Cela ne signifie rien

Alors qu’il était tombé gravement malade et qu’on le croyait sur le point de succomber, Albert Einstein stupéfia son entourage par son calme.

Albert Einstein

Ainsi, déclara-t-il :

« Je me sens tellement moi-même une partie de tout ce qui vit, que je ne suis pas le moins du monde concerné par le début ou la fin de l’existence concrète d’une personne particulière dans ce flux éternel ».

À la mort de son ami Michele Besso, il écrivit :

« Voilà qu’il m’a précédé de peu, en quittant ce monde étrange. Cela ne signifie rien. Pour nous, physiciens dans l’âme, cette séparation entre passé, présent et avenir, ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace soit-elle ».

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Je la tiens dans mes bras, elle ne pèse plus rien, je veux absolument regarder ses yeux verts, lui parler en quelque sorte : je n’y vois pas d’inquiétude, je veux transmettre de la force, mon amour et non pas mon désarroi, je lis une acceptation. Un chien blessé, tenu par un vétérinaire, pointe son nez. Je me détourne pour éviter à mon chat une peur potentielle. Je la remets au vétérinaire. La porte se ferme. Je me retrouve seule et mets quelques minutes à comprendre que je dois partir. Je vais chercher mon autre chat. Je marche sous ce soleil de plomb, jusqu’au métro.

Du reste de ce samedi, je n’ai pas de souvenir, … Ai je dormi ? Me suis-je assoupie ? Si, à 17h 30, j’ai appelé cette clinique perdue à Levallois Perret. Une musique tournait en boucle, à moins que ce ne soit un message, un disque. Le vétérinaire localise la couveuse dans laquelle elle est perfusée. Elle est calme. A-t-elle mangé ? Le vétérinaire de garde m’explique qu’elle est perfusée et que c’est pour nettoyer son organisme, et non pour la nourrir. Las de mes questions, il termine par : « il faudra la gaver pour qu’elle reprenne du poids ».

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Lundi midi, le vétérinaire de la clinique me confie qu’il n’est plus nécessaire de faire des traitements complémentaires. Les reins ne fonctionnent plus. Tous les soins intensifs qu’elle a reçus ce weekend n’ont pu relancer l’organe vital.

Mon vétérinaire, que j’appelle, m’offre un horizon limité, et ses conseils à chaque fois que j’aurai besoin, pour m’aider dans mes décisions. Ce sera donc à moi de trouver, le moment le plus juste, celui où l’équilibre indicible sera rompu.

Je me revois alors, échanger avec la Présidente, sur le sort de mon chat. Nous appelons à nouveau la clinique, et demandons s’il est possible de le sauver ? La sentence est claire, limpide.

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Mon chat est heureux de retrouver la maison. Je suis malheureuse de voir que j’ai récupéré une outre, une bonbonne d’eau. Je regrette de m’en être séparée ces deux jours. Elle a pris près de deux kilogrammes, entre samedi midi et lundi soir. La texture de son corps diffère. Mais au bout d’à peine deux jours, il avait repris son aspect « normal ». La masse musculaire a fondu et elle a du mal à se mouvoir. Je veille, pour qu’elle tombe le moins possible.

Je l’aide à boire, car elle ne peut plus sauter sur le plan de l’évier. A mon désespoir, elle ne mange plus. C’est un énorme succès que de lui faire avaler une cuillère à café de foie de morue, quelques miettes de macaron au citron de chez Mulot, un dé de pâté … Nous sommes dans l’ordre du plaisir et plus de l’alimentation.

Elle passera ses derniers jours sur le canapé lit dans le salon. Sa soeur la jaugera depuis l’escalier, viendra sous le lit, feulera, non pas de méchanceté, mais par peur de toutes ces odeurs de clinique. Jamais je ne verrai donc plus mes deux chats endormis l’un contre l’autre.

Même si elle est diminuée, elle possède cette incroyable joie de vivre. Elle se love contre moi, ronronne, réclame la brosse mais ne veut pas venir se blottir dans mes bras, comme elle le faisait. De même, elle ne dormira plus contre moi, si ce n’est la dernière après midi.

Mardi soir, je note que son ventre s’est violacé, en particulier, la peau autour des mamelles. Ce sont des signes avant coureur de souffrance. Je ne veux pas qu’elle souffre.

