Tentative d’épuisement

Les cloches de Saint Sulpice ont rompu le silence et ont sonné à toute volée répandant des ondes de joie, mercredi à près de 19H30. Etrange horaire … Ce ne pouvait être que pour célébrer un nouveau pape. Etre ainsi informée, de manière désuète, m’a enchantée.

Réveil nocturne. Je décide d’aller marcher dans la nuit ondine. Le lourd porche se referme. Le pavé brille sous l’effet de la pluie.

Comment décider d’un itinéraire ? J’emprunte la rue Saint Sulpice, et me dirige vers l’église, cette grande masse d’ombre. L’absence de piéton, de voiture, de vie confère à cette sortie un caractère magique. La lumière blanche des vitrines, le regard perdu des mannequins, le seul bruit de la pluie amplifient ma solitude.

Le café de la Mairie sommeille. J’y vois Georges Perec travailler sur sa « tentative d’épuisement  d’un lieu parisien » 

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Georges Perec – 1974 – Café de la Mairie, Place Saint Sulpice – Paris

Le temps est aboli, je déambule sans but, sans chemin. Suis je dans un rêve, dans la réalité ?

Mon regard est attiré par une ombre telle un fantôme. Dans la nuit profonde, la lumière forte d’un projecteur se focalise sur la statue de Saint-Paul au sein de l’église. La lumière projette sur le vitrail l’ombre du saint avec son épée.

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C’est pour moi une invitation au voyage. Je me souviens alors que tous les chemins mènent à Damas. Est-ce que le chemin de Damas me donnera la foi ?

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Le croassement des corneilles me réveille. Le cri aigu des mouettes rieuses me sort définitivement de mon sommeil. Se sont-elles égarées pour habiter au coeur de Paris ? Non, elles viennent et reviennent danser dans le ciel de la rue Malaparte. Elles ont sans doute élu domicile, au jardin du Luxembourg, pour l’hiver.

La fièvre fait frissonner tout mon corps. La tête endolorie par de sourdes vagues m’empêche de penser distinctement, de me poser, me reposer. Le fluide de la pensée est asséché. Mon cerveau est tel un paysage désertique, ravagé par le sel. Je déraisonne, déforme les sensations, les amplifie. Le mal qui sommeillait au fond de moi, qui se faisait discret,  se réveille tel un volcan et m’envahit. Désespoir, mélancolie, souffrance et mort, me hantent comme de vieux compagnons.

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La voix  de Paul grésille au téléphone. J’entends une moquerie injuste : Me voici traitée de snob. Ce qualificatif me révolte, car lancé à la va-vite, sans aucun fondement.

Je prends la définition du Larousse : « Qui affecte et admire les manières, les opinions qui sont en vogue dans les milieux qui passent pour distingués et qui méprise tout ce qui n’est pas issu de ces milieux ».

Je tente de rétorquer : « je n’aime ni la vogue, ni le milieu. Je vis sur l’arête ».  Mais Paul, d’humeur espiègle, campe sur sa position. J’ose espérer qu’il ne le pense pas réellement mais le doute subsiste en moi. Et cette idée saugrenue aura taraudé mon esprit fiévreux, le weekend entier.