Du côté de chez Swann

Depuis le début de ma vie d’adulte, je n’ai cessé de croiser les traces de Marcel Proust, par hasard, sans le savoir.

Aujourd’hui, les dessins de mes routes qui rencontrent celles de Marcel Proust deviennent si intenses, qu’il me faut les narrer, car je me suis sentie toujours très loin de cet écrivain, dont tout me sépare, je pensais. Et pourtant ….

*****

Et oui, cela a mal démarré avec cet auteur à l’écriture si dense, aux phrases interminables. Je n’ai jamais été capable d’aller au bout d’un de ses livres, que j’ai toujours vite abandonnés. Je n’aime pas les longueurs. J’ai besoin de mouvement, de vivacité pour rester concentrée. Ses descriptions trop précises, n’en finissant pas, tuent mon imagination, brisent ma liberté de penser. Je préfère les styles elliptiques, dépouillés, rythmés, qui laissent mon esprit vagabonder, réfléchir.

Je ne nie pas pour autant le talent de Proust. Mais il ne correspond pas à ce que je recherche en littérature.

*****

Et oui, milieu janvier, ma soeur me téléphone pour connaître mon adresse postale. A peine cinq minutes après la fin de notre échange, la sonnerie affectée à ses appels sonne à nouveau :

– Sais tu que tu habites là où Proust a vécu jusqu’à l’âge de trente ans ?

– Non, tu me l’apprends…. c’est étrange … Il n’y a aucune plaque sur le mur au dessus de l’imposant porche. Es-tu sûre ?

Ma soeur s’énerve un petit peu, ne me voyant pas convaincue.

– Je t’envoie un lien internet. Tu verras bien.

A la réception de son message et en quelques recherches, je constate les dires de ma soeur, Emmanuelle.  J’habite bien son immeuble. Enfin, l’appartement des Proust se situe dans le bâtiment cour – le mien, dans le bâtiment principal, mais donnant sur la cour -, en face du sien. J’aurais pu ainsi voir le petit Marcel jouer dans la cour, ou le voir évoluer adolescent et jeune adulte dans l’appartement de ses parents…

© Carole Darchy, 9 boulevard Malesherbes, 75008 Paris

*****

A l’automne,  C. m’a fait la surprise de m’emmener à Cabourg,  pour séjourner au Grand Hôtel, dans la chambre de Marcel Proust.  C. savait que j’adore les chambres d’hôtel.

La voiture confortable filait à toute allure sur cette autoroute de Normandie. Je ressentais un élan de liberté, de folie pure, à ses côtés. Je songeais à “un homme et une femme” dont la musique trottait dans ma tête.

La chambre de Proust au 4ème étage sous les toits a gardé un charme désuet. Elle n’est pas d’un grand confort mais que c’était agréable d’être lovée contre C, le regarder me lire des extraits “du côté de chez Swann” !  Si j’entendais le son doux et rauque de sa voix, je n’arrivais pas à l’écouter. Etre à “Balbec”, lieu homonyme de celui de mes retraites au Liban, dans ses bras, me comblait.

Nous avons déjeuné dans l’immense salle à manger. Nous nous sommes perdus dans les couloirs interminables, proustiens de l’hôtel. Nous aurons marché des kilomètres sur la promenade “Marcel Proust” en perdant nos regards vers la mer et en avalant la lumière, ce soleil si franc, lors de cet été indien.

Grand hôtel de Cabourg, novembre 2011

*****

Et puis, je songeais à Pierre, à nos échappées, nos séjours, nos vacances, dans les années 85-90, à la “petite barre”, tout près d’Illiers-Combray.

Nous parcourions la campagne, nagions dans l’étang non loin pour nous rafraîchir. Sur le chemin du retour, nous nous arrêtions dans un pré, sous un chêne. Pierre prenait alors tout son temps à réaliser des croquis, à dessiner mes seins, à esquisser mon corps, mes pommettes, mon visage. Il finissait toujours par se perdre sur le plat pays qu’est la plaine de mon ventre.

Nous étions allés visiter la maison de la tante Léonie. Bizarrement, il y régnait une odeur qui me rappelait celle de la maison où j’ai grandi. Une madeleine s’offrait à moi.

La visite de ce musée avait eu lieu la veille de notre rupture. Oui, j’étais sombre, introvertie le jour suivant. Pierre ne l’a pas supporté. Il m’a mise à la porte, m’exhortant à partir immédiatement. J’avais quitté la “petite barre” à la nuit tombée, en larmes, à pied, traversant les champs, me perdant. Au petit matin, j’ai pu attraper un train  pour Paris.

Le Musée de la Tante Léonie m’avait laissé un goût amer. Je réalisais quelques mois plus tard, que grâce à Proust, j’avais gagné en liberté, en maturité, car, enfin, Pierre ne me faisait plus souffrir. L’horizon s’était dégagé, pour partir vers d’autres voyages, d’autres découvertes.

