Côte Amalfitaine – Ravello – Terrasse de l’infini

Il y a peu d’endroits au monde – ils se comptent sur les doigts d’une main- où mourir ne me ferait pas peur, où même, j’aimerais quitter cette terre à cet endroit précis, tant la beauté du paysage m’envoûte et tant l’homme qui m’y accompagne me fait rêver.

La terrasse de l’Infini, qui se situe à Ravello, petit village dans les montagnes de la côte amalfitaine fait partie de ces endroits.

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009

Le village de Ravello est hors du temps, semble suspendu, en apesanteur. Le temps n’y est plus chronologique ; il semble arrêté.

Parsemé de venelles et de rues étroites où se mêlent les odeurs de jasmin, citronniers, potagers, cyprès, pins parasols…, ce fut au XIXème et XXème siècle, un refuge, un paradis pour les artistes.

Logée au rebord d’un promontoire, la terrasse de l’Infini est à flanc de falaise. Elle donne dans le vide. Le temps y est littéralement arrêté. Avec cet accident du temps, et de la géographie, devant cette éternité que nous vivions, tout semblait possible. Qu’importe, ce qui pouvait arriver.

Et, comme si nous avions pensé la même chose, il avait pris ma main, et m’avait soufflé dans l’oreille, qu’il avait envie que nous nous jetions dans le vide, pour plonger dans le bleu de la méditerranée. Je lui suggérais que nous nous statufions et que nos deux bustes reposent au bord du vide pour l’éternité. Il avait choisi cela.

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009

Située au fond d’un parc de l’hôtel “Villa Cimbrone”, la terrasse peut se visiter facilement, en journée, mais il sera difficile de l’avoir pour vous tout seul.

Pour l’avoir à soi, pour qu’elle soit toute à vous, unique, magique, il faut arriver à 8H30, au portail de l’hôtel. Dites que vous souhaitez prendre un petit déjeuner.

Vous pourrez alors déguster un délicieux petit déjeuner copieux dans un cadre idyllique, et de surcroît, avoir le parc pour vous.

Mais rejoignons la terrasse de l’infini, pour l’avoir encore, une éternité pour nous.

© Photo Carole DARCHY – Vue depuis la Terrasse de l’infini, Ravello, reproduction interdite – Août 2009 

J’y suis retournée éternellement, tous les ans. Le retour y est éternel. L’éternité y est tellement prégnante.

A chaque fois que je me promène sur cette terrasse, je reconnais son buste, son visage qui lui ressemble si parfaitement et je médite sur la découpe sublime que fait son ombre sur le sol de la terrasse.

Exactement comme pour le plongeoir des piscines de David Hockney, ou bien la découpe de l’escalier de la Villa Malaparte, je ne me lasse pas de regarder évoluer cette ombre, sa découpe parfaite, tout au long de la journée !

Lui seul savait et comprenait à quel point les escaliers de la Villa Malaparte, les statues de la terrasse de l’infini, l’ombre des plongeoirs des piscines de David Hockney me transportent, me font rêver, nourrissent à l’infini, comme une boucle,  mon imaginaire érotique ;

car devant tant de beauté, l’espace temps est aboli, en ce point.

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Bleu Piscine – Google Earth

Vues du ciel

Il paraît que les piscines sont les points qui se repèrent le plus facilement depuis  Google Earth. Je ne parlerai pas de surveillance, de permis de construire pour ces piscines, qui fait de Google Earth un outil particulièrement utile et intrusif !

Non, ce sont les piscines bleues que j’ai croisées dans mes voyages réels ou imaginaires que je recherche, sur Google Earth.

Ces images appartiennent à tout le monde et font partie en parallèle de notre géographie intime. C’est un peu le paradoxe de Google Earth.

Tous ces lieux sont photographiés dans un temps, à un moment où je n’y étais peut-être pas allée encore. Les plages géographiques s’y succèdent de manière parfois incongrues ; nous passons d’une tranche photographiée en été à une prise en hiver…

Est ce que la photo de la piscine que je vais trouver, est postérieure, antérieure à mon passage ?

Comme j’aime les contrées isolées, le bout du monde, je me transporte via Google Earth là où j’aimerais me rendre, là où je me suis rendue, dans les piscines où j’ai nagé, dans les lieux où j’ai aimé,  pour en découvrir ou redécouvrir les côtes, les reliefs ou des détails.

