Sur les toits

A force de sillonner Paris à bicyclette par ce froid glacial, qui endort mes pieds, mes mains, et broie littéralement mes os, j’ai attrapé la grippe.

Trois heures du matin, rien n’arrive à soulager mes maux de tête, mon corps fiévreux et endolori. Je somnole.

La lumière du jour vient se promener sur mon visage. Je lance mon Ipod qui joue « le boeuf sur le toit » de Darius Milhaud. Les accents sud américains de cette musique arrivent à me réveiller.

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J’entends les pas des ouvriers qui marchent sur le toit du bâtiment en face. Cet immeuble a un étage de moins que le mien et comme je suis terrée au dernier étage, au plus proche du ciel, un panorama de toitures s’offre à mes yeux.

Tout l’immeuble est en cours de restructuration, de rénovation. Encore somnolente, frissonnante, tant la fièvre est à son paroxysme, depuis mon lit,  j’observe, par la fenêtre,  les charpentiers et les couvreurs.

Avec ce froid glacial, comment font-ils pour ne pas geler sur place ? Ils frottent leurs mains pour tenter de les réchauffer. La plupart sont africains. Aucun n’est muni d’un harnais. Combien sont des travailleurs clandestins ?  Le chef de chantier donne les instructions à la dizaine d’ouvriers. La lourde bâche bleue est retirée. Le patron descend et disparaît.

Ces hommes munis d’anoraks portent tous deux sacoches en cuir. Je les vois sortir marteaux, pointes, cisailles, ou encore une scie. Certains retirent le bois en chêne de la charpente. D’autres posent les nouvelles lattes en bois. Clairement ce n’est pas du chêne, sans doute un bois exotique.

Un peu plus loin, un ajuste consciencieusement des ardoises, un autre peint une cheminée dont l’enduit paraît à peine sec. Un peu plus tard, deux prennent une énorme lame en cuivre, la plie pour former la gouttière. Posée, elle est ensuite soudée. Des bouteilles de gaz en équilibre sur la partie plate du toit, là où le zinc sera fixé, permettent de faire fonctionner les lampes à souder. Les grands panneaux de zinc arrivent par un ascenseur externe, mis en place spécialement pour les travaux.

En regardant ces ouvriers travailler dans des conditions peu enviables, je repense aux Rougon-Macquart de Zola. Je me souviens alors parfaitement de la dérive de Coupeau, cet artisan zingueur, qui finira sa vie, happé par le zinc,  en plein délire éthylique, à l’hôpital Sainte Anne.

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Après le boeuf sur le toit, alors que j’étais en plein délire, L’Ipod, passa au morceau suivant : Adrienne Lecouvreur ! Je remerciais Steve Jobs qui exauçait mon voeu. Ce morceau n’existait pas sur mon Ipod, mais perdue dans mes pensées de toiture, cet air d’opéra venait à point nommé.

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En ce dimanche matin, le toit est désert. Il neige sur Paris. Je ne vois plus la Tour Eiffel. Le ciel est bas, lourd, prêt à libérer des tonnes de neige via un tamis qui diffuse des flocons.

Nicolas de Stael – Toits de Paris – 1952

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