*****

Vais-je finir par ouvrir, lire et finir un livre de Proust, je ne sais. Mais j’ai plutôt très envie d’entamer un livre sur l’auteur.

Je sais que Proust aura influé ma vie, m’aura accompagnée, comme une ombre, toujours présent et discret. Je le salue, lui fais un signe de la main, depuis mon domicile.

Je ne suis pas à la recherche du temps perdu, mais à la recherche du temps qu’il me reste, vivant résolument dans le futur.

Textes protégés par Copyright : 2010-2018 © Swimming in the Space

Cinq chambres d’été au Liban – R.Millet

Fil d’ariane : 

Alors que je cherchais l’édition originale des Exercices d’Admiration de Cioran, il aura fallu que je me rende dans cette librairie du Bld St Germain, en ce 18 septembre.

J’avais pourtant hésité à franchir la porte car il était indiqué que le magasin était fermé entre 13 et 14h. Il semblait réellement vide.

Ma montre indiquait 14H10, j’ai donc poussé la porte, et là, comme dans un film qui se déroulerait au ralenti, j’ai senti mon regard attiré, par un livre posé sur le coin de la table.

J’ai lentement tendu mon bras et posé mon doigt d’un geste assuré, sur le livre auquel je m’attendais le moins & qui donc m’a fait un plaisir immense : Cinq chambres d’été au Liban de Richard Millet, aux éditions Fata Morgana.

En arrêt, stupéfaite, je n’ai pu que murmurer à Michel-Ange qui discutait alors avec Marie-Ange : “c’est ce livre qui m’attend”.

Entourée de tant d’anges, je me suis demandée si j’étais au paradis ou dans la vraie vie.

Je n’ai ouvert que la dernière page du livre & y ai lu “vingt numérotés sur chiffon de la Bekaa”. Le livre portait le n°XV.

En lisant ce numéro par un double prisme, cet exemplaire ne pouvait que me mener, à la chambre 30, cette chambre de la plaine de la Bekaa, que j’avais habitée : cette ruine, face aux ruines.

Michel-Ange me prit le livre des mains et dit alors : “je vous fais bien sûr un paquet cadeau”.

Je ne pouvais qu’opiner.

Ce livre serait un prolongement, un follow-up, une fin et suite à mon séjour à Baalbek.

Ce voyage qui m’a guidée vers la Syrie & le Liban, m’a procuré du plaisir et pas seulement du rêve.

J’ai été heureuse de découvrir ces pays qu’il me fallait, car je savais que j’y trouverais de la plénitude.

Ma surprise est que la plénitude que j’y ai trouvée n’a pas été “dans la moyenne”, mais “hors norme”, sans mesure.

Devant la platitude des échanges sortant de la bouche de ces deux anges, je revenais à la réalité et quittais la librairie.

J’ai ouvert le livre au jardin des Tuileries, devant mon champ de lavande.

Enfin, j’ai cherché les cinq chambres. Les feuilles étaient pliées, pas encore découpées. Je n’ai pas trouvé tout de suite celle que je cherchais. Deux lieux mentionnés me transportaient déjà : Tyr, Jezzine, … ; mais je ne trouvais pas ma chambre 30 de l’hôtel Palmyra à Baalbek. Et j’étais sûre pourtant, qu’obligatoirement, elle figurait dans le livre. Il ne pouvait en être autrement.

Je ne l’ai trouvée qu’en rentrant chez moi.

J’ai délicatement déplié les feuilles.

J’ai lu ces quelques pages, comme j’aurais lu une carte géographique, une carte marine, un territoire.

Je recherchais dans les mots : les reliefs, les accidents, les couleurs, la texture des différentes matières, l’ombre et la lumière, toutes les lumières, l’obscurité, les ombres, de chaque moment du jour, jour après jour, les odeurs, les bruits, le silence, le vide, ses hôtes passés et à venir, l’absence, la présence, la clé à deux faces, les deux dessins de Cocteau.

Et, j’avoue, après avoir lu le texte, que je me suis demandée, si Richard Millet l’avait vraiment habitée. Au mieux, y-a-t-il passé la tête ou jeté un oeil ?

Ce n’était pas la chambre que j’avais habitée, que j’avais aimée, sans pouvoir y aimer un homme. Ma chambre 30 était celle de la présence de l’absence.

Pourquoi chercher quelque chose, vouloir trouver ce que j’ai vécu, de manière unique, dans un livre ?

Mes chambres d’été au Liban, ces ruines que j’avais habitées, à Bcharré, Beyrouth, Byblos, Baalbek ne pouvaient être que “différence”.