L’idée de tour du monde me transporte comme un aller-simple ! J’aime penser aux pérégrinations, aux voies imprévues, au bout du monde, à l’autre côté de la terre.

Peu importe la grande boucle, d’où on vient & où ces détours mènent, c’est la manière singulière & personnelle de se rendre, la façon dont le voyage se construit qui importent.

Mais souvent, la zone où je me suis rendue (mon corps et mon voyage) et où je voudrais me rendre, n’est pas couverte par Google Earth, ou alors, avec un niveau de granularité bien moindre qu’ailleurs ….

Est-ce cela le bout du monde ? Ne pas exister sur Google Earth ? Ne pas retrouver la piscine de l’hôtel où nous nous sommes aimés ? Ne pas retrouver une piscine de David Hockney ? 

Et pourquoi Google Earth nous offre une vue du ciel, cet infini, cet espace en expansion, le ciel vu de la terre et non plus la terre vue du ciel. L’autre face du miroir, en quelque sorte.

Cette planète nous paraît si ronde & minuscule, tel un nombril, qu’il faut nous offrir une autre perspective, nous délivrer de l’attraction terrestre, nous sauver de notre égocentrisme ?

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Stromboli – terra di Dio

Tous les ans, en août, je m’échappe de ma vie à Paris, qui va à mille à l’heure, prend un avion pour Naples. Après avoir atterri en fin d’après midi, attrapé un taxi, qui va me conduire, en moins de vingt minutes, au port, je saute dans le ferry de nuit, qui sillonne les îles éoliennes, pour me rendre à l’ile de Stromboli, rejoindre un autre espace temps. J’ai ce sentiment profond d’atteindre un “milieu” qui est hostile aux autres, mais, dont je me délecte : l’aridité !

Je dors à poings fermés jusqu’à ce que le veilleur de nuit me réveille peu avant l’arrivée à Stromboli avant l’aube, à la toute première escale. Dans l’obscurité, puis la lumière du petit matin, je distingue la silhouette épurée, celle du cône parfait du volcan. Il fait frais à 5h30 ; l’expresso et le croissant italien me font du bien. Des gens dorment à même le sol des coursives. Le volcan est calme ; j’arrive à entendre tout juste une petite explosion ou deux, et apercevoir le rougeoiement de la lave sur la “Sciara del fuoco” avec son panache de fumée, rendu rose par le soleil qui se lève. Je me retrouve seule sur le port. Les cafés trattoria sont encore fermés. Le village s’étire le long du port et des plages de sable noir.

Je monte doucement sur la place du village, en longeant les ruelles étroites parsemées de maisons de pêcheurs. Après la place du village je continue la rue principale pour enfin arriver à cette pension modeste mais magique, là où ma chambre m’attend. C’est là, dans cette minuscule maison rose où ont vécu Ingrid Bergman et Roberto Rossellini durant le tournage du film  « Stromboli, terra di Dio » que je me retire du monde, pour ralentir le temps, l’abolir.

Au plus haut du soleil, je suis dans le jardin et fais glisser le sable si noir, si fin entre mes mains ; ce sable noir,  provenant des entrailles de la terre, envahit tout, me trouble et déclenche ma folie douce. Des voix m’appellent, m’attirent au fond du jardin. Je voyage dans une langue inconnue. Je me dirige tout au bout de cette parcelle qui s’étire. Des chardons et des ronces fleurissent sur les murs de chaque côté, mais leur couleur n’arrive pas à exister. Des herbes brûlées, séchées bruissent avec le léger vent. Un figuier assoiffé apporte un peu d’ombre.  Ses feuilles se tordent, se crispent, par instinct de survie, pour rétrécir la surface exposée au soleil, et ainsi économiser l’eau, la retenir, l’emprisonner.

Les voix proviennent du chemin en contrebas. Je penche mon corps au dessus du parapet :

Une ruelle, bordée de murs, qui mènent vers une maison de pêcheurs aux murs blanchis à la chaux.

La clarté et l’ovale régulier du visage de Karen, ainsi que le haut de son buste semblent tout proche, à portée de main. Elle tient peu de place, mais sa beauté volcanique envahit l’espace, explose, est magnifiée par son naturel. Elle porte un pull ras du cou blanc duquel dépasse le col aplati d’un chemisier blanc. Ton sur ton. Sans fard, sans apprêt, seuls ses cheveux sont coiffés en arrière, simplement et découvrent ses oreilles, son cou.  Elle détourne le regard, baisse les paupières. Elle refuse sa condition de prisonnière, et ne voit comment s’en sortir.

