Le pied : Au fur et à mesure

Un après midi d’automne, devant un parterre de lavandes au jardin des Tuileries, elle vivait le néant. Ses larmes roulaient, derrière ses grandes lunettes de soleil. C’était la grande inondation. Elle attendait un signe de lui, un reply mais Il l’avait quittée, avait décrété une impossibilité. No Way. Cinq lettres et un point avaient détruit son monde. Le sol était mouvant, elle était renversée dans ce fauteuil au bord du vide.

Le bruit de fond de la ville soulignait son mal de tête. L’horizon des immeubles au loin quai Anatole France ne semblait lui apporter aucune issue. Soudain une voix la réveilla: « Vous avez de jolis pieds »

Un homme à bicyclette se tenait près d’elle. Jamais un homme ne lui avait dit cela. Jamais un homme n’avait eu la curiosité de cette extrémité.

« Je peux m’asseoir près de vous ? ». Comment avait elle pu accepter, si ce n’est par désespoir.

Elle ne voit même pas le visage de cet homme. La seule chose qu’elle note est qu’il n’était pas du même milieu et qu’elle n’aurait pas supporté cet homme si elle avait été dans un état normal. Jamais un homme n’avait fait exister ses pieds de la sorte.

Il restait silencieux, avait compris qu’il fallait garder le silence comme un malade garderait la chambre. Il avait enlevé doucement son nu pieds, et caressait sa peau si douce. Il avait pris tout son temps pour explorer la géographie de ses deux pieds :

Ses doigts se promenaient sur la courbe parfaite que dessinaient ses orteils, le vallon de leur plante, la douceur de ses talons, les Alpilles que formaient les os sur le dessus, tant ses pieds étaient maigres. Les mains de l’homme s’enhardissent, tournent autour du talon, et glissent tombent vers le tendon d’Achille pour courir sur le mollet. Le temps était arrêté. Elle sentit l’homme sucer son orteil. Elle était dans un état d’extase et avait littéralement perdu pied.

Il voulait la renverser, se renverser avec elle sur un lit. Avait-il franchi une limite ? L’avait-t-il mise au pied du mur ? Elle prit ses mots au pied de la lettre.

Elle n’était pas désespérée au point de se retourner avec un inconnu, qui avait surgi de nulle part. Elle lui avait offert son pied, c’était déjà énorme.

Elle sentit qu’elle se réveillait, qu’une distance s’instaurait, que le nombre de pieds qui la séparait de cette homme grandissait exactement comme lorsqu’un paysage s’efface, en avion avec l’altitude. Ses pensées sombres l’envahissaient à nouveau.

Il la raccompagne en silence jusqu’au métro, écrit son numéro de téléphone sur un papier. Elle ne donne rien. En guise d’au revoir, elle lui fait un signe de la main, qui aurait pu s’apparenter à un pied de nez, et disparaît dans la bouche du métro.

Elle réalise alors que si elle avait remercié dans un certain sens cet homme, elle avait oublié de lui dire merci.