Noeud gordien

Salle d’attente : Je suis plongée dans l’oeuvre d’Ernst Jünger dont je me délecte : Cette aventure esthétique, me subjugue.

Le noeud gordien - Jünger 1953

Le noeud gordien – Jünger 1953

Cela fait désormais un peu plus d’un an que ce drame est arrivé, où un rien a tout fait basculer pour M.A.

La vie est devenue vide.

Dans la chambre de mes lundis, rien ne sort de ma bouche actuellement. Je n’ai rien à dire. J’ai sans doute fait le deuil de ma situation. Mes problèmes restent donc tout entiers et s’accrochent à moi. Impossible de les expulser. Je fixe le mobile de Calder, qu’un rien, qu’un souffle font se mouvoir imperceptiblement. Mais rien n’arrive à faire circuler mes pensées.

De l’autre côté du bureau M.A. panse sa douleur, pense à tout, au vide dû à son départ prématuré, à son absence.

Il tente de combler l’attente de mes mots avec attention : me faire parler de la rue Malaparte, susciter le mouvement. Mais rien ne veut sortir.

 

Ma gorge est nouée, par la vision dominicale de ces fils, qui envahissent le plafond et voguent à la vitesse de plusieurs noeuds. La rue Malaparte serait-elle le reflet de ma vie : un noeud gordien …

Comme si les rôles étaient inversés, M.A. me livre alors ses maux avec des mots, se délivre avec des livres, un rien qui est tout. L’espérance, à défaut d’espoir, lui permet d’entrevoir un émerveillement, l’au-delà. Il me fait découvrir Claude Simon.

M.A. lit, relie ce que chacun vit : la perte, le vide. Il a tout perdu.

Je pense alors à tous ces hommes pour qui je n’ai jamais existé. Comment être aimée ? C’est impossible de l’être quand on est « rien », moins que rien, c’est à dire pire que « personne ». Cette situation relèverait de la normalité, et non de l’anormalité ? Cette normalité me fait souffrir.

Je n’écoutais plus M.A., ni ne l’entendais. « Je vous ennuie avec mes mots » m’a sortie de mon absence. M.A. remet en perspective la perte de sa chair et la disparition de mon père.

Je voyais bien sa douleur. Lisait-il l’effroi de mes pensées ? Mon père aurait-il été soulagé de me voir, avec ses yeux bleus, payer de ma vie ? Non, je ne pense pas. Il aurait été indifférent à ma disparition. Il m’avait vidée de tout sens ; je n’existais pas pour lui, je ne « comptais » pas, même s’il aimait à rappeler que j’étais une charge pour lui, en coûtant.

En ne citant pas ma qualité de fille, en me déshéritant, en donnant tout aux autres, j’avais donc remboursé une dette ?

En trouvant cela normal, il niait mon existence. Je ne compte pas pour lui, si ce n’est à travers le prisme du gain, et de l’argent qui sonne le glas.

C’étaient bien ces six lettres, n o r m a l, qu’on m’avait forcé à avaler, que je ne pouvais digérer; elles allaient de mon estomac noué à ma gorge, bloquant la circulation. Voie sans issue.

Certes, en étant « rien » pour autrui, je suis libre. Cette liberté a un prix : l’absence d’amour. Mais l’amour n’a pas de prix, tout comme la liberté. Je délirais en silence.

Déjà, M.A. me raccompagnait.

Fedele Fischetti - Alexandre tranchant le noeud gordien

Fedele Fischetti – Alexandre tranchant le noeud gordien

Je n’attends rien de la vie, si ce n’est l’inattendu. Il me fallait trancher le noeud gordien.