Des miaulements me réveillent cette nuit là ; Je dévale l’escalier. Elle semble calme. L’orage gronde. De quoi a-t-elle besoin ? Je l’aide à boire. Je passe le reste de la nuit allongée, au plus près d’elle. Je regarde le jour se lever. Je me rappellerai toute ma vie durant, l’atmosphère de paix qui se dégageait ce matin là. Un somptueux bouquet de fleurs à la couleur rose sombre était posé sur mon bureau au bois presque noir.

Nous sommes le 25 juillet, jour de la saint Christophe, patron des voyageurs ; nous sommes, sur terre, de passage.

La journée passe.

A mon plus grand bonheur, elle se love tout contre moi. Je sens son corps incroyablement souple contre mon ventre. Une chaleur agréable s’en dégage. Son ronronnement m’apaise et je m’assoupis.

L’angélus sonne à 18H30, pour la dernière fois. Nous jouons avec des plumes bleues ; Le malt plein d’appétence, est dévoré. Elle se lèche les babines. Elle reste belle, douce, pleine de vie malgré la maladie bien présente. Elle n’est qu’amour et innocence.

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Il arrive à 19H30.

Mon chat s’inquiète de la prise de sang qui est faite à sa petite sœur. Malgré le peu de force qu’elle a, elle s’approche avec empathie. Je porte tout de suite après, la petite à l’étage. Il m’explique, la manière dont cela va se dérouler et ses réactions possibles. « Vous me direz lorsque vous êtes prête ».

Elle se laisse faire, et miaule à peine, lorsqu’il palpe son échine. Je tiens sa tête grise si douce dans ma main et tourne son « visage » pour regarder une dernière fois, ses yeux verts, dignes de la plus belle émeraude ou des plus beaux fonds marins. Elle est calme, ne souffre pas et me regarde, innocente, en confiance.

Vous pouvez y aller. D’un geste sûr, il entoure sa patte d’un élastique, en guise de garrot, et enfonce l’aiguille dans le muscle. Elle n’a pas miaulé. Ses pupilles sont dilatées sous l’effet du puissant anesthésiant. Je ferme ses yeux. Je la prends dans mes bras et je mets en boule son corps, contre mon cœur. Je pose un long baiser entre ses oreilles. Je sens la chaleur de son corps. Nous restons ainsi hors du temps. Aucun soubresaut, aucune convulsion, elle aura été paisible. Je ne peux réprimer mon immense peine de perdre un formidable animal. Elle, si belle, n’est qu’amour et douceur.

Il me regarde. Les cinq minutes pour que le produit fasse effet, sont passées.

Elle est posée sur une serviette bleue, sur la table basse. Ma main caresse sa tête, ses yeux clos. L’injection létale se fait, directement dans la veine de sa patte avant droite. Je n’ose pas la toucher. Il prend son stéthoscope, le coeur bat encore un tout petit peu.

Il rassemble ses effets dans sa mallette. Avant de ranger le stéthoscope, il le pose contre son coeur. C’est bien fini maintenant.

Je lui demande de couper un peu de ses moustaches blanches. Délicatement, avec une petite lame chirurgicale, il sectionne les vibrisses à droite. Je place ces reliques dans ma boîte à trésors.

Il utilise la serviette comme linceul.

Il voit mon désarroi. « Vous avez bien fait de ne pas trop attendre. Le chat est un animal fier, qui n’aime pas montrer sa souffrance ». Je le raccompagne jusqu’au porche de l’immeuble. Non, elle n’avait pas souffert. C’est ce que je souhaitais.

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Le mystère de la vie m’emplit à la fois de tristesse et d’espoir, d’espérance. Mon chat parti, me semble être partout, dans l’univers, ce cosmos. Ce soir là, une coccinelle, parée des plus belles ailes, est venue se poser au dessus de mon lit. Elle me rend visite, depuis, de temps à autre. Elle va et vient, vole du séjour à la chambre, se pose dans la cage d’escalier. Je surveille la petite soeur, à l’instinct prédateur, plus fort que jamais.

Cela ne signifie rien.

Nezumi a quitté l’espace temps le 25 juillet à 19H50.  Elle a rejoint le Petit Ange, parti le 10 mars.