Du côté de chez Proust


J’ai quitté « Du côté de chez Swann » pour basculer sur l’autre rive, « Du côté de chez Proust ».

Suis je au théâtre ? J’entends du bruit dans les coulisses. Le pas lourd et lent d’un homme dans l’escalier m’évoque les trois coups de batons tapés par le régisseur.   Il ne manque que les rideaux rouges. Et moi, qui suis je dans tout cela ? le public, l’acteur, le régisseur, le machiniste ? Non je ne suis personne, rien.

Du côté de chez Proust - Curzio Malaparte

Du côté de chez Proust – Curzio Malaparte

La seule musique de ce théâtre est celle des cloches des deux églises voisines :

– celles de Saint Sulpice, dont j’aime la sonorité grave, profonde, solennelle. Elle me fait penser à une voix de contralto. J’imagine le battant venir frapper la pince de la lèvre inférieure. Le choc envoie les ondes sonores dans la panse puis la robe,

– celles de l’église Saint Germain des Prés ont une tonalité plus légère. De surcroît, en sonnant trente minutes plus tard, elles me semblent propulser un vent d’insouciance, marquer un détachement, voire une certaine nonchalance.

*****

Le froid a broyé mes os, a endolori chacun de mes muscles.

Le soleil dominical m’a entraînée rue Férou, la plus jolie rue de Paris à mes yeux. En traversant la Place Saint Sulpice, devant la fontaine des quatre évêques, Bossuet, était bien là, à mes côtés, veille sur moi.

Statue de Bossuet - Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice - Paris

Statue de Bossuet, évêque de Meaux – Fontaine des quatre évêques, Place Saint Sulpice – Paris

Ivre de fatigue, pas encore amarinée à mon bateau, Rimbaud me livre son poème rue Férou.

Rimbaud-bateau ivre - rue Férou

Rimbaud-bateau ivre – rue Férou

Les peintures de Chagall au Musée de l’orangerie n’arrivent pas à m’apporter la légèreté que j’y lis d’habitude. Rien n’y fait, ni ses compositions poétiques, ni les couleurs gaies des toiles. Je suis davantage dans la guerre, que dans la paix.

Chagall, entre Guerre et Paix - Musée du Luxembourg

Chagall, entre Guerre et Paix – Musée du Luxembourg

Emplie de mélancolie, je ne vois ni le bleu du ciel, ni les rayons du soleil. Je ne ressens aucune paix intérieure à demeurer enfin rue Malaparte. Une nouvelle fois, une fois encore, je montre une incapacité totale, entière, complète, à éprouver ne serait-ce qu’une once de bonheur. La tristesse est rivée à mon corps, à mon âme, et broie mes pensées.

Je marche lentement vers un monde tourmenté, dans la solitude de ce jardin. Je suis dans l’obscurité malgré le soleil qui se déploie de mille feux. La rue Malaparte, du côté de chez Proust est ma dernière demeure.

Curzio Malaparte et son chien - Terrasse de la Villa Malaparte - Capri

Curzio Malaparte et son chien – Terrasse de la Villa Malaparte – Capri

J’aurai passé le court temps de ma vie à vouloir m’échapper, m’enfuir et voyager vers de nouveaux cieux, pour rêver, désirer. Ceci est sans espoir. Mes pensées, ma prison mentale, font que je vis dans le pays où l’on n’arrive jamais.