Du côté de chez Swann

Depuis le début de ma vie d’adulte, je n’ai cessé de croiser les traces de Marcel Proust, par hasard, sans le savoir.

Aujourd’hui, les dessins de mes routes qui rencontrent celles de Marcel Proust deviennent si intenses, qu’il me faut les narrer, car je me suis sentie toujours très loin de cet écrivain, dont tout me sépare, je pensais. Et pourtant ….

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Et oui, cela a mal démarré avec cet auteur à l’écriture si dense, aux phrases interminables. Je n’ai jamais été capable d’aller au bout d’un de ses livres, que j’ai toujours vite abandonnés. Je n’aime pas les longueurs. J’ai besoin de mouvement, de vivacité pour rester concentrée. Ses descriptions trop précises, n’en finissant pas, tuent mon imagination, brisent ma liberté de penser. Je préfère les styles elliptiques, dépouillés, rythmés, qui laissent mon esprit vagabonder, réfléchir.

Je ne nie pas pour autant le talent de Proust. Mais il ne correspond pas à ce que je recherche en littérature.

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Et oui, milieu janvier, ma soeur me téléphone pour connaître mon adresse postale. A peine cinq minutes après la fin de notre échange, la sonnerie affectée à ses appels sonne à nouveau :

– Sais tu que tu habites là où Proust a vécu jusqu’à l’âge de trente ans ?

– Non, tu me l’apprends…. c’est étrange … Il n’y a aucune plaque sur le mur au dessus de l’imposant porche. Es-tu sûre ?

Ma soeur s’énerve un petit peu, ne me voyant pas convaincue.

– Je t’envoie un lien internet. Tu verras bien.

A la réception de son message et en quelques recherches, je constate les dires de ma soeur, Emmanuelle.  J’habite bien son immeuble. Enfin, l’appartement des Proust se situe dans le bâtiment cour – le mien, dans le bâtiment principal, mais donnant sur la cour -, en face du sien. J’aurais pu ainsi voir le petit Marcel jouer dans la cour, ou le voir évoluer adolescent et jeune adulte dans l’appartement de ses parents…

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A l’automne,  C. m’a fait la surprise de m’emmener à Cabourg,  pour séjourner au Grand Hôtel, dans la chambre de Marcel Proust.  C. savait que j’adore les chambres d’hôtel.

La voiture confortable filait à toute allure sur cette autoroute de Normandie. Je ressentais un élan de liberté, de folie pure, à ses côtés. Je songeais à « un homme et une femme » dont la musique trottait dans ma tête.

La chambre de Proust au 4ème étage sous les toits a gardé un charme désuet. Elle n’est pas d’un grand confort mais que c’était agréable d’être lovée contre C, le regarder me lire des extraits « du côté de chez Swann » !  Si j’entendais le son doux et rauque de sa voix, je n’arrivais pas à l’écouter. Etre à « Balbec », lieu homonyme de celui de mes retraites au Liban, dans ses bras, me comblait.

Nous avons déjeuné dans l’immense salle à manger. Nous nous sommes perdus dans les couloirs interminables, proustiens de l’hôtel. Nous aurons marché des kilomètres sur la promenade « Marcel Proust » en perdant nos regards vers la mer et en avalant la lumière, ce soleil si franc, lors de cet été indien.

Grand hôtel de Cabourg, novembre 2011

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Et puis, je songeais à Pierre, à nos échappées, nos séjours, nos vacances, dans les années 85-90, à la « petite barre », tout près d’Illiers-Combray.

Nous parcourions la campagne, nagions dans l’étang non loin pour nous rafraîchir. Sur le chemin du retour, nous nous arrêtions dans un pré, sous un chêne. Pierre prenait alors tout son temps à réaliser des croquis, à dessiner mes seins, à esquisser mon corps, mes pommettes, mon visage. Il finissait toujours par se perdre sur le plat pays qu’est la plaine de mon ventre.

Nous étions allés visiter la maison de la tante Léonie. Bizarrement, il y régnait une odeur qui me rappelait celle de la maison où j’ai grandi. Une madeleine s’offrait à moi.

La visite de ce musée avait eu lieu la veille de notre rupture. Oui, j’étais sombre, introvertie le jour suivant. Pierre ne l’a pas supporté. Il m’a mise à la porte, m’exhortant à partir immédiatement. J’avais quitté la « petite barre » à la nuit tombée, en larmes, à pied, traversant les champs, me perdant. Au petit matin, j’ai pu attraper un train  pour Paris.

Le Musée de la Tante Léonie m’avait laissé un goût amer. Je réalisais quelques mois plus tard, que grâce à Proust, j’avais gagné en liberté, en maturité, car, enfin, Pierre ne me faisait plus souffrir. L’horizon s’était dégagé, pour partir vers d’autres voyages, d’autres découvertes.

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Vais-je finir par ouvrir, lire et finir un livre de Proust, je ne sais. Mais j’ai plutôt très envie d’entamer un livre sur l’auteur.

Je sais que Proust aura influé ma vie, m’aura accompagnée, comme une ombre, toujours présent et discret. Je le salue, lui fais un signe de la main, depuis mon domicile.

Je ne suis pas à la recherche du temps perdu, mais à la recherche du temps qu’il me reste, vivant résolument dans le futur.

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