m’a toujours fait rêver, transportée, sans savoir exactement pourquoi …

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J’imaginais la vie douce, provinciale que devait offrir cette ville en bord de mer, en temps de paix.

Je ne sais pourquoi Beyrouth m’a fait penser à La Havane : Une ville abîmée par une dictature, l’autre par la guerre, toutes les deux en front de mer. Le temps s’y était arrêté en 59 pour l’une, en 75 pour l’autre. Même si elles sont différentes, elles sont parsemées de splendides villas, voire palais. Des  voitures anciennes, rutilantes, entretenues, car il y a pénurie, circulent parmi les plus modernes.

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J’ai abandonné cet homme qui a tracé mon errance dans Beyrouth, aux abords du Musée National.

Après la visite du musée, j’ai longé les hauts murs de l’hippodrome me remémorant ce fameux drame de l’été 1982, où les plus beaux chevaux arabes, ces purs sangs sont morts de soif, piégés dans leurs célèbres écuries. Les adorateurs de ces chevaux ont tout fait, tout essayé, en vain, pour tenter de les sauver sous la chaleur accablante.

Je pensais aussi à Kaputt où Malaparte relate, de manière sublime, le spectacle renversant de l’agonie de chevaux, piégés dans les eaux glacées d’un lac en Russie.

Une nouvelle fois, la mort des animaux m’ébranlait davantage que celle des êtres humains, me ramenant sans doute, à mon animalité, à mon statut d’être en survie.

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J’ai rejoint Antoine, comme prévu, à 16H30, au Sporting Club de Beyrouth. L’endroit en ruines, et déserté,  près du nouveau phare de Beyrouth (et de l’ancien), non loin de la falaise de Raouché m’a beaucoup plu.

Un parc d’attraction abandonné, gisait non loin. J’ai cru vivre un instant, une scène des “Ailes du Désir”, de Wenders. Le lieu m’inspirait la magie et la poésie, comme il règne dans ce film.

J’ai vu Antoine me faire signe dès mon arrivée sur l’esplanade dominant la mer. Alors que je pensais me retrouver seule avec lui, il était entouré de ses amis et clairement déjà accompagné d’une jeune femme qui roucoulait dans ses bras. J’ai fait comme si de rien n’était. J’ai salué Antoine, son amie ravissante, ses amis. Le personnage d’Antoine, vu par ce nouveau prisme, n’avait rien à voir avec celui qui m’accompagnait au Louvre, cet hiver à Paris.

N’ayant rien à partager avec lui, avec ses amis, je me suis mise un peu à l’écart du groupe.

Jamais, je n’ai ressenti autant de solitude, dans la foule, la multitude. J’ai pris un transat, ai détourné mon regard pour le poser vers la mer, le ciel si bleu et j’ai rêvé.

J’ai rêvé à ce voyage qui, le lendemain, me conduirait dans ma solitude, sans doute pour la dernière fois, dans la plaine de la Bekaa, à Baalbek et ses ruines.

Un plagiste est venu me faire signe à 20H puisque l’établissement fermait ses portes. La nuit tombait. J’étais seule. Antoine et ses amis étaient partis, sans me dire au revoir, comme si je n’existais pas, en m’oubliant littéralement.

Nous ne faisions vraiment pas partie du même monde.

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Retraite levantine

Comment libérer la pensée dans un univers surchargé de superflu ? Comment distinguer l’essentiel, dans cette masse d’inutile ?

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Je ne voulais pas rester à Beyrouth, me disant que cela serait sans intérêt et étant persuadée que je me trouverais pas d’hôtel à habiter ; Je n’y trouverais que du lourd, du pesant, du surfait, pour ne pas dire du défait. Je voulais  partir directement pour le sud du sud Liban.

Et puis l’Albergo, demeure ottomane des années 20, m’a attirée, par accident, en ouvrant ce magazine Air France, distribué lors de mon vol pour Naples, début Août.

Cet hôtel semblait avoir un soupçon de charme et le magazine en vantait le calme, une “retraite” à Beyrouth et une des dix bonnes raisons de séjourner dans cette capitale.

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L’immense chambre qu’est la mienne, à l’hôtel Albergo, cette chambre 502, me semble à la fois grande et minuscule :

  • grande avec son lit aux dimensions généreuses, sa façade dotée de larges portes fenêtres donnant sur sa terrasse ombragée.
  • Minuscule, car l’espace libre n’existe pas à mes yeux. Chaque recoin de l’espace est occupé, surchargé. Les murs y sont lestés de papiers peints aux dessins qui m’envahissent, m’emprisonnent. Les chaises, canapés sont recouverts de tissus lourds, aux motifs bien trop précieux pour ma personne. Le bureau, les tables, les meubles sont en marqueterie. Le décor de cette chambre 502 me donne des nausées. Le summum est atteint lorsque je regarde le lustre de cette chambre au plafond écrasant, bas compte tenu de la surface de la pièce.