Quel contraste avec les silhouettes floues de ces trois femmes en noir, qui sont derrière elle.  Je distingue leurs joues creusées par les sacrifices, mais vois avant tout du noir de la tête au pied. Foulard noir, robes noires, collants noirs chaussures noires. Noirs comme le sable, comme le volcan, comme une soutane. Seule une porte un sac blanc. Elles sont arrêtées et regardent Karen, de dos. Ces trois femmes dégagent un instinct d’animal. Elles n’ont rien d’humain. Le regard qu’elles portent sur Karen, est chargé de méfiance, d’incompréhension.  Leur vie est marquée par le temps du volcan, qui va lentement. Elles ne font qu’un, avec cette terre âpre, austère, faite de si peu. Elles sont résignées, vivent de l’essentiel, du strict nécessaire, avec parcimonie.

L’incommunicabilité, le rejet sont entiers entre Karen- Ingrid Bergman- et ces trois autochtones.

Allais-je vivre un enfer comme le vit Ingrid Bergman dans Stromboli ?

Non bien sûr car mon séjour est borné dans le temps. Il m’aurait été difficile de vivre dans un espace vital aussi limité plus longtemps. Moi, je viens avec mes carnets et mes livres, m’isoler volontairement. J’adore la lenteur, l’isolement de cette île (Je note d’ailleurs que le mot « île » se dit « isola » en italien). J’aime la lenteur de ce film à l’image de la lenteur du mode de vie des gens. J’aime la lenteur des prises de vue du volcan où Rossellini nous montre cette terre noire, des fumerolles et des rochers, ponctuées par quelques apparitions d’Ingrid Bergman tentant de fuir, s’en remettant à Dieu !. J’ai été captivée par ce volcan, j’ai aimé me rapprocher de son cône, le grimper de nuit, parcourir ces paysages lunaires avec les guides du village, sentir l’odeur de soufre, voir ces jaillissements de lave. C’était tout le contraire de ce que vivait Ingrid Bergman dans ce film : l’enfermement, la prison, l’anéantissement de sa personne, le fossé chaque jour de plus en plus grand qui la sépare de son mari, des habitants de cette île.

Mais sans ces voyages à Stromboli, jamais je n’aurais approché le film de si près ; à moins que ce ne soit le film de Rossellini qui m’ait permis d’apprécier l’austérité, l’aridité la vie en noir et blanc de cette île.

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Signes du pied

Un dimanche, au début de ce mois d’octobre, j’étais au jardin des Tuileries, installée dans mon coin habituel, face à ce champ de lavande, avec comme perspective, au loin,  les immeubles du quai Anatole France. En faisant abstraction de ces immeubles, en fermant les yeux, j’aurais pu me croire en Italie, dans le sud. Ce parterre de pieds de lavande exhalait un parfum doux, sans doute un peu plus présent qu’à l’habitude, à cause de la pluie du matin, et à la chaleur de ce début d’après midi.

Même si personne ne pouvait me voir, j’avais mis mes lunettes de soleil en écaille, car mes larmes se répandaient, coulaient à  flots. C’était la grande inondation.

J’étais dans une solitude totale, un désarroi profond, car je ne voyais comment sortir de mon enfer. J’avais semé des mots, en espérant les voir grandir, en attendant des plis en retour, un reply. Il ne me répondait pas, il m’ignorait royalement. Je savais que je n’aurais rien de lui.

Le déplaisir via ces larmes me quittait.  Je me sentais au bord du gouffre. Dans ma folie, j’avais envie de partir, de tout quitter.

Malgré un beau ciel orageux, la luminosité était importante, sans doute à cause de ces espaces dégagés.

Soudain, j’entends quelqu’un qui s’approche derrière moi, avec une bicyclette. Se confondant en excuses, il me dit : “je voulais juste vous dire que vous êtes jolie”.

C’était la première fois de ma vie qu’un homme me disait cela, avec un soupçon de sincérité.

Déjà en piteux état, cette phrase m’a ébranlée un peu plus. Mon désespoir était tel, que j’ai opiné lorsqu’il m’a demandé s’il pouvait s’asseoir près de moi quelques instants.

Il  a vite compris qu’il me fallait du silence, pour que je puisse tolérer sa présence ; il m’avait demandé de retirer mes lunettes. J’avais obtempéré. Il avait lu la tristesse dans mes yeux verts.