Je rêve de retrouver la vallée de la Qadisha, la plaine de la Bekaa, de retourner dans mes chambres de Bcharré & de Baalbek.

*****

Il y a plus de cinq chambres dans ce livre. Celle qui m’a peut-être le plus émue, est la dernière, celle où l’éternité nous attend tous, que nous soyons au Liban ou ailleurs, quelle que soit la saison, été, hiver…

Textes protégés par Copyright : 2010-2018 © Swimming in the Space

Liban – Passage au Livre

Le site de Baalbek et ses ruines s’imposaient à mes yeux comme le lieu idéal et choisi, pour passer à ce livre ; lire un livre, là même où il a été pensé, écrit.

Le voyage était à tracer, à inventer, en me perdant dans l’espace et en ralentissant le temps.

Ce fut le voyage aux origines de l’écriture :

  • Des tablettes à la table
  • De la presse au livre
  • Des blocs au bloc

Je lis à ma manière le lieu original, le Palmyra déserté, les couloirs du service, le champ de ruines.

Les six colonnes du temple de Jupiter sont bien là et depuis la terrasse, je n’en vois que cinq, puisque le peuplier masque la sixième à droite.

IMG_1631

Temple de Jupiter – 30 août 2010 – Baalbek, Liban – Photo Carole DARCHY – Reproduction interdite

Tout est en place, tout est en ordre. Le moment est venu, pour que dans la solitude qui m’accompagne, j’entame un nouveau voyage, je tourne enfin la couverture du livre et entre dans la matière.

*****

Je n’avais pas cherché à imaginer le Palmyra, la chambre 30 ; je les ai découverts et “habités”.

Instinctivement, j’ai baissé la voix lorsque j’ai poussé la porte du Palmyra, exactement comme lorsque je rentre dans une église vide ou contemple un tableau, un paysage qui me fascinent.

J’ai tout de suite aimé le charme suranné de la chambre 30, ses murs dépouillés, ses hauts plafonds et ses deux grandes fenêtres, avec les persiennes vertes et ses moustiquaires.

IMG_1682

Hôtel Palmyra – 30 août 2010 – Baalbek, Liban – Photo Carole DARCHY – Reproduction interdite

 

Sa sobriété, ses hôtes illustres, les dessins de Cocteau, lui confèrent indéniablement de l’élégance, voire un caractère aristocratique.

Le bruit persistant de la route ne m’a pas dérangée. J’en ai fait abstraction.

J’ai adoré le gros ventilateur apporté par le service pour me rafraîchir, alors que je trouvais la température idéale. Il ne servait à rien. Cela tombait bien, puisque l’électricité était sans cesse coupée, comme toujours au Liban.

J’ai apprécié l’attention de ses deux serviteurs. Je n’arrivais pas à les distinguer l’un de l’autre, si ce n’est par les deux mots que prononçait l’un : « Avec plaisir ». Ces deux mots ponctuaient chaque réponse à mes demandes. L’autre serviteur restait silencieux.

Mon thé était apporté à l’heure, sur la terrasse ou dans le salon ; je n’entendais même pas le service arriver, tant il était discret. J’étais dans ce livre, avec comme paysage, le temple de Jupiter et comme ligne d’horizon, le mont Liban.

IMG_1642

Temple de Jupiter – 30 août 2010 – Baalbek, Liban – Photo Carole DARCHY – Reproduction interdite

J’ai aimé les petits déjeuners dans la salle à manger si sombre. Si toutes les tables étaient dressées, seule une à droite près de la fenêtre, proche de la porte du service était prête à m’accueillir.
Ces deux petits dé-jeuners (ces break-fast) ont été mes seuls repas durant tout mon voyage.

Je n’ai rien pu avaler d’autre, tant j’étais hantée par l’odeur de mouton. J’avais vu & senti la chair se décomposer au plus haut du soleil, dans les souks de Damas et d’Alep. Ces minutes dans ces ruelles auront duré une éternité et ces quelques mètres, un marathon. J’avais alors décidé de me nourrir de thé & de sucre.

Je n’ai jamais ressenti la faim ; je suppose que la taille de mon estomac s’est naturellement ajustée au minimum.

J’ai tout de même senti mon ventre se creuser, prenant la forme concave d’une cuillère à soupe & ai vite vu poindre, se dessiner les os de mes hanches ; mes pommettes devenaient également encore plus saillantes, mon visage émacié.

Dans cette aridité, cette errance syrienne, je me sentais aérienne. J’avais surpassé le ramadan et n’entendais plus le muezzin la nuit. J’étais dans un cocon, presqu’en extase.

Mais revenons au Liban, …à la multiplication des pains !

Lors de mon second petit-déjeuner au Palmyra, le nombre de galettes de pain avait plus que doublé -j’avais tout dévoré la veille-, sans avoir pu toucher aux olives, à la confiture d’abricot & à l’assiette de labneh.

