Souvenirs de Laqlouq : Le taboulé de Thérèse

Je tournais sur moi-même, comme une enfant. Comment imaginer la vie devant le paysage qui s’offrait à moi ? Des pierres blanchies, chauffées par le soleil ; quelques points de verdures, des ronces, des oliviers, çà et là. Le Mont-Liban érodé par les amplitudes thermiques, la fonte des neiges, le vent glacé ou alors chaud, mais désertique quoi qu’il en soit ! Laqlouq-liban-paysage lunaire-swimminginthespace-août 2012

*****

A 7 heures du matin, j’accompagne Thérèse au potager, dans ce coin vert, près de la source de vie: une oasis de verdure dans cette aridité. La lumière fait que les couleurs sont sublimées, la relative tiédeur exhale le parfum des herbes aromatiques ! Elle est fière et toute heureuse de me le faire visiter : Avec son accent libanais si spécial, qui roule les r et avale les a, elle me livre le secret de fabrication de son taboulé !

Source-liban-montagnes

Nous cueillons une cinquantaine de branches de persil plat. il faut choisir les plus belles branches, car le persil représente les trois quarts des ingrédients. Thérèse se débarrasse sur place des tiges, pour ne garder que les plus belles feuilles. Puis elle cueille la menthe fraîche, une bonne vingtaine de feuilles.

A l’ombre d’un vieux mur en pierres, grimpent les plans de tomates : deux grosses tomates rouge sombre, recouvertes encore d’un voile de rosée, sont déposées dans le panier. Une petite dizaine d’oignons blancs, tout frais, magnifient la recette de Thérèse. Ils représentent sa touche personnelle en quelque sorte.

Thérèse, qui a un visage taillé à la serpe, me regarde d’un air malicieux : au travail maintenant …

Monastère de la Nativité - Laqlouq- swimminginthespace

*****

Nous revenons à la cuisine, pour couper en fines lamelles et en dés, le fruit de la cueillette. Un peu hors du temps, ce labeur me semble durer une éternité. Quand il s’agit de travailler manuellement, je suis obligée de m’appliquer, d’aller tout doucement tant je suis maladroite. J’envie la dextérité de Thérèse à manier les couteaux affûtés et à faire de tous ces légumes un parterre de dentelles ! Le persil, la menthe, les oignons et tomates, taillés si fins, et avec tant d’amour, sont paradoxalement réduits idéalement pour développer un maximum de saveurs.

Pendant que je m’efforce de découper, Thérèse est partie dans l’arrière cuisine. Elle revient déposer sur la table vert persil, trois gros citrons, et un bol d’eau où une poignée de blé concassé s’attendrit.

Un gros saladier ancien, attend les ingrédients : le blé est déposé au fond, puis les herbes vertes, les oignons qui m’ont fait pleurer et enfin les tomates en dés… Thérèse saisit une cuillère à soupe qui l’aide le plus efficacement possible, c’est incroyable,  à presser les citrons bien juteux coupés en deux. Le jus récolté est harmonieusement versé sur le taboulé. Le saladier est mis au réfrigérateur. Et l’électricité n’était pas coupée, pour une fois. A 12h, alors que l’angélus sonne, Thérèse sort le saladier. La table est dressée pour les quatre convives. Un filet d’huile d’olives de la maison est versé juste avant de mélanger le taboulé. Quel délicieux souvenir que le taboulé de Thérèse !

Textes protégés et images protégées par Copyright : 2010-2018 © Carole Darchy

Médée

La tragédie avait marqué le tout début de l’été. Retirée dans ce monastère, au coeur des montagnes libanaises, je méditais non des textes sacrés, mais Médée d’Euripide.

Je lisais en parallèle, l’horizon du Mont Liban, et les vers tragiques d’Euripide. Je rapprochais ces deux histoires, et puis la nôtre. L’aridité du paysage qui se dessinait alors devant mes yeux, relevait de l’esthétique. Oui, il invoquait, de manière synthétique et pourtant intense, la pureté des plus belles gemmes, la virginité d’un monde ancien et révolu. J’avais devant moi un triptyque totalement, tragiquement, absolument parfait.

