Nocturne indien

Aéroport de Delhi à minuit.  Vieilles voitures taxi. Circulation à l’anglaise. 30°. Les chauffeurs se battent pour avoir la course. Respect des règles. Intervention de la police pour régler le différend. Je bois un litre d’eau fraîche. Mon taxi est un vieux petit engin qui roule on ne sait comment. Il semble être un ancêtre du mini van, mais vraiment mini mini, voire micro.

Les lumières de la ville font que la nuit n’existe pas vraiment. J’enfonce ma tête entre mes épaules pour éviter de la cogner au plafond à la moindre secousse. Le Dieu Ganesh se balance au rythme des nids de poule. L’air chaud, moite et sale s’engouffre dans l’habitacle, augmente la sensation de vitesse. Le moteur gueule, hoquète, tousse. Les freins crissent. Les vieux camions surchargés crachent un panache noir qui brule mes poumons.

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L’enseigne du Grand Godwin Hotel clignote depuis ma fenêtre. Le porteur réclame un pourboire, avant même d’avoir déposé ma valise. Mécontent, il part en claquant la porte. Enfin un peu de quiétude. Je mets « l’air con » en route. La large baie vitrée m’offre la rue et les toits en spectacle. Des corps endormis jonchent la terrasse en face. D’un geste brusque je ferme les rideaux et me replie dans ce cocon. La longue douche me détend et m’effondre de sommeil. Des portes claquent. Conversations persistantes. 5 heures du matin. Je sors marcher.

Poussière, bruit, odeurs, promiscuité, moiteur, entre chien et loup. La ruelle s’ouvre sur une artère géante déjà encombrée. Un parc attire mon attention mais comment traverser ? Mes yeux balaient la place et repère un passage souterrain. Je m’y engouffre. Horreur ! Un troupeau m’encercle. J’essaie d’avancer, mais ils s’agglutinent, geignent, déroulent leurs mots pour quelques roupies avec des yeux hagards. J’aperçois alors leurs bras dévorés, leurs visages rongés par les nodules. Je crie en silence, me débats, me dégage pour rebrousser chemin. Je grimpe cet escalier quatre à quatre et fuis les parias. Ces deux minutes auront duré une éternité.

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Je regarde les caractères du journal laissé sur la table. Le serveur pose les rondelles de citron vert. Le thé fumant me réconforte de la colonie de lépreux. Les autochtones m’endorment lorsqu’ils parlent, déroulent leurs mots, les dénouent. L’écriture indienne est nouée, les caractères s’arrondissent, s’entrelacent, étouffent …  C’est bien cette sensation d’étouffement qui restera gravée dans ma mémoire.