Médée

La tragédie avait marqué le tout début de l’été. Retirée dans ce monastère, au coeur des montagnes libanaises, je méditais non des textes sacrés, mais Médée d’Euripide.

Je lisais en parallèle, l’horizon du Mont Liban, et les vers tragiques d’Euripide. Je rapprochais ces deux histoires, et puis la nôtre. L’aridité du paysage qui se dessinait alors devant mes yeux, relevait de l’esthétique. Oui, il invoquait, de manière synthétique et pourtant intense, la pureté des plus belles gemmes, la virginité d’un monde ancien et révolu. J’avais devant moi un triptyque totalement, tragiquement, absolument parfait.

Isabelle Huppert, Médée, Euripide

Je tournais la dernière page de la pièce, j’éteins la petite lampe de chevet. La voûte céleste m’offre un ballet d’étoiles filantes. Impossible de m’endormir avec ce grand point d’interrogation qui avait jailli de ce livre. Ce qui me tourmentait, me taraudait, m’envahissait telle une sournoise inquiétude, anxiété, était l’effroi. Je n’osais ouvrir la bouche, de peur de crier, d’hurler ma douleur. Mon corps tout entier se convulsait de souffrance. Tout cela dura jusqu’au petit matin, jusqu’à ce moment où, entre chiens et loups, je saisis mon moleskine et écrivis :

« Pour terminer notre histoire, Il a su trouver, comme Médée, ce qui me ferait le plus mal au monde. Qu’est-ce qui aurait pu le faire souffrir ? Qu’est ce qui avait grâce à ses yeux ? ses amis ? non ; ses proches ? non ; ses parents ? non ; son épouse ? non ; alors, le fruit de sa chair, ses deux enfants ? non. Et c’est bien ce NON que j’écrivais doucement, en appuyant fort sur mon crayon, qui me faisait hurler intérieurement. Il s’aimait davantage que ses propres enfants.  Seuls, lui et sa place, comptaient. Cette place, la place des pensées,  ressemblait à la Place de l’Enfer. C’était bien la perte de la Place et uniquement cela, qui aurait pu le précipiter dans l’abîme. »

Loin d’être Médée, je n’ai jamais cherché à faire du mal, puisque je ne suis personne, puisque je ne suis que néant. Mais, je savais que j’avais raison et cela m’effrayait.

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