Isabelle Huppert, Médée, Euripide

Je tournais la dernière page de la pièce, j’éteins la petite lampe de chevet. La voûte céleste m’offre un ballet d’étoiles filantes. Impossible de m’endormir avec ce grand point d’interrogation qui avait jailli de ce livre. Ce qui me tourmentait, me taraudait, m’envahissait telle une sournoise inquiétude, anxiété, était l’effroi. Je n’osais ouvrir la bouche, de peur de crier, d’hurler ma douleur. Mon corps tout entier se convulsait de souffrance. Tout cela dura jusqu’au petit matin, jusqu’à ce moment où, entre chiens et loups, je saisis mon moleskine et écrivis :

“Pour terminer notre histoire, Il a su trouver, comme Médée, ce qui me ferait le plus mal au monde. Qu’est-ce qui aurait pu le faire souffrir ? Qu’est ce qui avait grâce à ses yeux ? ses amis ? non ; ses proches ? non ; ses parents ? non ; son épouse ? non ; alors, le fruit de sa chair, ses deux enfants ? non. Et c’est bien ce NON que j’écrivais doucement, en appuyant fort sur mon crayon, qui me faisait hurler intérieurement. Il s’aimait davantage que ses propres enfants.  Seuls, lui et sa place, comptaient. Cette place, la place des pensées,  ressemblait à la Place de l’Enfer. C’était bien la perte de la Place et uniquement cela, qui aurait pu le précipiter dans l’abîme.”

Loin d’être Médée, je n’ai jamais cherché à faire du mal, puisque je ne suis personne, puisque je ne suis que néant. Mais, je savais que j’avais raison et cela m’effrayait.

Textes protégés par Copyright : 2010-2012 © Swimming in the Space

Syrie – Dead cities, villes mortes – Sergilla

Dans mon errance syrienne, je voulais découvrir ces “dead cities”, ces villes mortes, dont personne n’a jamais compris pourquoi elles avaient été abandonnées.

*****

Nous devions être vers le 20 août, en plein été. Au plus haut du soleil, il faisait près de 45 degrés Celsius.

Cela ne m’avait pas découragée d’aller là où il fait encore plus chaud. Non, bien au contraire, je me disais que personne, oui, personne n’aurait pareille idée. J’avais raison.

Il nous avait fallu bien plus d’une heure, depuis Alep, pour rejoindre Sergilla, cet endroit perdu pour l’éternité.

Le chauffeur de taxi ne savait pas y aller, après avoir quitté l’autoroute …

Qui pouvait bien passer ses journées à Sergilla ou dans les environs désertiques, pourquoi  se promener sur cette route ?

Il n’y avait personne pour donner un renseignement !

Il n’y avait qu’une dérangée, venue de Paris, France (et non Paris, Texas), pour aller passer une journée entière à Sergilla.

La petite route traçait un trait franc, bleu goudron, qui ne pouvait que détoner, au milieu de ce gris des pierres et du jaune des herbes, grillées par le soleil.

Ce gris bleu contrastait avec le gris pierre et le bleu du ciel….. Encore un triptyque !

Mon chauffeur Abdou, n’était pas contrariant. Il savait qu’il gagnerait bien sa journée.

Il écoutait toute la journée, cette même musique lancinante, comme si je n’existais pas, comme s’il était seul au monde.

Le rythme me semblait toujours le même. Malgré cela, impossible de m’assoupir, tant le volume était fort et Abdou, qui parlait, soi-disant anglais, n’en maîtrisait que cinq mots ou onomatopées : Good, Ok,  No, Money et Stop !

Mon vocabulaire arabe était autant étoffé !

J’avais bien essayé de lui demander de baisser le volume, de l’autoradio qui hurlait.

J’avais tenté un “stop” en mettant mes mains sur mes oreilles….

Mais, Abdou n’a pas vraiment réagi comme je m’y attendais : Abdou avait alors freiné brusquement, fier d’arrêter sa voiture aussi promptement et regardait, avec un large sourire, content de son efficacité, mon appareil photo !

“Stop” signifiait “photo”. Mon vocabulaire gagnait certes en précision, mais pas en volume, contrairement à la musique syrienne.

L’avantage était, que je n’avais pas à faire la conversation.

Je voyageais dans une langue que je ne comprenais pas, une musique monotone. Mon voyage était aride comme le paysage. L’aridité appelle le silence.

Je décidais de faire abstraction de cette musique, de l’oublier, de devenir sourde, en quelque sorte. Mes oreilles dormaient, mes yeux vivaient à mille à l’heure.

