E.N.F.A.N.C.E.

Je tire de l’enveloppe une lettre de ma mère me souhaitant la bonne année. Mais il n’y avait pas que cette lettre dans l’enveloppe. Une photo aux bords jaunis m’entraîne à rebours, venait réveiller ma mémoire.

J’étais sur la plage, à marée basse, en larmes au bord de la mer. Je porte un bermuda en laine avec des rayures bleues et blanches. Mes jambes chétives flottaient dans ce bermuda. Mais mon regard se déplace vers le bas de la photo, pour atteindre le sol qui n’est que  sable. Mon pied droit, à gauche donc sur la photo, est nu. J’entends les rires de mon frère et de ma mère. Mon désarroi est immense.  Je n’ai plus qu’une chaussure.

Je frotte mes yeux emplis de larmes. J’ai glissé sur les rochers couverts d’algues. Je me suis retrouvée à terre, au sol.

Ma hotte remplie de crevettes s’était ouverte. Le courant les a libérées. Dans ce tumulte, ce chaos, j’ai perdu ma tong jaune. Avec le manche de l’épuisette, je remue l’eau sableuse, soulève le varech cherchant cette trace jaune, jaune comme le soleil, jaune comme le citron des biscuits que faisait pour moi ma grand-mère ; Ces tongs toutes neuves, me procuraient un sentiment de liberté. Elles étaient un désir assouvi, un interdit bravé. Pour arriver à mon dessein, j’avais accompagné mon père au marché. Le stand de tongs était bien là.

-Quelle couleur te ferait plaisir ? Le jaune était ma couleur préférée.  J’avais enfilé aussitôt les tong tant désirées. En rentrant à la maison, ma mère avait crié. Tu passes tout à ta fille. Quelle honte, des tongs, des chaussures en plastique, des chaussures de pauvres !

Je les arborais fièrement, devant ma mère. Je me méfiais de ma mère.  Le soir, au lieu de laisser mes chaussures sacrées en bas de l’escalier, je les prenais avec moi et les rangeais religieusement sous le traversin. Impossible de trouver le sommeil, je vérifiais à intervalle régulier, la présence de ces plastiques sacrés. Car j’avais peur que ma mère ne me les soustraie durant mon sommeil,

Me revoici sur la grève, j’avais eu beau remuer la mer, la terre, je n’avais pas pu retrouver ma tong perdue.

La honte et un immense désarroi m’avaient envahie lorsque ma mère avait immortalisé la scène avec l’appareil photographique. Les éclats de rire fusaient lors des projections de photos familiales, dominicales. Avec la disparition de ma chaussure, ma mère avait marqué un point en quelque sorte, avait gagné. J’avais le mal de mer.