Au bout d’un quart d’heure, le service apportait ma seconde théière, avec des galettes supplémentaires. J’ai tout englouti, tant j’étais affamée.

Et c’est vraiment le seul endroit au monde, excepté au Ryokan Tawaraya[1] à Kyoto où j’ai ressenti ce service si étrange, si parfait, si discret. C’est aussi dans cette auberge absolument unique où je m’installais souvent pour une semaine, et où je n’aurai jamais, pas une seule fois, croisé un seul hôte, exactement comme au Palmyra.

La nuit, je déambulais dans les couloirs du Palmyra, ce qui m’a valu de terminer la 1ère nuit sur le canapé du salon, la clenche de la chambre 30 étant restée dans mes mains. J’abandonnais vite la lutte avec cette porte, dans l’obscurité et m’endormais bercée par l’air de la terrasse.

Si je n’avais pas imaginé le Palmyra, la chambre 30, je m’attendais encore moins, à ressentir la présence de ce livre. A mon étonnement, ce livre était partout, dans le silence de ces ruines. C’était comme si la solitude du Palmyra, de ces ruines ne pouvait exister sans lui.

Plongée dans ce livre, j’étais retournée, renversée dans un espace où, les deux ruines et ma personne, étaient indissociables ; Tout cela ne formait qu’un seul bloc.

Site de Baalbek – 30 août 2010 –  Liban – Photo Carole DARCHY – Reproduction interdite

Si le temps avait ralenti en Syrie, il s’est littéralement arrêté au Liban.


La magie du Palmyra provient de la sensation étrange “d’habiter” ce lieu, et cette chambre, la meilleure qui soit, dans cette maison désertée, sans hôte et en ruine, regardant les ruines de Baalbek, et donc d’avoir l’impression de posséder l’hôtel en entier. La retraite, l’ascèse y sont absolues et le repos parfait. Je faisais corps avec l’hôtel, sa vacuité.

En quittant la chambre 30 et le Palmyra en ruines, je mesurais en silence leur fragilité, ne sachant comment les sauver, craignant que l’hôtel et la chambre ne disparaissent, ne soient engloutis après mon départ, redoutant que l’hôtel quitte cette intemporalité, ne soit rénové, ce qui lui ôterait son charme, son délice, son service et ferait disparaître mon désir d’y retourner et de m’y retourner avec un homme.

[1] J’avais découvert le bloc notes de ma femme de chambre Kazu, où elle consignait toutes mes préférences, mes habitudes.

Comme si je devais ne plus à avoir à penser à toutes ces contraintes, Kazu existait à travers moi, organisait le trop plein de ma vie réelle, matérielle, se substituait à moi, pour instaurer cette vacuité, & faciliter le flux de ma pensée, dans mon monde.

Textes protégés par Copyright : 2010-2018 © Swimming in the Space

Liban – Revoir Beyrouth et Baalbek

Après avoir rêvé de cette plaine,  de ce territoire,  de cet aller sans retour, j’avais fait refaire mon passeport qui allait expirer mi juin, car je n’avais qu’une seule idée en tête : aller à nouveau au Liban, revoir Beyrouth.

J’avais eu la chance de découvrir ce pays dans des conditions plus que privilégiées. J’avais eu les plus belles introductions, j’en avais côtoyé les êtres les plus fins. Il m’avait fait découvrir ce qu’il y avait de plus beau. J’avais été captivée par l’esthétique de l’aridité.

Ce n’est pas le trouble qui s’instaurait dans le pays qui me ferait reculer. J’avais en effet appris la démission du gouvernement libanais et connaissais les risques d’instabilité voire de chaos possible.  Mais à dire vrai, maintenant que je n’existais plus, ma vie m’importait peu. J’avais besoin de ce pays, il me le fallait.

Je voulais retourner dans la plaine de la Bekaa, refaire cette route depuis Beyrouth, cette route accidentée, encombrée, chaotique. Ce trajet durait une éternité, car compliqué par toute l’histoire du Liban ? Je voulais nager dans cet espace depuis Beyrouth vers l’Est, puis, faire bifurquer le chauffeur à Chtaura, en direction de Baalbek.

Car pour marquer ma liberté, il me fallait retourner là bas avec un homme, retrouver ce lieu qui m’avait ensorcelée, ces ruines qui se faisaient face, cet hôtel magique, cette ruine, ce service si discret et puis, cette chambre XXX, une des cinq chambres d’été au Liban.

Il fallait que cette chambre existe avec un homme. Je m’étais mise en tête de convaincre M.A d’y venir avec moi. Je savais, j’étais sûre que j’aurais alors la solitude du Palmyra pour moi toute seule ; La solitude du Palmyra n’existe que si elle se contredit.

Je savais qu’il le ferait pour moi.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space