Je pouvais admirer le paysage, m’en enivrer.

Je ne me lassais pas de cette aridité syrienne !

*****

De Sergilla, il ne restait que des vestiges, des murs de pierres, abandonnés, au milieu de champs de pierres.

Le paysage qui s’étendait à perte de vue était d’une aridité somptueuse, relevant davantage de l’esthétique que de l’austérité.

De rares champs d’oliviers ponctuaient les douces collines et les champs de pierres.

Cette terre brune, a une couleur unique, spéciale, syrienne, “sergillaine” que je saurais désormais reconnaître parmi une déclinaison de mille bruns !

Des chardons et des ronces fleurissaient parmi ces pierres mais leur couleur n’arrivait pas à exister. Des herbes brûlées, séchées bruissaient avec le léger vent.

Quelques points verts surgissaient par endroits : des figuiers assoiffés dont les feuilles se tordaient, se crispaient, par instinct de survie, pour rétrécir la surface exposée au soleil, et ainsi économiser l’eau, la retenir, l’emprisonner…

La couleur qui dominait était celle de la pierre et la couleur de la pierre variait selon la lumière et la position du soleil, l’angle de ses rayons. La plupart du temps, la couleur en était grise, gris blanchi. Le matin, le soir, ce gris se dorait légèrement pour aller jusqu’à rougir, lorsque l’astre plongeait juste avant de disparaître.

*****

Abdou était resté toute la journée à parler avec le gardien de moutons, qui veillait aussi sur Sergilla. Vendeur de tickets pour accéder au site, il était le maître des lieux, en quelque sorte et s’appliquait dans son labeur.

Un toit en tôle et 4 bouts de bois, en guise de piliers, abritaient un “café” … ou plutôt, un frigo avec de l’eau fraîche, un réchaud pour le café et deux tables, quelques tabourets…. L’essentiel !

En plus du ticket, il m’avait fourni un petit dépliant qui m’avait expliqué l’exploitation de la matière première de Sergilla : la pierre pour bâtir la ville, et ses chambres éternelles, les caveaux géants, qui se situaient à l’entrée du site.

Le papier détaillait également, comment les habitants, collectaient l’eau de pluie et avaient créé des citernes, tout un aqueduc sous-terrain qui venait alimenter des thermes ! Jamais je n’aurais pu soupçonner leur existence, sans ce support papier.

*****

J’étais partie à la découverte de Sergilla, où j’avais déambulé, médité et rêvé toute la journée.

Je marchais sur les sentiers, m’en éloignais, pour gagner les champs de pierres, me plonger dans les champs d’écriture. Les chardons assoiffés, eux aussi, écorchaient mes pieds et ponctionnaient le sang de mes éraflures. Quelle idée de venir en nus-pieds.

Je bifurquais  alors pour visiter une maison, puis la boulangerie dont il ne restait qu’un four à pain,  pour arriver, par hasard aux fameuses thermes.

Je m’asseyais à l’ombre d’une maison d’un notable, puis, je fixais l’horizon, où mon regard se vidait, où mes yeux se perdaient.

J’étais seule…, dans la solitude, le désert,…

Je n’avais pas croisé un seul touriste, à mon plus grand bonheur !

J’avais ce sentiment profond et étrange d’être à la quête de ce monde depuis longtemps, d’avoir atteint un “milieu” qui semblait hostile aux autres, mais, dont je me délectais : l’aridité !

*****

Devant tant de beauté et si peu de matière, j’avais sorti mon moleskine puis avais longuement écrit, installée, sur un bloc de pierre dont j’avais fait ma table des matières, ma table d’écriture. Je n’avais mangé aucun aliment, en plein ramadan, et avec cette chaleur : je n’avais pas faim ; je me rassasiais du minimum, mais du plus beau : ce paysage lunaire !

J’étais restée toute la journée à Sergilla. J’ai attendu que le soleil disparaisse, pour me lever et faire signe à Abdou.

*****

Cette visite initiatique m’a laissé un souvenir d’apaisement, de sérénité et de plénitude.

Sergilla était prometteuse, pour la suite de mon errance, de mon voyage, et n’était qu’une première étape vers le sommet de l’aridité.

L’aridité libanaise se révélerait encore plus belle, plus pure, plus absolue, que l’aridité syrienne.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space