La fille de ferme – Soutine

Dans cette chambre minuscule, à l’odeur de savon, aux murs blanchis à la chaux, tout en haut du colombier, Martine s’apprêtait à se coucher. Ce n’est pas facile d’être fille de ferme. Elle avait retiré ses lourds sabots de bois. Rien à voir avec les chaussons de mademoiselle Eugénie. Ces chaussons si beaux, à la fourrure si douce la faisaient rêver. Ses gros sabots à elle, claquaient sur le plancher comme les sabots des chevaux fracassent les pavés de la grand’ route.

La journée avait été rude. La chienne avait mis bas à quatre heures ce matin dans l’arrière cuisine. Ses flancs bombés, gras, lourds, qui la tiraient vers le bas, vers le sol, à plat, s’étaient enfin libérés dans un fleuve de vie. Mais Madame ne supportait pas le bruit. Même ouïr le hululement des choucas dans le sapin de la cour la rendait de mauvaise humeur. Madame n’avait rien voulu savoir. Martine avait reçu ordre de fourbir les armes. Elle avait du s’y reprendre à deux fois, trahie d’abord par le miaulement du chat. Sans émotion, elle avait attrapé les chiots dans le carton, et les avait jetés dans un sac de grosse toile. Habituée à tant de rudesse, Martine avait franchi le seuil de la porcherie. Abasourdie au milieu de cet enfer de bruit, elle avait frappé, sec et fort, le sac contre le sol. Lassée par tant d’efforts, elle l’avait jeté ensuite dans la fosse à purin. Comme cela remuait encore un peu, avec le balai qui traînait, elle a poussé le sac fort, loin, afin de ne plus le voir, de ne plus y penser.