Je ne supporte pas la lumière qui vient des plafonds, celle des lustres ou celle des “spots”. Je n’aime que la lumière rasante des lampes sur pied, ou posées sur une table, un peu comme au Japon. Je me bats avec les femmes de chambre et le room service pour garder ce lustre éteint. Ce serait la première chose à supprimer dans cette chambre, pour moi, qui aime tant la faible lumière de l’habitat japonais, l’ombre japonaise. Mais je suis en orient, le pays où l’apparence, les soleils trompeurs, la lumière et son éclat stérile, futile, éphémère, superficiel sont de rigueur. Cependant, l’ombre et le silence existent bien au Liban, avec parcimonie, ce qui les rendent encore plus singuliers, précieux.

La décoration lourde de ma chambre n’était cependant pas d’un total mauvais goût. La literie y était divine, m’invitant à la sieste au plus haut du soleil.

C’est sans doute pour cela, grâce à la divine literie et à mes pensées pour Antoine, que j’ai réussi à faire abstraction du décor de cette chambre.  Et puis, finalement, cette chambre, me plaisait bien : son entrée séparée, sa terrasse privée et  le côté masculin de sa décoration, me faisaient l’imaginer en une garçonnière idéale.

Cette terrasse me permettait d’éviter le toit terrasse, avec son personnel omniprésent, insistant, qui ne cessait de me déranger.  Je n’aurai croisé aucun hôte. L’Albergo m’offrait effectivement une retraite idéale.

Je me suis retirée et j’aurai vécu sur ma terrasse, dans ma chambre, pour éviter ce personnel envahissant.

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Enfin si, j’ai croisé un hôte inattendu : mon père disparu.

Le fantôme de mon père est venu me saluer en ce 23 août, et m’obliger à un jeûne involontaire, puisque je me suis cassé une dent au petit déjeuner, en hurlant de douleur. Du sang, dont je ne supporte pas le goût dans ma bouche, s’est écoulé entre mes lèvres, pour envahir ma tranche de pain et la barre de miel du Chouf posée dessus.

Je ne pourrai plus m’alimenter pendant près d’une semaine, jusqu’à mon retour à Paris.

Comment retrouver Antoine, avec cette dent cassée dont une odeur fétide, l’odeur de la mort s’échappait  ? Mon père, décidément, ne voulait pas que j’aie droit au bonheur.

La veille en visitant les ruines de Tyr, je n’avais pu résister à me jeter à l’eau, dans cette méditerranée où je m’étais délectée en contemplant ces ruines gisant sous l’eau depuis une éternité. J’avais eu une sombre prémonition, lorsque je suis sortie de l’eau si belle, si bleu, si limpide,  Oui, en sortant de l’eau, j’étais tombée sur une demi-mâchoire, avec deux dents, un reste de squelette que j’envisageais être celle d’un chien.

Symboliquement, je me voyais dans ce chien, puisque tout le monde, y compris Antoine aurait traité un chien mieux que ma personne. Mais cela, je m’en rendrais compte en fin d’après-midi, au Sporting Club de Beyrouth, là où je devais le rejoindre à 16h.

J’avais 9 heures devant moi, pour me perdre dans Beyrouth, après avoir pris du Panadol, acheté à la pharmacie Habib tout près de l’Albergo. Les deux comprimés de Panadol, pris toutes les deux heures semblaient effacer ma douleur dentaire …

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Liban – Revoir Beyrouth et Baalbek

Après avoir rêvé de cette plaine,  de ce territoire,  de cet aller sans retour, j’avais fait refaire mon passeport qui allait expirer mi juin, car je n’avais qu’une seule idée en tête : aller à nouveau au Liban, revoir Beyrouth.

J’avais eu la chance de découvrir ce pays dans des conditions plus que privilégiées. J’avais eu les plus belles introductions, j’en avais côtoyé les êtres les plus fins. Il m’avait fait découvrir ce qu’il y avait de plus beau. J’avais été captivée par l’esthétique de l’aridité.

Ce n’est pas le trouble qui s’instaurait dans le pays qui me ferait reculer. J’avais en effet appris la démission du gouvernement libanais et connaissais les risques d’instabilité voire de chaos possible.  Mais à dire vrai, maintenant que je n’existais plus, ma vie m’importait peu. J’avais besoin de ce pays, il me le fallait.

Je voulais retourner dans la plaine de la Bekaa, refaire cette route depuis Beyrouth, cette route accidentée, encombrée, chaotique. Ce trajet durait une éternité, car compliqué par toute l’histoire du Liban ? Je voulais nager dans cet espace depuis Beyrouth vers l’Est, puis, faire bifurquer le chauffeur à Chtaura, en direction de Baalbek.

Car pour marquer ma liberté, il me fallait retourner là bas avec un homme, retrouver ce lieu qui m’avait ensorcelée, ces ruines qui se faisaient face, cet hôtel magique, cette ruine, ce service si discret et puis, cette chambre XXX, une des cinq chambres d’été au Liban.

Il fallait que cette chambre existe avec un homme. Je m’étais mise en tête de convaincre M.A d’y venir avec moi. Je savais, j’étais sûre que j’aurais alors la solitude du Palmyra pour moi toute seule ; La solitude du Palmyra n’existe que si elle se contredit.

Je savais qu’il le ferait pour moi.

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