Il a délicatement enlevé mes nus-pieds.

Nus pieds, sandales sur l’infinitésimale terrasse de l’infini 

Il a caressé mes pieds comme jamais aucun homme n’avait fait. Je ne disais rien.

Il a mis mon gros orteil dans sa bouche et le suçait. Mes pieds avaient selon lui, une forme parfaite.

J’étais stupéfaite ;  jamais un homme n’avait commenté mes pieds de la sorte.

C’était la première personne au monde à faire exister mes pieds.

Il avait pris tout son temps pour explorer la géographie de mes deux pieds : la courbe parfaite que dessinaient mes orteils, le vallon de leur plante, la douceur de mes talons, les Alpilles que formaient mes os sur le dessus, tant mes pieds étaient maigres. Il s’était approché du précipice, vers le talon d’Achille et avait plongé dedans en remontant la courbe de mon mollet.

Il s’est lentement enhardi ; sa main est montée sur ma jambe pour atteindre le haut de ma cuisse, tout en la pressant, doucement.

J’avais cessé de pleurer, me laissais aller, me relâchais. Ses mains qui allaient et venaient sans se presser, me procuraient un réel plaisir. Combien de temps s’était écoulé ? Je n’en sais rien ; j’étais passée dans un autre espace temps.

Comment était-il ? Si ce n’est que nous n’étions sûrement pas du même milieu,  je n’ai aucun souvenir de sa personne, mis à part son aspect linéaire, l’absence de complexité, voire une simplicité qui m’aurait répugnée si j’avais été dans un état normal..

Il voulait me renverser sur un lit. Je prenais ces mots au pied de la lettre.

Je n’étais pas désespérée au point de m’en retourner avec un inconnu, qui avait surgi de nulle part. Il n’aurait tiré de moi, aucune caresse réciproque. Je lui avais offert mes pieds, c’était déjà énorme.

Je commençais à refaire surface, à reprendre pied avec la réalité. Je veux dire que la distance s’installait entre cet homme et ma personne ; je prenais de l’altitude, et le nombre de pieds, qui me séparait de lui faisait qu’il disparaissait à vue d’oeil, exactement comme en avion. Mes pensées m’envahissaient à nouveau.

Il était clairement un signe que j’avais changé, que j’étais changée. Et rétrospectivement, en écrivant ces lignes de mots – en pied de page tant la place me manquait-, cet homme avait été un signe positif, m’avait apporté quelque chose d’indéfinissable.

Il m’a raccompagnée au métro, en silence. Il m’a donné son prénom et son numéro de téléphone. Je n’ai rien donné. Je l’ai quitté en disant “au revoir”, en faisant un signe de la main qui aurait pu s’apparenter à un pied de nez.

J’avais lu une première et dernière fois, ce papier, puis, l’ai froissé et jeté sur la voie du métro.

En rentrant dans la rame,  j’ai réalisé que, si je l’avais, d’une certaine manière remercié, j’avais oublié de lui dire “merci”.

Baignade dans les ruines de Tyr – août 2011  

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Imaginaire

Ré-écrire des livres (Le Quixote de Pierre Ménard – essai de Borges-), re-conquérir une femme (Vertigo), re-partir à la conquête de l’ouest, de la Californie depuis l’Ouest, le Japon et non plus l’Est, re-dessiner un homme qui marche à l’envers (Reinhoud)…, donc penser avec une autre perspective, à l’envers, différemment….

Ces pages mises bout à bout, au bout du monde, ou visuellement parallélisées, aboutissent au livre, à un livre, à une histoire.

Le virtuel, espace sans mode d’emploi, offre la capacité à chacun, par son implication, son exploration, d’être dans un monde en expansion, re-doubler d’idées, déplier la carte, détacher le regard, démultiplier le monde de l’imaginaire.

L’écrivain, le lecteur, le spectateur et l’acteur n’auront de cesse pourtant d’essayer de transformer la vie grâce à l’imaginaire et de transposer tout cet imaginaire dans la vraie vie.

A défaut d’y parvenir, cela permet de combler un désir, créer une respiration, pour regarder le monde, la vie, notre force et notre fragilité, depuis l’extérieur, avec lucidité et relativité.

Cela rend supportable cette répétition qui ne s’arrêtera qu’avec notre disparition ; cela nous donne la capacité à la dépasser pour aller de l’avant et penser autrement, à après, tourner la page d’un livre et se renouveler.

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